• Istanbul, de notre correspondant Erdal Tan
D'ichter, le studme de Colcika tale des
Richter, le séisme de Gölcük a fait des dégâts importants sur une zone s'étalant sur plus de 300 Km d'est en ouest, au nord-ouest de la Turquie : sa zone la plus peuplée et la plus industrialisée. Ce qui a secoué la Turquie, le 17 août à 3 heures du matin, n'a donc pas été un tremblement de terre ordinaire, tant par sa dimension naturelle et l'ampleur des pertes humaines, que par ses conséquences sur le plan social, économique, politique et diplomatique. Le séisme a en effet secoué en profondeur l'ensemble de la société et de l'État turcs. La terre tremble...
Des villes importantes comme Istanbul (en particulier la banlieue ouvrière d'Avcilar), Izmit et Yalova ont été sérieusement touchées, ainsi qu'une série de petites villes autour du Golfe d'Izmit, de même que des villes plus lointaines comme Düzce, Zonguldak ou Eskisehir. Mais ce sont surtout les villes de Gölcük (épicentre du séisme) et d'Adapazari (sur la ligne de faille) qui ont été littéralement détruites.
Selon les chiffres officiels, plus de 15 000 victimes ont été enregistrées jusqu'à aujourd'hui. Toutefois le chiffre réel serait plutôt autour de 20 à 25 000 morts (sinon plus), comme le reconnaissent même certains ministres. En effet, plusieurs milliers de cadavres sont encore probablement sous les décombres, en particulier à Gölcük et Adapazari, où des quartiers entiers ont été transformés en tas de gravats inextricables, qui dégageaient des odeurs de cadavres, trois semaines encore après le séisme. De plus, des milliers de victimes ont été enter-
Le séisme
rées à la va-vite par leurs familles, sans en informer l'autorité publique, dans la pagaille des trois premiers jours. ... le capitalisme tue !
La nature n'est certes pas la seule responsable de l'ampleur des pertes humaines. Le fait est que, sachant de surcroît que la Turquie est un pays à haute activité sismique et ayant souffert de nombreux séismes virulents et meurtriers, on n'aurait jamais dû autoriser une urbanisation aussi dense, en
IL Y A ETAT... ET ETAT ! plein sur la ligne de faille, sans parler de la localisation sur cette zone de très nombreuses installations industrielles. Notamment, la raffinerie de Tüpras, qui est l'une des plus grandes installations industrielle du pays, a été touchée par le séisme, avec un incendie monumental provoquant de grosses pertes économiques et causant une catastrophe écologique dans ce golfe d'lzmit, déjà sérieusement pollué. La destruction massive du centre de Gölcük et d'Adapazari (cette dernière ville avait déjà été touchée par un grand séisme dans le passé) prouve que l'emplacement choisi pour ces deux villes était pour le moins erroné.
Au-delà de l'emplacement, le nombre élevé des victimes s'explique surtout par la mauvaise qualité des constructions, les normes antisismiques (pourtant consignées dans la loi) n'ayant pas été respectées. Les promoteurs, qui ont notamment triché sur la qualité et la quantité du béton, sont d'ailleurs devenus la cible de la vindicte populaire. « Assassins », a titré sur toute sa une Hürriyet, l'un des principaux quotidiens, prenant pour cible les promoteurs. L'un d'entre eux, un nommé Veli Göçer, dont 80% des constructions dans la région de Yalova se sont effondrées, est devenu le symbole du promoteur véreux. Son arrestation (3 semaines après le séisme) a fait la une de tous les journaux (il va probablement servir de bouc émissaire). Il est cependant clair que la liste des responsables ne se limite pas aux promoteurs. Les services municipaux et publics, chargés de contrôler les chantiers et de délivrer les permis de construire, n'ont pas fait leur travail, tant par incurie et incompétence, que par corruption. Les ingénieurs et les architectes se sont eux aussi laissés corrompre, pour se contenter d'apposer leur signatures sur des projets erronés, déposés par des promoteurs sans scrupules. Les citoyens eux-mêmes ont parfois été responsables de leur propre malheur, puisque beaucoup d'habitations ont été construites par les gens eux-mêmes, mépris de toute notion sérieuse d'ingénierie, les gens ajoutant parfois plusieurs étages à des maisons dont les fondations n'étaient prévues que pour un seul. Ou encore, les mêmes ont supprimé des colonnes porteuses de leur immeuble, pour dégager de l'espace aux boutiques dans les rez-de-chaussée. Les politiciens (toutes tendances confondues) à la tête de l'État et des municipalités n'ont élaboré (ni respecté quand cela existait) aucun plan d'urbanisme sérieux. Ils ont laissé faire la vague d'urbanisation sauvage, autant par souci populiste et électoraliste, que par incompétence, mais surtout par allégeance aux desiderata de la bourgeoisie.
Au-delà des responsabilités individuelles, c'est en fait tout un système d'urbanisation,
tout un modèle d'industrialisation et de développement rapide et au moindre coût, où l'appât du gain et le profit sont les seules lois et les seules raisons, qui s'est effondré sur la population du Golfe d'Izmit. Ce système, qui pour une poignée d'argent pousse les gens à construire leur propre tombes et à s'installer dans des monstres de béton pourri qui vont les ensevelir, s'appelle le capitalisme.
En effet, dans ce système monstrueux, l'emplacement des villes, la densité de leur population ou la qualité des constructions n'est pas déterminée en fonction des données de la science ou de la raison, mais des impératifs du profit. Cette région de la Turquie concentre 40% des installations industrielles du pays. Avec le rapide développement industriel de ces dernières années et compte tenu de la concentration des infrastructures et des moyens de communication dans cette zone, il revenait bien sûr moins cher d'investir ici plutôt qu'ailleurs, où les conditions géologiques ou écologiques auraient pourtant été meilleures. Et bien entendu, comme il fallait aussi de la main d'œuvre pour travailler dans les nombreuses usines, c'est cette région qui a drainé l'essentiel de l'exode rural, surpeuplant les villes avoisinantes, le long de la ligne de faille et en dépit du bon sens.
Et comme toujours, tout se passe dans ce système selon une logique sociale bien déterminée. Dans ce système, ni la maladie, ni les accidents, ni même les catastrophes naturelles comme les tremblement de terre ne frappent de la même façon les pauvres et les riches. Ce sont les immeubles à bon marché des quartiers populaires qui se sont effondrés, et non pas ceux solidement construits dans les quartiers chics. Seule exception : les immeubles construits directement sur la ligne de taille, qui, bien construits ou pas, se sont tous effondrés sous la violence du séisme, la faille s'étant écartée de 4 mètres sur une distance de 100 Km. Mais la sélection sociale dans le malheur était particulièrement visible à Istanbul, située à 100 Km de l'épicentre et où seuls les quartiers populaires d'Avcilar, de Bagcilar, de Tuzla et de Pendik ont été touchés, causant près de 1 000 morts. L'État paralysé
Un troisième facteur a alourdi le bilan : les carences et les lenteurs des secours. De l'aveu même du premier ministre Ecevit (1), l'État a été quasiment paralysé durant les premières 48 heures, ne se rendant même pas vraiment compte de l'ampleur du séisme. Il est vrai que les télécommunications ont été coupées et que les routes et les chemins de fers ont été atteints. D'ailleurs, avec l'effet de panique, les routes et réseaux qui fonctionnaient encore ont été rapidement saturés et bloqués. De plus, la zone du séisme s'étendait sur une étroite bande de terre, ALLEZ VOIR D'ABORD /JE NE VEUX PAS D'AIDE ARMENIENNE LE MINISTRE DE MI DE SANG GREC SON ETAT EST LA SANTE MI DE MEDECINS AMERICAINS J'AIME PAS LES ETRANGERS! QUE LE MIEN LES ONG NOUS FONT DE L'OMBRE LES ETRANGERS ONT DE DROLES DE MOEURS... LES TURCS N'ONT D'AMI QUE LES TURCS !!! MHP entourée par les montages et la mer au nord et au sud, et ne possédant qu'un seul axe routier d'est en ouest... le long de la ligne de faille et donc de la zone de sinistre ! Aucun secours massif ne pouvait donc venir des villes voisines, qui étaient toutes elles-mêmes sinistrées. Enfin, la garnison de la base navale de Gölcük (QG de la marine turque), qui aurait pu intervenir dès la première heure pour organiser les secours, trouvait au beau milieu de l'épicentre et a donc elle-même été sérieusement touchée : plus de 500 soldats, dont de nombreux officiers supérieurs (y compris un amiral), ont été tués sous les décombres. Même si l'ampleur des dégâts et de la zone sinistrée peut expliquer certaines carences, rien ne peut cependant excuser l'État turc de n'avoir pas prévu un plan d'urgence en cas de séisme et de ne pas avoir organisé préventivement les équipes de sauvetage et de secours. Pourtant, on ne peut pas dire que le pays a été pris par surprise, compte tenu des nombreux séismes meurtriers qui ont déjà ravagé le pays dans le passé (un grand séisme avait ravagé la ville d'Adana il y a à peine un an !). De plus, tous les scientifiques avaient mis en garde le gouvernement, signalant depuis au moins trois ans l'imminence d'un grand séisme dans la région d'Izmit et d'Istanbul : un colloque sur ce sujet s'était tenu à Izmit l'an dernier, dans l'indifférence générale. Les politiciens étaient donc parfaitement informés de ce problème, d'autant que le précédent ministre des ponts et chaussés avait déclaré, juste après le séisme d'Adana de 1998, que toutes les mesures étaient prises et qu'un plan d'urgence à la hauteur de ceux qui existent en Europe était déjà prêt !
Le Croissant rouge (Kizilay, équivalent turc de la Croix Rouge), en particulier, a étalé ses faiblesses et sa gabegie. Cette « vénérable institution » n'a qu'une seule raison d'être : l'assistance aux sinistrés. Pourtant, il s'est avéré que l'essentiel des ressources de Kizilay était consacré non pas au matériel de secours et d'assistance, mais au confort de ses dirigeants et à la spéculation immobilière. Kizilay n'a pu agir qu'avec un grand retard, les tentes qu'il a acheminées pour l'abri des survivants étaient largement en dessous des besoins en quantité et brillaient surtout par leur mauvaise qualité : avec des modèles datant du début du siècle, des tissus non étanches, ayant pourri dans des dépôts non aérés, etc. Ce scandale a déclenché de vives protestation des sinistrés et des virulentes attaques de la presse contre le président de Kizilay, traité de « vieux dinosaure ». Il s'agit en effet d'un bureaucrate de 73 ans, menant grand train dans des hôtels de luxe aux frais de la princesse et qui occupe ce poste depuis un quart de siècle, sous la haute protection de son vieux complice de toujours, le président de la République Demirel (2). Friction entre civils et militaires ?
Des raisons plus directement politiques ont aussi, semble-t-il, influencé le cours des événements. Tout le monde s'est en effet demandée pourquoi l'armée n'est pas intervenue massivement dès le début, puisque 1. Bülent Ecevit était le leader charismatique de la social-démocratie (CHP) dans les années 70 Après le coup d'État de 1980, il a rompu avec ses anciens cadres et a fondé le Parti démocratique de gauche (DSP) en 1984, sur une ligne plus nationaliste et plus conservatrice. Après les élections législatives du 18 avril 1999, il a pris la tête d'un gouvernement de coalition DSP-MHP-ANAP. 2. Süleyman Demirel, renversé par les militaires en 1980, avait été premier ministre à plusieurs reprises dans les années 60 et 70, à la tête du puissant Parti de la justice (droite). Redevenu premier ministre en 1991.
c'était la seule institution suffisamment disciplinée et centralisée, qui aurait pu organiser les secours de façon efficace. Pourquoi n'a-t-on pas nommé une autorité centrale, au lieu de se contenter d'accroître les pouvoirs des préfets locaux, qui ont été vite débordés et paralysés, provoquant une sacrée pagaille dans l'organisation et la coordination de l'aide. Cette pagaille de la coordination a également révolté la population, minant encore la crédibilité de l'État et du gouvernement.
Face à cette paralysie initiale du pouvoir, un général en retraite, le général Yavuz qui avait pris l'habitude dans la période précédente d'agir comme « porte-parole officieux » de l'armée, est intervenu en direct sur une chaîne de télévision ATV et a déclaré d'un ton tonitruant qu'il n'y avait « plus d'autorité et de pouvoir à la tête de l'État et qu'il fallait immédiatement décréter la loi martiale et transmettre toute l'autorité aux Forces armées ». Interpellé par la presse sur ces propos quasi putschistes, Ecevit a réagi très violemment, déclarant sur un ton irrité qu'il ne s'agissait que d'une intervention individuelle d'un général en retraite et que l'armée n'avait même pas abordé le chapitre de la loi martiale. Il a pourtant été démenti le jour même par le chef d'état-major, le général Kivrikoglu, qui a déclaré que le chapitre de la loi martiale ou de la loi d'urgence avait été abordé, mais que le gouvernement ne l'avait pas souhaité.
Ce couac, bien vite étouffé, n'a été (partiellement) élucidé que 3 semaines plus tard, lorsque Devlet Bahçeli, le vice-premier ministre et président du MHP (3), a déclaré à la presse que le gouvernement avait « voulu prouver que l'autorité civile était capable de faire face à une telle situation ». Pour sa part, le président de la République a expliqué en coulisse qu'il aurait préféré lui aussi que l'on décrète la loi d'urgence et en a profité pour critiquer l'incapacité et le mauvais fonctionnement du centre de crise lié au premier ministre. Le chef d'état-major a tenu également (implicitement) des propos du même tonneau, tout en rappelant que même une autorité centralisée de nature exceptionnelle, qu'elle soit militaire ou civile, aurait été débordée compte tenu de l'ampleur des dégâts.
Certains ont également souligné qu'en cas de loi martiale, c'est le général Bir, Commandant de la fère Armée (région Istanbul et Thrace), qui aurait eu les pleins pouvoirs dans cette zone. Or, ce général était considéré comme le cerveau de l'intervention militaire contre le gouvernement islamo-nationaliste Erbakan/Çiller (4) et il avait apparemment pris goût à la politique... Il devait normalement partir à la retraite à compter du 31 août, mais s'il devenait commandant de la loi martiale dans un tel contexte de crise, cela aurait pu secouer les équilibres internes de l'armée et il aurait pu essayer d'en profiter pour imposer son maintien en poste. Et s'il avait été prolongé d'un an, cela lui aurait permis de devenir chef des forces terrestres l'année prochaine et chef d'état-major dans trois ans. Par conséquent, si ni le gouvernement ni l'actuel chef d'état-major n'avaient souhaité prolonger le général Bir dans ses fonctions, ce n'était certaine-
L'ETAT NOUS A DONNE DE BELLES TENTES... A MOUS DE FAIRE DU FEU LATE ment pas le fruit du hasard... Quoiqu'il en soit, le séisme a aussi conduit à des luttes de pouvoir complexes entre civils et militaires et entre différentes fractions de l'armée. L'image brisée de « l'Etat paternel »
Ces carences du pouvoir ont choqué l'opinion publique et brisé l'image de « l'État paternel », omniprésent, omnipotent et omniscient. Même le prestige de l'Armée, qui était au zénith depuis un certain temps, a été sérieusement égratigné et des critiques publiques ont pour la première fois éclaboussé cette fière institution. Le président de la République et le premier ministre, ainsi que les quelques leaders politiques (comme Çiller) qui se sont hasardés sur les lieux du sinistre ont vite dû renoncer à ce genre d'exercice, sous les huées de la population en colère. Les militants islamistes du FP (5) et les loups-gris du MHP, qui ont tenté de récupérer cette colère en se présentant quelques jours après le séisme avec des convois d'aide décorés aux couleurs de leurs partis, ont également été conspués et chassés. Les islamistes n'ont pas été capables de s'ériger en alternative face aux lacunes de l'État.
L'absence de l'Etat durant les premiers jours a été suppléée en fait par trois acteurs : les médias, les organisations de la société civile et l'aide internationale. Et l'entrée en lice de ces acteurs est à l'origine d'un séisme politique et diplomatique, qui n'a pas fini de secouer la Turquie. Le rôle des médias a fait souffler un vent de liberté et de fronde contre les carences du pouvoir. L'irruption d'un vaste mouvement d'auto-organisation de la société civile a modifié les rapports de forces socio-politiques, rendant à la population la confiance en ses propres forces et capacités d'action. Quant à l'aide et la solidarité internationales, en particulier celles de la Grèce et d'Israël, volontairement et habilement mises en exergue par la presse, elles ont permis de briser le climat de nationalisme et de repli sur soi, qui étouffait le pays depuis le sommet européen de Luxembourg (rejet de la candidature de la Turquie à l'UE). Les médias vecteurs du changement
En premier lieu, les médias (et en particulier les télévisions et les radios privées) ont été le détonateur du mouvement social qui a suivi le séisme. Ce sont les télévisions et les radios qui sont arrivées les premières sur les zones du sinistre et ce sont souvent elles qui ont informé le gouvernement de l'ampleur des dégâts et des villes touchées. Même Demirel a avoué que sa seule source d'information jusqu'au matin a été la radio et Ecevit a reconnu que ce n'est qu'à travers les chaînes de télévision privées qu'il a pu expédier ses ordres à Ankara, lorsqu'il visitait les 3. Le MHP (Parti d'action nationaliste) est un parti fasciste membre de la coalition gouvernementale, dont les milices — « les loups gris » — furent responsables au cours des années 1960-70 de milliers de morts, d'attentats et de pogroms anti-alévis. Cf. Inprecor n° 435 de mai 1999. 4. Le gouvernement de coalition islamo-nationaliste mené par Necmettin Erbakan (Parti de la prospérité, islamiste) et Tonsu Çiller (Parti de la juste voie, DYP, première femme Premier ministre dans l'histoire de la Turquie) a été forcée à démissionner sous la pression conjointe de l'armée et de l'opinion publique en juin 1997 (cf. Inprecor n° 413 de mai 1997 et n°415 de juillet 1997). Le parti d'Erbakan a été par la suite dissous par la Cour constitutionnelle, en janvier 1998. 5. Le FP (Parti de la vertu), islamiste, a pris la relève du Parti de la prospérité (RP, dirigé par Necmettin Erbakan) dissous par la Cour constitutionnelle en janvier 1998, sous la pression des militaires. En 1996-1997, Erbakan fut premier ministre d'un gouvernement de coalition du RP et du DYP.
lieux le lendemain du séisme. Les télévisions et les radios ont également joué un rôle crucial dans l'organisation des secours, informant 24 heures sur 24 les équipes de secours, appelant à la solidarité, servant de relais pour transmettre les informations sur les besoins de la population dans chaque village, etc.
Une telle médiatisation en direct d'une si grande catastrophe a aussi joué un rôle extrêmement important dans la mobilisation populaire qui a suivi, reflétant la tragédie, la douleur, l'impuissance et la colère des sinistrés, sensibilisant la population et orientant l'opinion publique. Il est vrai que les télévisions et les radios privées n'existent en Turquie que depuis 8 ans et que c'est la première fois qu'un événement social d'une telle ampleur est vécu en direct, en l'absence totale du contrôle des informations par le gouvernement, débordé de toute part. D'ailleurs, ce rôle des médias a extrêmement irrité le pouvoir: Ecevit s'est laissé aller à des critiques virulentes contre ce vent de liberté et d'effronterie contre le pouvoir et l'État, accusant les médias de « briser le moral des sauveteurs », proférant des menaces contre la liberté de la presse, ordonnant à ses ministres (tout aussi impuissants que lui) de museler les médias, encourageant la Haute autorité de l'audiovisuel à interdire d'écran une chaîne mineure à titre d'exemple. Mais cette fièvre autoritaire n'a fait que casser encore plus l'image du premier ministre, qui est devenu du coup une des cibles privilégiées des médias.
L'Armée — elle-même critiquée — a agi de façon plus fine : reconnaissant le rôle des médias pour s'en accommoder, prenant soin de ne pas heurter l'opinion publique de plein fouet, les militaires ont même salué la mobilisation populaire et l'élan de solidarité de la société civile. Se plaignant que les télévisions ne montrent que les équipes de sauvetage étrangères, le chef d'état-major a fait appel aux médias pour redorer le blason de l'armée et a fait venir les caméras sur les sites où opéraient les soldats. Ce que les médias ont aussitôt fait avec un grand zèle, à la fois par déférence et aussi parce que cela représentait une part de la réalité. Les militaires ont en effet repris le contrôle en main dès le 3ª ou 4° jour, réussissant à regagner plus ou 6. Le Hadep (Parti de la démocratie du peuple) est un parti nationaliste kurde, proche du PKK, fondé en 1994 pour prendre la relève du HEP et du DEP dissous par la Cour constitutionnelle (Cf. Inprecor n° 432 de février 1999). En avril 1999 il a conquis S mairies dans des chefs lieux de province (une terntaine avec les sous-prefectures), dont celle de Diyarbakir, principale ville du Kurdistan turc.
moins le terrain perdu dans la confiance populaire.
En attendant, la médiatisation du drame du séisme et l'absence initiale de l'État ont provoqué l'explosion d'un formidable mouvement populaire de solidarité et d'autoorganisation. L'émergence de la société civile
Des centaines de milliers de personnes (dont beaucoup de jeunes et d'étudiants) et des centaines d'organisations, petites et grandes, ainsi que les entreprises du secteur privé, se sont spontanément mobilisées pour accourir à l'aide des sinistrés. Des jeunes se sont installés dans les centre de crise pour gérer et organiser les secours au quotidien. Des exemples assez exceptionnels de solidarité et de coopération ont ainsi pu être vécus, comme celui de Halidere (voir encadré). Le fait que le séisme ait touché la zone la plus industrialisée, et donc la plus développée et moderne du pays, menaçant de surcroît une mégapole comme Istanbul, explique aussi l'ampleur de cette mobilisation des couches les plus développées, modernes et émancipées de la population. La société civile s'est donc pour la première fois substituée à l'État. Une multitude de réseaux spontanés se sont constitués, relayés par les radios et télés, communiquant de partout avec des téléphones portables et se déplaçant par leurs propres moyens, avec des voitures, camions et camionnettes.
L'aide matérielle, nourriture et boisson, a été achetée, récoltée, acheminée et distribuée par ces civils, orientés par les médias sur les lieux et la nature des besoins locaux. Des travailleurs et des associations professionnelles se sont mobilisés, venant de l'ensemble du pays, pour contribuer aux secours selon leurs compétences : médecins, ingénieurs, psychologues, avocats, traducteurs, transporteurs, financiers, etc. Les mineurs de Zonguldak (à 200 Km) sont venus en masse pour sortir les survivants des décombres. Les boulangers de Kayseri (à 700 Km) ont chargé du pain sur des camionnettes pour les apporter aux sinistrés. Les paysans de Bursa (100 Km) ont apporté des fruits et légumes. Les médecins d'lzmir (500 Km) ont organisé des équipes de soins. Les pharmaciens d'Ankara (400 Km) ont récolté et expédié des médicaments. Les psychologues de Sivas (800 Km) ont envoyé des équipes volantes. Les mairies de Diyarbakir ou de Siirt (à 1000 Km, dirigées par le parti nationaliste kurde Hadep (6) ) ont envoyé des tentes et des équipes municipales.
Même la bourgeoisie s'est faite — pour une fois — plus généreuse que d'habitude : les entreprises privées (de même que les mairies de villes non touchées par le sinistre) ont dépêché machines, outils, vivres et moyens financiers ; des hôpitaux privés ont
créé des hôpitaux de campagne gratuits (avec toutefois de grosses enseignes publicitaires à leur effigie...) ; des sociétés pharmaceutiques ont envoyé leurs stocks de médicaments ; des banques ont annoncé leur volonté de construire de nouvelles habitations pour les sinistrés, et même les télécoms ont reporté de deux mois le paiement des factures téléphoniques !
AKUT, le nouvel héros national
De toutes ces équipes et associations, une d'entre elles a particulièrement brillé et forcé l'admiration de tout le monde : AKUT, l'Association pour les sauvetages et recherches urgentes. Formée à l'origine par des alpinistes pour le sauvetage en montagne, cette association (150 membres au départ) a ensuite étendu ses compétences et sa formation aux divers sinistres, à grande agissant notamment échelle lors du tremblement de terre d'Adana, en 1998. AKUT a donc été rapidement au centre des activités de sauvetage et d'organisation, organisant un réseau de plusieurs milliers de personnes, centralisant une partie des informations à travers des bureaux constitués spontanément à
Istanbul par des bénévoles. Cette montée en puissance a gêné le gouvernement. Plusieurs ministres (en particulier celui de la santé,
MHP) ont initialement tenu des propos peu chaleureux à son égard. Mais très rapidement, l'Etat a dû plier devant le prestige et la popularité d'AKUT, devenu le symbole de la montée en puissance de la société civile affranchie de son État. Preuve des nouveaux rapports de forces entre l'État et la société,
Demirel, Ecevit et même Bahçeli ont finalement dû recevoir les dirigeants d'AKUT, pour les « remercier au nom de la nation pour les services rendus ». Le chef d'état-major a aussi donné un sérieux coup de chapeau à
AKUT, soulignant que « la Turquie était fière de ces jeunes-là ». L'Armée a d'ailleurs été très adroite pour se ranger du côté des gagnants, puisqu'elle a mis un avion militaire à la disposition de l'équipe d'AKUT, qui se rendait par la suite en Grèce, au lendemain du séisme d'Athènes.
Abandon du dicton : « Le Turc n'a d'amis que les Turcs »
L'organisation des secours a en effet permis à la société turque (plutôt habituée à
Istanbul
Izmit
Valoiso
Adaparazi
1999
1967
1964
ANATOLIE
MER
EGÉE
Carte parue dans le Courrier International
Limites des plaques
OCÉAN lithosphériques
ATLANTIQUE
- Principales failles
*** Failles secondaires
Direction du mouvement des plaques
* Sens de la pression dans chaque zone
Derniers séismes enregistrés en Europe:
1. Izmit (17 août 1999).
2. Nord d'Athènes
(7 sept. 1999).
teur qu'ont joué les médias, tous les Turcs, leurs côtés.
MER NOIRB chaine Pantague 1942 1944 1943 1957 1939 Ankara TURQUIE
Monts Taurul
MER MÉDITERRANEE PLAQUE EURASIATIQUE PLAQUE AFRICAINE être mis au ban du « monde civilisé ») de découvrir la solidarité internationale. L'arrivée de dizaines d'équipes et de milliers de secouristes étrangers, leur travail sur le terrain pour sauver des vies, les manifestations de soutien et de sympathie des peuples du monde entier et les campagnes d'aide avéré taux ». organisées un peu partout ont brisé une certaine idée que les Turcs se faisaient sur un monde extérieur, perçu comme totalement hostile en toute circonstance. Grâce notamment au rôle de transmetteur et d'amplificadu plus nationaliste au plus musulman conservateur, en passant par le libéral pro-occidental déçu, tous complexés et frustrés, car persuadés d'être les « mal-aimés » de la planète, se sont aperçus tout d'un coup que même des Chrétiens et des Juifs, même des Européens ou des Asiatiques et voire des « ennemis héréditaires » comme les Grecs ou les Arméniens, pouvaient se mobiliser à
Pourtant, les vieux dogmes nationalistes et xénophobes leur avaient appris jusqu'alors, que le pays était entouré d'ennemis, dans un monde hostile qui ne cherchait qu'à profiter de la moindre occasion pour affaiblir la Turquie afin de la dépecer. Il serait impossible de comprendre et de mesurer l'ampleur du choc culturel et de l'impact psychologique provoqué en Turquie par la solidarité internationale au lendemain du séisme, sans tenir compte de la profondeur
Evolution de la faille nordErzincan anatolienne 145 000 en 1939) morts 1939 , Localisation et date des parties fracturées de la faille nord-anatolienne
La croûte terrestre, partagée en six plaques lithosphériques principales, se déplace lentement sur le manteau terrestre. Cette progression provoque des tensions au niveau des failles, notamment sur celle du nord de la Turquie. Quand la presion devient trop forte, la croûte subit un violent mouvement à
¡l'endroit de la faille.
Caucase MER NOIRE Iran Anatolie MER MÉDITERRANEE PLAQUE
ARABIQUE de ce « complexe national turc », symbolisé par cet incroyable dicton populaire : « Le Turc n'a d'amis que les Turcs ». Et justement, même un journal islamiste et nationaliste comme Zaman a titré à la une qu'un « tabou était désormais brisé et que ce dicton s'était
L'affrontement entre cette nouvelle opinion publique et le ministre (MHP) de la santé, Osman Durmus, est particulièrement significatif de cette nouvelle ambiance
L'attitude du ministre a provoqué tollé dans l'opinion publique : « Ferme ta gueule ! », a titré sur toute sa une Hürriyet ; « Ennemi du peuple », a titré de même Posta, un autre quotidien bourgeois. Mais la palme revient à Radikal (autre quotidien du groupe Hürriyet/Milliyet), qui a titré : « Tout le monde travaille, lui cause ; il est insensible, ignare et raciste : Ça suffit, ferme-là et fous le camp ». Cette virulence du ton, d'autant qu'elle prenait pour cible un ministre du tout-puissant MHP, reflète bien la profondeur de la réaction populaire. « Notre voisin et ami Grec »
Cet épisode montre bien le nouvel état d'esprit et le nouveau rapport de forces au sein de la société. Les nationalistes et les partisans du repli sur soi sont désormais minoritaires et sur la défensive. Cette nouvelle ambiance politique se reflète en particulier dans les relations avec la Grèce et avec
l'Union européenne. Certes, les relations avec la Grèce, étaient déjà en voie d'amélioration avec un timide début de dialogue entre les deux pays dans les semaines précédentes. Mais aujourd'hui, ces relations sont entrées dans une phase qui aurait été inimaginable il y a à peine queiques mois. L'elan de solidarité genereux et chaleureux du peuple grec à l'occasion du séisme a en effet brise toutes les glaces et les tabous, en tout cas au niveau de l'opinion publique. De même, la façon dont cette solidarité a éte saluée par les Turcs (plusieurs quotidiens turcs ont titre en grec pour les remercier) a amplifié le mouvement de solidarite en
Grèce. Les Grecs ont de même très bien accueilli l'arrivée d'une équipe turque d'AKUT après le séisme d'Athènes Timidement encouragé en sous-main par les deux gouvernements, qui comptent s'appuyer sur lui pour asseoir leur nouvelle politique de rapprochement, ce mouvement de sympathie et de solidarité mutuelle au niveau des peuples semble aujourd'hui déborder et dépasser tout contrôle politique.
Les médias de part et d'autre ont engagé une course à qui en fera plus pour marquer cette « amitié redécouverte ». Au moment du séisme, les quotidiens grecs ont titré : « Nous sommes tous Turcs » Les quotidiens turcs ont répliqué en titrant « Merci » en grec. Des chanteurs grecs et turcs ont décidé d'organiser des concerts communs en faveur des sinistrés. Le maire d'Athènes est venu en Turquie leur apporter une aide matérielle . Le maire islamiste d'Istanbul l'a serré dans ses bras. Et la nuit du séisme d'Athènes, les télévisions turques ont diffusé des chants grecs sous-titres en turc, avec des bandes annonce en grec, pour leur dire qu'ils partagent leur douleur. Le lendemain, les quotidiens en ont fait de même, en titrant à la une en grec. Des historiens ont publié dans les journaux des reportages sur les pages douloureuses de l'histoire, regret-