Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SÉISMES EN TURQUIE ET EN GRÈCE

Deux séismes, deux peuples, un chant unanime de paix

· Inprecor n° 439-440, septembre-octobre 1999, n° 439/440 · p. 20-24 · 4 885 mots

Grèce et Turquie France

• Athènes, de notre correspondant Georges Mitralias

A grand suse de uremie, les apres le

a trappé Athènes le 7 septembre 1999 a mis en évidence deux vérités : a) le fait que ce sont les pauvres qui sont (presque) toujours les grandes victimes des catastrophes naturelles, et b) le fait qu'on est en train d'assister à un extraordinaire et fulgurant rapprochement des peuples grec et turc.

Bien qu'étant 300 fois moins puissant que le séisme qui a ravagé le nord-ouest turc, celui qui a frappé Athènes (d'une magnitude 5.9 sur l'échelle de Richter) a fait des dégâts considérables : au moins 200 000 personnes sans-toit, 142 morts, et presque toute la capitale grecque (4 millions d'habitants) qui se découvre subitement très mal préparée pour affronter une telle catastrophe naturelle, En effet, la toute première victime a été le mythe bien entretenu qu'Athènes serait soit disant "blindée" contre les conséquences des séismes même beaucoup plus grands que celui qu'elle vient de subir. En réalité, ce qui a tout de suite sauté aux yeux était qu'il n'y avait pas une, mais... deux Athènes. Celle des beaux quartiers, des patrons et des diverses élites et celle des quartiers pauvres ou réside la masse des prolos et des exclus.

C'est exactement cette "seconde smes, deux t unanime

Athènes" qui a été frappée de plein fouet par le séisme. Les faubourgs ouvriers et déshérités, où on a construit à l'emporte-pièce sur des terrains non viables et interdits (par exemple sur les rives d'anciens torrents) et avec des matériaux trafiqués. Sans tenir compte, de plus, des avertissements des géologues, des sismologues et des écologistes, mais avec l'aval de l'Etat et des corporations des constructeurs qui avaient le culot de maquiller la course effrénée aux profits en triomphe de.. leurs "politiques sociales". En violant la loi mais avec l'assentiment des autorités. Le résultat est terrifiant: des quartiers entiers sont maintenant en ruine. 35 mairies d'Athènes sont plus ou moins touchées, présentant un taux d'habitations déclarées "inhabitables" qui varie de 20 % a 75 %!

Il ne s'agit pas seulement de cette spéculation foncière qui a fleuri au fur et à mesure qu'Athènes devenait (en 30-40 ans !) ce monstre hydrocéphale contemporain. Pour qu'on arrive à parler aujourd'hui de la... "nature de classe"' du récent séisme, il a fallu que les appareils de l'État grec soient corrompus jusqu'à la moelle, que les gouvernements grecs (de droite ou socialdémocrate) agissent comme s'ils étaient les vrais parrains de ces spéculateurs et autres grands et petits constructeurs que l'opinion publique dénonce aujourd'hui comme des "criminels"

Comme s'il ne suffisait pas que les pauvres meurent sous les décombres de leurs maisons, ce véritable syndicat du crime peuples, le paix !

a tout fait pour qu'ils meurent aussi sur leur lieu de travail : la moitié des 142 morts sont des travailleurs ensevelis sous les décombres des usines dont l'existence constituait déjà un scandale. De vrais châteaux de cartes, déclarés déjà officiellement désaffectés et illégaux, mais qui continuaient pourtant à fonctionner avec la complicité des divers pouvoirs. Les Grecs dont on a eu le temps de bourrer le crâne avec des affirmations du genre « la Grèce n'est pas la Turquie », découvraient en quelques heures que la Grèce « évoluée et européenne » était autant, sinon plus pourrie que la Turquie « arriérée » ! « Nous sommes tous des frères »

Evidemment il y a eu le récent et timide tournant de la politique étrangère grecque envers la Turquie. Evidemment il y a eu l'échange d'amabilités entre les ministres des affaires étrangères et les premiers ministres de deux pays. Mais, tout ça n'est pas suffisant pour expliquer l'abrupte explosion de l'amitié greco-turque dont on est témoin depuis quelques semaines. En réalité, il s'agit de quelque chose de très profond, venant des entrailles des deux sociétés, et qul prend les allures d'une vraie (re)découverte mutuelle

Au début, ce n'était que de l'émotion devant le drame des millions de Turcs frappés par "leur" séisme. Le nouveau climat entre les deux gouvernements aidant, les

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tant notamment les pogroms de 1957, qui avaient chassé les derniers Grecs d'Anatolie et affirmant que la Turquie devrait aujourchaînes de TV grecques ont rivalisé avec les turques pour consacrer des dizaines d'heures à la présentation (en direct!) de la tragédie humaine. L'émotion s'est pourtant très vite transtormée en compassion et en solidarité active quand l'opinion publique grecque est devenue le témoin oculaire de deux choses :

a) l'accueil plus que chaleureux que leurs voisins ont réservé à l'équipe des sauveteurs grecs (EKAM) qui sont accourus les premiers à Izmit et Gölcük pour chercher des survivants sous les décombres, b) l'existence d'une société turque non monolithique, mais divisée en classes, en riches et pauvres qui protestaient contre leur pouvoir, et qui manifestaient des sentiments d'amitié et de gratitude envers tous ceux qui étaient grecs (sauveteurs, journalistes, etc.). C'était une...révélation! Les Turcs n'étaient pas des "ennemis jurés", des "monstres" mais des gens en chair et en os. Exactement comme les...Grecs. Et en plus, ils chantaient, ils mangeaient, ils pleuraient et ils... gueulaient comme leurs voisins.

C'était aussi simple que ça mais il a fallu le contact direct dans l'adversité pour que tout change de fond en comble. En somme une petite révolution qui a été facilitée par le feu vert donné par les gouvernements des deux pays.

Cependant, ce qui a commencé comme un exercice bien contrôlé d'en haut, a pris racine en bas et peut créer des tendances irréversibles. Désormais, il ne s'agit plus seulement des "retrouvailles" et de "l'amitié greco-turque" •mais aussi d'un profond refus de laisser le champ libre à la diplomatie d'État, de confier le rapprochement de deux peuples à la bonne volonté de leurs gouvernements. Sous la pression de l'opinion publique et de sa base, la gauche grecque (surtout le PC et Synaspismos) a dû manifester sa "solidarité de classe" avec la d'hui s'excuser publiquement auprès de ces Grecs.

On ne peut comprendre la portée réelle de toute cette ambiance de fraternité qu'en se souvenant qu'il y a à peine 3-4 ans, les deux pays étaient à deux doigts de se faire la guerre pour savoir lequel d'entre eux avait le droit de déployer son drapeau sur un rocher gauche et le mouvement syndical turcs. Petit à petit ont fait leur apparition des mots d'ordre tels que la diminution drastique des armements ou même la fin de la course aux armements des deux pays au nom de la solidarité et des intérêts communs de ceux d'en bas. Et ces mots d'ordre ont pris aussi racine au-delà de la gauche, au sein de toute la société pour le plus grand désespoir des va-t-en guerre, des "turcophages", des chauvins de tout poil qui, il y a à peine deux mois, préparaient l'opinion publique en vue d'un pogrom contre la minorité turque de

Évidemment, tout restera fragile tant que les "retrouvailles" des deux peuples ne se transtormera pas en un solide mouvement de solidarité qui sache changer les rapports de force en faveur des travailleurs et contre la guerre das les deux pays. Mais les semailles sont faites et il dépendra désormais des internationalistes grecs et turcs de cultiver ce champ et de donner le bon exemple en multipliant les actions exemplaires de solidarité internationaliste. La dynamique existe et ne fait que surprendre agréablement même les plus optimistes. Durant la fête organisée a Athènes le jour du départ des sauveteurs turcs (AKUT), Grecs et Turcs n'ont pas chanté seulement des chants poignants d'amour et d'estime mutuel. Imperceptiblement, la fraternisation a "dérapé" et subitement un jeune sauveteur turc a entonné un chant contre la guerre, contre la guerre fratricide entre Turcs et Kurdes ! Pour une fois, le chant unanime de ces pompiers et volontaires grecs et turcs qui fraternisaient en échangeant leurs uniformes aux couleurs nationales correspondait aux plus profonds désirs de l'immense majorité de leurs compatriotes. Et ça, ce n'est pas une mince affaire...

15 septembre 1999 inhabité de la mer Égée... Il est certes difficile de savoir jusqu'où ira ce printemps en mer Égée, mais même s'il semble clair que le vieux et solide contentieux turco-grec ne va disparaître en un seul jour, l'ambiance dans les deux opinions publiques va désormais œuvrer dans le sens inverse du passé et pousser les politiques à en faire un peu plus que prévu. Déjà, une « révolution hautement symbolique » a eu lieu à Izmir, lors des cérémonies officielles de commémoration de la « fin de l'occupation grecque dans cette ville » : pour la première fois depuis trois quarts de siècle, les officiels ont parlé à la tribune de « notre voisin et ami Grec » ; et les soldats turcs, en costume d'époque, n'ont pas mimé comme d'habitude les scènes de guerre d'il y a 75 ans, où des « soldats grecs ennemis » se faisaient tuer à la baïonnette devant la population... Le ministre de l'éducation nationale turc a annoncé pour sa part, que les manuels scolaires d'histoire doivent être revus, afin d'en éliminer les passages hostiles aux Grecs...

Quant au dossier européen, il ne peut qu'être positivement influencé par ces nouveaux rapports turco-grecs. L'opinion publique turque s'attend désormais à voir reconnaître officiellement le statut de candidat pour la Turquie au sommet d'Helsinki. Pour la première fois depuis le sommet du Luxembourg, l'ambiance nationaliste teintée de racisme anti-européen, ainsi que l'aspiration au repli sur soi sont brisées. Là aussi, les nationalistes sont désormais sur la défensive. Il semble clair qu'une décision européenne qui serait en deçà des attentes de l'opinion publique turque serait une véritable douche froide, qui changerait certainement cette atmosphère. Toutefois, il semble tout aussi clair qu'il n'est plus question de retourner à l'ambiance de « l'après-Luxembourg ». En effet, des liens, si fragiles soient-ils, se sont désormais créés entre les populations et aucun gouvernement ne pourra, en tout cas à court terme, réveiller si facilement les démons nationalistes et xénophobe d'hier. « On ne me fera plus jamais croire que les Etrangers sont des ennemis », s'écriait devant les caméras une sinistrée de Yalova, tirée des décombres par une équipe française... Autrement dit, le gouvernement turc aura du mal cette fois-ci à faire porter aux Européens toute la responsabilité d'un éventuel échec de sa politique européenne. En effet, l'aspiration au changement souffle actuellement si fort dans la société, que cette fois-ci, c'est probablement l'inertie de l'Etat turc qui sera mise en cause par la presse et l'opinion publique turques.

Il ne faut cependant pas oublier qu'au-delà de la question du statut de candidat

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pour la Turquie, le vrai problème sera celui de l'aide matérielle qu'il faudra lui apporter pour lui permettre de surmonter les difficultés économiques engendrées par le séisme. Les porte-parole de la grande bourgeoisie

Y-A PERSONNE ? N'AYEZ PAS PEUR C'EST PAS L'ETAT... MAIS DE SIMPLES CITOYENS estiment que les pertes économiques de la Turquie se situent aux alentours de 15 milliards de dollars. Le fait est que des centaines de milliers de sinistrés sont actuellement sans abris, dans une situation très précaire, parqués dans des camps de réfugiés sous des tentes vétustes, alors que l'hiver va bientôt sonner à la porte. Le premier choc du séisme étant passé, ils risquent d'être oubliés et laissés pour compte. Il est donc très important que le mouvement de solidarité, local et international, se poursuive, voire qu'il s'amplifie, afin de forcer les gouvernements turc et européens à venir réellement en aide aux sinistrés, avec des solutions durables pour compenser leurs pertes. Les rebuffades essuyées par le gouvernement

Le gouvernement d'Ecevit sort sérieusement affaibli de cette épreuve du séisme, même si ses jours ne sont pas en danger à court terme, faute d'alternative crédible. Il a pourtant essuyé défaite sur défaite, ayant d'abord dû encaisser sans broncher les pires insultes au lendemain du séisme et dans l'affaire du ministre de la santé, même s'il a réussi à ne pas céder aux injonctions de l'opinion qui réclamait la tête du ministre. Un projet « d'impôt spécial de solidarité pour le séisme » s'est heurté à une vive réaction de l'opinion publique et de la bourgeoisie, alors que la population s'était pourtant mobilisée très généreusement jusqu'alors pour récolter de l'aide. Il est vrai que cette réaction ne portait pas sur le principe de l'aide, mais sur le fait que ce soit l'état qui récolte les fonds : « Nous n'avons pas confiance en vous », a titré à la une le quotidien Radikal, reflétant parfaitement la méfiance populaire sur la façon dont ils seraient utilisés. Du coup, le gouvernement a dû faire machine arrière et reporter cette décision à l'automne.

Pour tenter de redorer son blason, Ecevit a alors fait voter une loi d'amnistie générale. Mais là encore, le gouvernement s'est heurté à une vive réaction populaire, du fait que les gangs maffieux proches du MHP et les hommes d'affaires véreux proches de l'ANAP (7) ont été amnistiés, alors que les délits d'opinion n'étaient pas inclus dans l'amnistie. Ecevit a dû reconnaître publiquement que même lui n'était pas « totalement satisfait du contenu de cette loi, fruit d'une nécessaire conciliation au sein de la coalition ». Cette déclaration n'a fait qu'amplifier les critiques. S'apprêtant initialement à ratifier la loi d'amnistie, le président de la République a senti le vent tourner et sachant qu'il faisait lui-même partie des cibles de la critique populaire, il a préféré "lâcher" le gouvernement et a apposé son veto à la loi, infligeant ainsi un véritable camouflet au gouvernement et à Ecevit. Ecevit (75 ans) a donc été l'homme politique ayant le plus souffert personnellement des critiques de la presse qui l'a traité de « vieux leader gâteux qui ne sait même pas utiliser un ordinateur et qui ne sait pas ce que c'est qu'un téléphone portable »...

Certes, la presse turque a toujours eu un ton assez outrancier dans ses critiques contre les hommes politiques, mais avec l'atmosphère engendrée par le séisme, ce ton a atteint une virulence encore plus grande, ce qui est un autre signal du "ras-le-bol" de l'opinion publique face aux politiciens traditionnels. Preuve en est, le prestige des deux vainqueurs des élections d'il y a à peine quelques mois est aujourd'hui au plus bas. Certes, Bahçeli s'en sort un tout petit peu mieux qu'Ecevit, mais son parti, le MHP, est dans son ensemble plus atteint que le DSP du premier ministre. Quant à l'ANAP et son président Yilmaz, ils ont plutôt essayé d'éviter d'être pris à partie et ont adopté un profil bas. L'initiative de la société civile

Le séisme a finalement été l'occasion d'exprimer un nouveau rapport de force socio-politique au sein de la société et l'émergence d'un nouvel acteur politique, que l'on peut provisoirement baptiser le « mouvement associatif de la société civile » et dont une des branche se prénomme elle- même « l'Initiative de la société civile ». En fait, ce mouvement était en gestation depuis quelques années, se basant sur la modernisation et le développement économique, encouragé par l'émergence des médias et l'ouverture au monde extérieur. La mobilisation populaire contre les liens entre la mafia et le pouvoir, en 1996-1997, en était une première manifestation, certes plus passive. La défaite des partis traditionnels aux élections législatives et municipales en avait été une première expression politique, quoiqu'indirecte et en négatif (8).

Il s'agit encore d'un mouvement aux contours flous, peu structuré, mal défini, éclectique, dépourvu de porte-parole politique, interclassiste, traversant tous les courants politiques et d'opinion (allant des marxistes aux islamistes, en passant par les libéraux et même certains kémalistes). Ce mouvement a récemment lancé un manifeste adressé à l'opinion publique et publié sur une page entière dans tous les journaux, manifeste signé par une multitude d'associations de gauche et d'extrême gauche, islamistes, libérales, kémalistes, féministes, droits de l'homme ou apolitiques (y compris le Lyons Club), des groupes de think-thank de toutes tendances politiques, d'organisations professionnelles (juristes, médecins, ingénieurs, publicistes, économistes, enseignants, chercheurs, artistes, etc.), des syndicats ouvriers de tout bord et des organisations patronales, etc. Il se fixe pour objectif « d'aller vers une société moderne, acceptant comme principe de base que l'État existe pour les citoyens et non l'inverse ». Le manifeste salue les aides apportées aux sinistrés par les organisations de la société civile (et notamment par AKUT), ainsi que par les étrangers. Il exprime deux revendications : que l'État remercie également les ONG turques et étrangères et avant tout AKUT (ce qui a été fait juste après, puisque le président de la République et le premier ministre ont reçu les dirigeants d'AKUT) et souhaite également que l'aide qui va se poursuivre ne soit pas monopolisée par l'État et que ce dernier coopère avec les associations non gouvernementales. Le manifeste précise que les signataires considèrent que le 17 août est un tournant et qu'il faut que l'État adopte 7. L'ANAP (Parti de la mère patrie) a été fondé en 1983 par Turgut Özal, dans la foulée du coup d'État de 1980, au pouvoir jusqu'en 1991. C'est le troisième partenaire, libéral, de l'actuelle coalition gouvernementale. 8. cf. Inprecor nº435 de mai 1999. 9. Le PKK (Parti ouvrier kurde), clandestin, a mené une lutte armée jusqu'à la capture de son principal dirigeant Abdullah Öcalan. Cf. Imprecor n° 432 et n° 437-438 de juillet-août 1999.

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cette nouvelle mentalité de coopération avec les citoyens. Nouveau rapport de forces, nouvelle situation

On peut donc tenter de cerner ce mouvement, en le définissant comme un « état d'esprit de refus », une révolte civique et démocratique contre les vieilles structures et les vieilles mentalités rigides de l'État turc et du kémalisme désuet, autrement dit de ce mélange de paternalisme bureaucratique, de nationalisme ringard, xénophobe et autarcique, centré sur le « particularisme turc », avec une conception autoritaire de la laïcité, une métiance à l'égard des « masses ignares » et des « intellectuels aux idées dangereuses », dès lors qu'ils s'écartent du moule et des dogmes « kémalistes » (mais défendant aussi une certaine conception de l'État social et du « modernisme républicain »). Ce mouvement bénéficie du soutien des hommes d'affaires et des médias. Récemment, l'Association des industriels et hommes d'affaires de Turquie (grand patronat) a organisé une réunion à Ankara, pour présenter des revendications très fermes en matière de démocratisation et de liberté d'opinions. Pour la bourgeoisie, qui a réussi à imposer une hégémonie idéologique, sans s'assurer un contrôle politique direct, cette révolte, ce ras-le-bol généralisé, doit en effet servir à réformer radicalement « son » État, le débarrasser des scories d'une autre époque afin de l'adapter au capitalisme « globalisé » d'aujourd'hui. Mais la faiblesse de ce mouvement est qu'il n'a encore aucun débouché ou expression politique concrète et qu'il ne peut donc peser sur le Parlement que de l'extérieur.

Ce débat sur la modernisation de l'appareil d'État et du système juridique n'est pas nouveau, il avait surtout été porté du temps du défunt président Ozal. Mais la nouveauté est que cette fois-ci, des couches importantes de la population et des secteurs importants de l'appareil d'État agissent en tant qu'acteurs dans le débat. Par exemple, après le président de la Cour constitutionnelle, qui avait réclamé plus de démocratie au printemps dernier, en mettant l'accent sur la démocratisation nécessaire sur la question kurde, c'est le président de la Cour de cassation qui est cette fois-ci monté au créneau, en faisant un long plaidoyer en faveur de la démocratie (retransmis en direct à la télévision), à l'occasion de l'ouverture de l'année juridique. Affirmant que la Constitution de 1982 était illégitime, car imposée par le coup d'État de 1980, le haut magistrat a déclaré : « Je ne veux plus d'une

Turquie duale. Aujourd'hui, il y a deux Turquies qui se tournent le dos. Une Turquie vivante, dynamique sur le plan culturel, économique, une Turquie qui se développe. C'est ça, la Turquie d'Atatürk. L'autre Turquie, est retardataire. Elle ne fait pas confiance à son peuple, elle se bat avec sa propre justice, elle est autarcique, lourde, malade. II faut dépasser cette situation. Aucun prétexte n'est valable. Je veux pour mon pays une véritable démocratie, une démocratie où le délit d'opinion n'existe pas. Je ne veux pas de démocratie au rabais. Je veux une démocratie aux normes universelles ». ‹ Geste positit de l'arme‹ , l'édard du PKK » '

Autre nouveauté : le fait que le PKK (9) ait décidé de retirer ses troupes de Turquie, conformément à l'appel de son leader Abdullah Öcalan, et qu'il ait même annoncé par la voix d'un de ses dirigeants, Osman Öcalan (frère du précédent), qu'il renonçait définitivement à la lutte armée, va contribuer à mettre fin au climat de violence et de terreur qui sévissait depuis 15 ans dans le pays. Désormais, les faucons de l'armée et de l'Etat turc ne pourront plus utiliser l'argument de la « menace du terrorisme séparatiste » pour bloquer la démocratisation. La fin des affrontements et des attentats va certainement détendre l'atmosphère politique et créer un climat plus propice aux solutions politiques. D'ailleurs, il y a déjà des éléments de détente : les dirigeants emprisonnés du parti nationaliste kurde Hadep ont été relâchés et les maires de ce parti ont été reçus par le président de la République, qui a déclaré que sa porte « leur était ouverte 24 heures sur 24 » (sic !). Le PKK a présenté ses condoléances après le séisme et s'est déclaré prêt à œuvrer avec l'armée à la reconstruction du pays.

Ce que semble ne pas démentir le chef d'état-major, le général Kivrikoglu, qui a fait des déclarations assez sensationnelles sur les droits culturels et la langue kurde (voir encadré ci-dessous). A tel point que les propos du général ont été salués par Öcalan et que Cemal Bayik, autre dirigeant du PKK, a affirmé que ces propos du chef d'état-major constituaient un « geste positif de l'armée à l'égard du PKK » (titre à la "une" du quotidien légal du Hadep). Tant d'enthousiasme du PKK a cependant dû gêner l'état-major, qui a publié par la suite un rectificatif sur « l'interprétation erronée et exagérée des propos du général, qui n'annonçait pas une nouvelle politique de l'État, mais faisait un constat de la situation sur le terrain », dit le communiqué, qui rappelle « qu'il ne saurait être question de négocier avec le PKK ». II

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est clair qu'il y aura encore très certainement des résistances et des provocations orchestrée par les secteurs les plus réactionnaires de l'Etat, les trafiquants de drogue et le « lobby de la guerre ». Mais on peut s'attendre à certaines ouvertures sur la question kurde dans un futur assez proche, d'autant que, poussé dans son zèle par les déclarations du général Kivrikoglu, le premier ministre a promis des rétormes imminentes sur les questions culturelles et la langue kurde

D'ailleurs, chose intéressante, de toutes les vieilles structures étatiques, l'Armée ne semble pas être celle qui résiste le plus face à la volonté de changement. Au contraire même, les généraux semblent s'en accommoder et même s'en réjouir, puisque c'est la classe politique (qu'ils ont toujours détestée) qui est la principale cible de ce mouvement. Mais là où le bât blesse, c'est que le mouvement réformiste souhaite aussi remettre en cause certaines conceptions laïcardes de l'Etat, pour pouvoir aussi faire la paix avec les islamistes et les inclure dans le système.

En effet, la partie du discours du président de la Cour de cassation portant sur la démocratisation a été unanimement applaudie, mais dès qu'il a abordé l'autre volet de son discours, mettant l'accent sur « la nécessité d'abandonner les outrances jacobines en matière de laïcité, en se rapprochant du modèle anglo-saxon, plutôt que français », il s'est heurté à de vives réactions des milieux kémalistes. C'est que les militaires, qui donnent le "la" en la matière, ont peur que les islamistes ne s'engouffrent dans la brèche, s'ils cèdent là-dessus. L'Armée (et une partie non négligeable de l'intelligentsia) considère que les islamistes sont encore une menace sérieuse et qu'ils ne ratent pas une occasion (y compris le tremblement de terre) pour « vomir leur haine à l'égard de l'Armée et de la République » (propos tenus par le chef d'état-major). Elle considère aussi que les islamistes peuvent « dévoyer le peuple ignare », notamment par le biais d'aides sociales, comme ils ont commencé à le faire deux semaines après le séisme (en tentant, avec l'argent des entreprises islamistes, de rattraper le retard qu'ils avaient pris par leur carence militante au début). Consensus pour réformer, mais jusqu'où ?

A vrai dire, la caste des vieux politiciens pourrait être facilement éliminée et rénovée par la force des dynamiques sociales en cours. Mais à condition que les principaux acteurs se mettent d'accord sur le contenu exact des rétormes. La nécessité de la démocratisation, de l'adaptation de l'outil économique aux règles de la mondialisation et aux desiderata du FMI et une solution pacifique à la question kurde sont des points sur lesquels un certain consensus semble s'être dégagé (du moins sur le principe, car il y aura certainement de grosses divergences sur les détails). La question de la laïcité et de l'islam politique est, quant à elle, loin d'être résolue

La bourgeoisie et l'armée devront donc accorder leurs violons sur ce sujet. Quand aux travailleurs, ils ne vont certainement pas s'opposer à la démocratisation, si limitée soit-elle. Mais la vaste auto-organisation du mouvement de solidarité avec les sinistrés leur a montré ce qu'ils étaient capables de taire par eux -mêmes, sans sponsors (riches, mais intéressés), ni tuteurs en uniforme (peut-être éclairés, mais surtout despotes !). Et ils ont aussi vu que ce qui a tué les leurs dans le Golfe d'Izmit, n'a pas été le séisme, mais le capitalisme.

Le séisme n'a donc pas fini de secouer la Turquie, tant sur le plan politique que naturel : à l'heure où ces lignes sont rédigées, un nouveau tremblement de terre d'une magnitude de 5.8 vient de secouer à nouveau la région. Aux premières nouvelles, 20 personnes au moins sont mortes et plusieurs centaines blessées... Cette fois-ci, il ne s'agissait que d'une (forte) réplique. Mais les scientifiques annoncent un autre séisme, beaucoup plus puissant, qui devrait frapper au large d'Istanbul d'ici trente ans au plus tard. Trente ans seulement (au plus tard !), pour aller au-delà des ravalement de façade et des réformes démocratiques bourgeoises, et pour refonder la société sur de nouvelles normes plus solides et plus solidaires, donc plus humaines, à l'épreuve des séismes en tout genre. C'est cela, l'enjeu : en finir avec le capitalisme ou se résigner à des dizaines de milliers de morts supplémentaires au prochain séisme. Trente ans... cela paraît si court !

le 13 septembre 1999 BULGARIE IZMIT-épicentre du séisme sur l'échelle de Richter

Kirkareli «Zonguldak

Tekirdage Istanbu Pusce

•Sakarya •Bolu Mer de Marmaie Bursa

Santes isisehir ANKARA Kinabya Izmi Usak TURQUIE Ayain Serai ipant konya Magh TAURUS •Antalya GRECE

Mer Méditerranée

SOUSCRIPTION

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Le n° 0 est paru le 1 mai 1974. Il avait bien démarré : bien que « bouclé » avant le 25 avril, il contenait un article sur « le début d'une crise » au Portugal, analysant la crise de la vieille dictature « malade de l'Afrique » et secouée par la montée des luttes sociales Et Ernest Mandel analysait L'archipel du Goulag de Soljenitsyne, soulignant « la tragédie d'une génération d'intellectuels rebelles dans /'URSS d'aujourd'hui qui, de par l'expérience du stalinisme ont été amenés à rejeter également le léninisme et le marxisme, et se sont rendus incapables de comprendre les causes de la répression stalinienne, la réalité présente en URSS et les solutions que réclame la crise de cette société ». Un bon début, qui ne s'est pas démenti au cours du quart de siècle suivant.

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Carte : Le Monde

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