Pour une critique de l'économétrie bourgeoise par Michel Husson
Editions Page 2, 1999 r double intérêt. Tout d'abord, il met en débat ce qu'il qualifie dans sa préface de « nouvelle loi d'airain selon laquelle toute création d'emploi serait impossible sans une réduction du coût du travail préalable ». C'est sans doute le point essentiel pour bon nombre de lecteurs, nous y reviendrons dans une deuxième partie de ce commentaire.
Mais ce livre vaut aussi pour la méthode utilisée : il témoigne de la volonté de ne pas laisser les instruments de l'économie formalisée, et d'abord l'économétrie. aux techniciens (pas toujours scrupuleux) de l'économie dominante. Ce second point intéresse le public plus restreint des économistes mais il n'est pas sans enjeux et nous commencerons par lui.
Ne pas laisser l'économétrie aux fabricants d'idéologie
Depuis les années 70 les économistes marxistes ont, du moins en
France, largement abandonné le travail sur les agrégats macro-économiques. Les calculs utilisant les matrices entrées-sorties et les techniques économétriques permettent cependant de mettre à l'épreuve les intuitions ou les postulats théo-
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ENVOI GRATUIT riques. d'essayer d'apprécier les impacts des politiques économiques. La désertion de ce champ par les marxistes en a facilité la confiscation par les néoclassiques qui l'ont instrumentalisé pour diffuser la vulgate libérale. Bien souvent. sans observer les règles de déontologie minimales que suppose l'utilisation de ces techniques. C'est particulièrement net, et ce n'est pas un hasard. pour les travaux sur les relations entre salaires et emploi. Pour comprendre le climat actuel parmi les praticiens de l'économie, il faut également tenir compte quences de la prééminence grandissante dans les filières de formation (pour ce qui est des grandes écoles et des universités "bien cotées") des techniques mathématiques tandis que la théorie économique y est trop souvent réduite aux productions des vingt-cing dernières années des revues anglo-saxonnes. Tout cela a comme conséquence une certaine impuissance de beaucoup des écono mistes critiques vis-à-vis de la pensée dominante : par désintérêt ou par incompétence. ils sont mal à l'aise face aux productions mathématisées des néolibéraux ou des "pseudo-keynésiens" (pour qui l'univers est clasacceptent des prémisses essentielles des démarches combattues en son temps par Keynes). Cette impuissance se traduit parfois par une critique globale de toute démarche modélisatrice ou même quantitativiste.
L'ouvrage de M. Husson donne sur ce terrain le signal d'une souhaitable contre-offensive. On ne développera pas ici tous les aspects Télégraphe méthodologiques de l'ouvrage. L'auteur montre notamment que le bon fonctionnement des modèles suppose une invariance des comportement d'où la difficulté à rendre compte des périodes marquées par des transformations profondes des régulations économiques, comme cela a été le cas en France durant les vingt-cinq dernières années. Nous insisterons sur un autre point développé (dans le chapitre 3 sur l'emploi) à propos de la réduction de la durée du travail : les modèles peuvent être utilisés pour repérer et hiérarchiser les contraintes. Les résultats qui compliquent la mise en œuvre d'une politique ne doivent pas être niés par ceux qui la soutiennent. Mieux vaut essayer de comprendre les relations qui sont à l'œuvre. les biais éventuels | modèle et envisager les mesures à prendre pour surmonter les contraintes.
Ces aspects méthodologiques sont mis au service d'une réflexion dont l'emploi constitue le fil directeur. On trouvera dans l'ouvrage, sous une forme parfois trop elliptique, beaucoup de choses. Les premiers chapitres sont consacrés aux débats sur l'impact de la baisse du coût du travail sur l'emploi. On sait que la baisse du coût du travail est depuis des années le fil à plomb des politiques de lutte contre le chômage prônées par l'OCDE et par la Commission européenne. L'OCDE a mis en 1998 de l'eau dans son vin reconnaissant la fragilité des raisonnements sur lesquels se fondaient ses conclusions sur la responsabilité du salaire minimum dans le niveau du chômage. Il n'en est que plus frappant de voir que l'Union européenne continue sans état d'âme dans la même direction. Cette politique prend en France la forme d'exonération des cotisations patronales pour les emplois dont la rémunération va jusqu'à 1,3 SMIC mensuel (1.8 avec la deuxième loi Aubry sur la RTT). Michel Husson montre la fragilité des résultats obtenus par ceux qui s'évertuent à démontrer la liaison entre salaire et emploi dans le cas de la France et les limites de leurs travaux au regard des critères que devrait respecter toute démarche économétrique.
Vient ensuite un chapitre qui traite d'un autre pilier de la vulgate néolibérale : l'endettement public serait le résultat de politiques économiques relâchées. Michel Husson met en lumière les véritables racines de la montée de l'endettement public : non pas un dérapage des dépenses, mais le choix social de limiter les impôts payés par les revenus élevés. Les ménages les plus riches gagnent ainsi sur les deux tableaux : au nom du souci de ne pas décourager l'esprit d'initiative, l'État réduit les taux appliqués aux tranches supérieures dans le calcul de l'impôt sur le revenu ce qui permet à ces ménages d'augmenter leur épargne, d'acheter des bons du Trésor et d'encaisser les intérêts qui y correspondent.
Deux chapitres sont consacrés à étudier l'évolution de la productivité et à décortiquer les mécanismes qui font que les gains de productivité faramineux réalisés au niveau des ateliers ne se retrouvent pas dans les agrégats macro-économiques. Un dernier chapitre étudie les liens entre la mondialisation et l'emploi. L'auteur s'attaque en particulier au mythe de la responsabilité du commerce avec les pays à bas salaires dans le développement du chômage. Il rappelle que 78 % du commerce extérieur français se fait avec les pays de l'OCDE et montre le caractère discutable de la campagne en faveur de " clauses sociales " dans le commerce international. Si l'on veut vraiment transférer des ressources au Sud, que l'on commence par annuler la dette du tiers-monde. Quant aux causes du chômage européen, elles se trouvent en Europe et dans la logique qui sous-tend les traités de Maastricht d'Amsterdam. En conclusion, Michel Husson souligne que tous les éléments de son diagnostic convergent sur un point : le chômage est une caractéristique intrinsèque de la cohérence instable et régressive du capitalisme contemporain. Si l'on accepte ce constat, il est vain d'imaginer des alternatives éludant un degré minimal de rupture avec les principes essentiels du capitalisme.
Au total, un ouvrage utile. Sa complexité rend certes difficile sa lecture mais il ne s'agit pas de la part de son auteur d'une volonté d'ésotérisme. Michel Husson a donné suffisamment de gages dans d'autres publications de son souci pédagogique. Sur le terrain de l'économie, comme sur les autres, les armes de la critique doivent, pour être efficaces, tenir compte aussi des avancées techniques et des instruments utilisés par l'adversaire. Comme le soulignent les dernières lignes de la conclusion, pour sortir de l'impasse capitaliste, il faudra naturellement d'autres entreprises que la critique théorique, mais celle-ci est loin d'être inutile.
Henri Wilno