Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COLOMBIE

Réflexion sur le caractère de l'État (en pleine guerre)

· Inprecor n° 439-440, septembre-octobre 1999, n° 439/440 · p. 40-41 · 2 032 mots

États-Unis Amérique centrale

dans une guerre sans fin — avec son lot de Madeleine Albright l'a déclaré sans

Par Ernesto Herrera * a Colombie pourrait s'inscrire sans peine dans le registre des « entités chaotiques ingouvernables », selon les termes de l'écrivain latino-américain Oswaldo Rivero (1). « Les affrontements armés y ont ceci de commun qu'ils relèvent de conflits d'autodestruction, engendrés par une exclusion sociale extrême qui exacerbe les ressentiments politiques (...) jusqu'à en faire de véritables ouragans de haine, où se perd jusqu'au respect des plus élémentaires principes d'humanité et où se confondent guerre civile et criminalité. » Alors, « l'État-nation en développement implose et se transforme en une entité chaotique ingouvernable ». Plus convaincante pourtant paraît la thèse Camacho (2). L'État en Colombie est, en fait, la somme de pouvoirs régionaux où opèrent des mécanismes tels que le clientélisme, le détournement de fonds publics et la corruption. Ces pratiques bénéficient de la complicité des gouvernants, des maires et des autorités policières et militaires. En fait, l'Etat, en tant qu'instrument de centralisation, est un no man's land. Il n'existe dans aucun domaine, ni politique, ni économique, ni de services à la société. A cela s'ajoute, évidemment, le système paramilitaire qui, selon les termes d'un autre chercheur colombien, Carlos Alberto Ruiz, « n'a pas pour objet la transformation de la société, mais bien de garantir, soutenir et assurer son fonctionnement adéquat quand l'État n'est pas en situation de le taire » (3). Le système paramilitaire n'est pas un fait isolé mais « une politique d'État » parfaitement consciente, aussi bien de la part des Forces armées que des gouvernements successifs, visant à démanteler non seulement les bases sociales — paysannes et urbaines — du mouvement de guérilla, mais au-delà toute expression organisée de la société civile. Le système paramilitaire est bien un projet de nature politico-militaire, lié aussi bien à l'État qu'au trafic de drogues. En Colombie la dispute porte sur le caractère de l'État aussi bien que sur le monopole de la violence. La guérilla, l'armée et les paramilitaires s'affrontent massacres — qui menace les intérêts économiques, politiques et militaires de l'impérialisme nord-américain. Alors que dans quelques mois les Etats-Unis opéreront un retrait (partiel) du canal de Panama, espace stratégique pour le contrôle de l'arrière-cour. Les États-Unis, un pied à l'intérieur

Pour le général Charles E. Wilhelm, chef du commandement sud localisé à Miami, l'intervention militaire nord-américaine en Colombie n'est par une question de court terme, mais un « engagement pour la vie ». Au fur à mesure que se révèle la totale incapacité du gouvernement Pastrana et de ses généraux à contrôler la situation explosive du pays, Wilhelm s'affirme comme le véritable commandant en chef des Forces armées. En janvier dernier, ses collaborateurs ont taillé en pièces le plan stratégique pour combattre la guérilla présenté par le haut commandement de l'armée colombienne. Depuis lors, l'intervention nord-américaine s'est accentuée. Il ne s'agit plus seulement d'assesseurs en matière de renseignement, mais d'une intervention en matière de tactique et de stratégie dans des opérations contre-insurrectionnelles. C'est avec l'appui direct des Etats-Unis qu'a été inaugurée il y a quelques semaines la brigade fluviale chargée de lutter contre la guérilla et les narcotrafiquants sur plus de 8 000 kilomètres de voies navigables. Mille soldats suivent un entraînement assuré par les Etats-Unis pour intégrer le bataillon chargé de détruire les cultures, les pistes et « le réseau de soutien au trafic de drogue dont font partie les FARC ». Dans le même temps, des centaines d'agents de la DEA (4) et de la CIA opèrent auprès des centres de police de Bogota, Cali et Medellin. La Colombie est devenu une question prioritaire de « sécurité nationale » pour l'administration Clinton. A ce titre elle est avec l'Égypte et Israël le principal bénéficiaire de l'aide militaire (de 289 millions de dollars actuellement, elle atteindra un milliard de dollars l'année prochaine). ambages : « Les problèmes de la Colombie dépassent ses frontières et ont des implications en matière de sécurité et de stabilité régionales. » (5) Par ailleurs, le général Barry Mc Caffrey, pape de la lutte anti-drogue aux États-Unis, parcourt le continent pour convaincre les gouvernements de la région — surtout ceux du Brésil et d'Argentine — de la nécessité d'une « action concertée ». Le message de l'empire ne laisse aucun doute : les Etats-Unis ont déjà un pied dans la guerre et sont prêts à tout moment à y mettre l'autre. Mc Caffrey précise pour ceux qui auraient des doutes : ce n'est plus l'heure des "good cops" (les bons flics), voici venus les "bad cops" (mauvais flics). Il ne s'agit pas — pour l'heure — d'envoyer des marines comme au Viêt-nam, à Grenade ou au Panama, ni d'engager des bombardements massifs comme en Irak, au Soudan ou au Kosovo. C'est une intervention de "basse intensité" à différents niveaux. Même si « une issue militaire décisive est improbable », l'engagement des Etats-Unis s'inscrit, de fait, dans la première grande mise à l'épreuve de leur politique en Amérique latine depuis la fin de la guerre froide. A en croire les idéologues du Pentagone, l'enjeu est d'empêcher la mise en place d'un « État narco-terroriste ». Le message médiatique est celui d'une épidé* Ernesto Herrera est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale. 1. Auteur de Le mythe du développement et les pays non viables au XXI siècle, Mosca Azul Editores, Lima, 1998. Egalement collaborateur du Monde diplomatique 2. Chercheur de l'Institut d'études politiques et de relations internationales de l'Université Colombie. 3. Citation reprise d'un document des FARC. 4. Drug Enforcement Agency est une agence US de lutte contre la drogue, dotée de très grands pouvoirs et intervenant, y compris de manière paramilitaire, tant aux États-Unis qu'à l'extérieur. 5. Cité dans Clarin (Buenos Aires) du 11 août 1999. 6. Cambio 16 (Bogota) du 16 août 1999.

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mie face à laquelle doit se défendre la collectivité — les pouvoirs politiques, économiques et militaires nord-américains dans la région. Un contre-pouvoir latent

Le mouvement insurrectionnel armé colombien, en particulier les FARC et l'ELN, contrôle plus de 50 000 km2 du territoire national. Il ne s'agit pas seulement de régions forestières et montagneuses. Dans des centaines de municipalités, il exerce l'autorité et constitue le pouvoir, l'État. Il regroupe près de 20 000 combattants et sa base sociale — traditionnellement paysanne — s'est étendue dans les régions urbaines, y compris la capitale Bogota. A la différence d'autres mouvements de guérilla en Amérique latine, il ne veut pas s'intégrer dans le système politique (ce qui, dans les conditions présentes, serait pur suicide). On ne peut pas dire que les FARC ou l'ELN aient une "stratégie de pouvoir", au sens classique de ce terme. Mais elles constituent un contre-pouvoir réel, en lutte pour établir des rapports de forces, élément décisif d'une guerre dont l'enjeu est un nouveau projet d'État. Tout le processus de paix (actuellement interrompu) vise, du point de vue de la guérilla, à institutionnaliser les forces insurrectionnelles en tant que pouvoir parallèle établi sur un territoire reconnu, assurant la gestion de l'activité productive (avec des zones de culture de coca), l'administration municipale et le pouvoir militaire. Cela ne veut pas dire que l'ELN ou les FARC (surtout) ne proposent pas un "projet national". A l'ordre du jour des négociations, la guérilla a toujours placé la question d'une rétorme agraire, la convocation d'une Assemblée constituante et, surtout, le démantèlement des paramilitaires et des AUC (Autodéfenses unies de Colombie) dirigées par Carlos Castaño.

L'engagement militaire des États-Unis dans le conflit vient modifier la situation. Il ne s'agit plus seulement de l'armée et des paramilitaires, mais de l'éventualité d'une confrontation avec l'impérialisme, même si elle prend l'apparence d'une intervention de basse intensité. Dans un document cité par la revue Cambio 16 (6), les FARC y voient la première étape d'une intervention directe « pour mener à bien une guerre totale sous couvert de lutte contre la narcoguérilla ». C'est une phase de « mise en condition, de sensibilisation pour obtenir qu'une bonne partie des Colombiens non seulement acceptent mais réclament cette intervention, que les gouvernements latino-américains la soutiennent et que la communauté internationale en accepte la nécessité ». Jorge Briceño "Mono Jojoy", commandant des FARC, a lancé en juillet un avertissement : « La Colombie n'est pas le Kosovo. » Pourtant, l'idée de se mêler de la Colombie progresse dans des cercles plus larges de la "communauté internationale" latino-américaine. Intervention militaire, nouveau droit d'ingérence

Les arguments pour un engagement international sont prêts. L'État colombien est aux abois, rien de plus évident. A cela s'ajoute la banqueroute économique du pays et les conséquences atroces de la violence. En 1999 on prévoit une chute de 2 % du PIB. Le déficit fiscal dépasse 3 % du PIB. Et depuis le début de l'année, la dévaluation atteint 21 %. Les exportations de la Colombie vers ses voisins ont chuté brutale-

Détachement des FARC-EP (D.R.) ment, de 31 % avec le Venezuela et de 46 % avec l'Équateur. Dans le même temps, le chômage a atteint 19,8 % au premier semestre, ce qui veut dire que près de deux millions de Colombiens n'ont pas d'emploi, un record sur les cinquante dernières années. La crise a eu un effet inattendu : 65 000 étudiants ont abandonné leurs études. Le gouvernement a déjà opéré une réforme fiscale, pris par deux fois des mesures économiques d'urgence, procédé à deux dévaluations et mis en place un plan de sauvetage du secteur financier. Il s'est pourtant vu obligé d'en appeler pour la première fois au FMI. Les négociations ont porté sur l'octroi d'un prêt de 3 milliards de dollars pour « réactiver l'économie ». On en connaît les recettes : réduction des investissements publics, privatisation de la sécurité sociale, réduction d'impôts pour les entreprises, réforme de la législation du travail avec pour point fort la flexibilité. La crise sociale ne peut que s'aggraver, aussi bien dans les zones urbaines que rurales, et ont doit s'attendre à l'intensification des mobilisations des fonctionnaires, des salariés et des paysans, qui ont marqué de leur radicalité l'année écoulée. En un mot, davantage de protestations et de luttes populaires.

Il y a aussi la tragédie en vies humaines. Selon le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, au cours des dix dernières années, le nombre d'homicides a dépassé 250 000 (dont seuls 15 à 17 % sont attribuables à la guerre proprement dite). Le nombre des "déplacés" atteint 1 250 000 personnes, dont 53% de femmes et une majorité de jeunes de moins de 18 ans. Le nombre de disparus dépasse 5 000 et on compte plus de 3 000 enlèvements. « La Colombie connaît un taux d'homicides triple de celui du Brésil, le deuxième pays le plus violent du continent, souligne Alvaro Camacho, et 17 fois supérieur à celui de l'Uruguay, le pays le plus pacifique. Les assassinats sur une année pleine en Norvège équivalent à ceux d'un week-end à Cali ou Medellin. » Ce panorama de désastre nourrit l'idée de ne plus « laisser la Colombie se vider de son sang ». L'équation guérilla + narcotrafiquants + paramilitaires est insupportable. Vu le risque que représente ce pays pour la "stabilité démocratique" de la région, on comprend la "préoccupation" de certains gouvernements latino-américains. Il y a d'un côté la proposition des gouvernements du Pérou, de l'Équateur et de l'Argentine d'un "appui logistique" (militaire) plus actif. De l'autre, le Brésil, l'Uruguay, le Chili et le Venezuela seraient plutôt favorables à un nouveau "groupe de Contadora", chargé aujourd'hui de mettre fin à la guerre civile en Colombie. Certains analystes vont au-delà et proposent de créer un « nouveau droit d'ingérence interaméricain ». Dans les deux cas, il est question d'une intromission politique dans les affaires intérieures d'un pays. A l'évidence, il ne s'agirait pas d'une intromission neutre mais visant à rétablir la stabilité en infligeant une défaite au mouvement insurrectionnel. Certains veulent l'écrasement, d'autres la défaite par le biais d'accords de paix type Salvador ou Guatemala. Quoi qu'il en soit, la gauche latino-américaine doit s'engager résolument dans la solidarité active avec la lutte du peuple colombien et ses organisations populaires, en s'opposant radicalement à toute intervention étrangère .

le 18 août 1999

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