Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SOCIAL-DÉMOCRATIE

L'Internationale socialiste débarque en Amérique latine

· Inprecor n° 439-440, septembre-octobre 1999, n° 439/440 · p. 36-39 · 3 410 mots

Argentine et Chili Paix et armements Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

Emilio Cafassi * e show médiatique dénommé réunion

• du Conseil de l'Internationale socialiste (IS), tenu à Buenos Aires les 25, 26 et 27 juin, s'est achevé après trois jours de débats peu intenses, étant donné la quantité de rencontres diplomatiques et de plaisirs mondains auxquels participa une bonne part des délégués. Le document final, pompeusement intitulé Consensus de Buenos Aires, ne contient que des indications générales concernant quelques maigres velléités de redistribution et de contention politique du marché. C'est une déclaration sur la dette extérieure des pays pauvres, l'élargissement du fossé entre riches et pauvres et la nécessité d'en finir avec les « inégalités tragiques qui frappent le monde aujourd'hui », signée par les participants venus de plus de 130 pays. Elle propose par exemple de remodeler les institutions financières internationales « pour qu'elles répondent aux nouveaux défis ». Mais elle le fait d'une manière pour le moins étonnante, en exhortant à profiter de la mondialisation pour « éliminer une fois pour toutes le chômage, la faim et l'indigence », comme si, entre ladite mondialisation et les « inégalités tragiques », il n'y avait pas d'articulations.

La véritable polémique a eu lieu à l'extérieur, dans les médias. Selon la formule ironique du délégué du Parti du travail brésilien, Leonel Brizola, le document final est « si général qu'il peut servir tant au pied droit qu'au pied gauche » (1). La nature de ce conclave (qui est de fait, après le Congrès mondial, qui a lieu tous les trois ans, l'instance décisionnelle et organisatrice la plus importante de l'IS) et en particulier ses conclusions ne sont pas passées inaperçues ni des médias ni encore moins de la droite argentine.

Un éditorial de l'aristocratique quotidien La Nacion salue le débat, ses conclusions et la présence d'illustres dirigeants : « Des personnalités comme le Premier ministre italien Massimo D'Alema, l'ancien chef du gouvernement espagnol Felipe Gonzalez, l'ancien Premier ministre français Pierre Mauroy et les candidats à la présidence uruguayen, Tabaré Vazquez, et chilien, Ricardo Lagos ont, individuellement et en termes politiques, un poids indépendant de leur adhésion idéologique, mais il faut reconnaître que leur action a en grande partie acquis un relief particulier grâce aux grandes lignes de * Professeur d'économie. Militant marxiste qui a fait partie de la direction du groupe Praxis. 1. Clarin, 27 juin 1999.

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L'internationale socialiste débarque en Amérique latine pensée au service desquelles ils se sont placés. Il est juste, également, de convenir qu'ils représentent (aux côtés d'autres personnalités qui se sont également rendues en Argentine, comme les Premiers ministres suédois, albanais et grec et les quelques 300 délégués) un effort soutenu et clair d'adapter les finalités classiques du socialisme aux nécessités protéiformes du monde actuel, où les impératifs de pluralisme et de respect des valeurs humaines sont étroitement liés à d'intenses demandes d'accéder davantage et plus harmonieusement aux biens matériels de la vie. (...) Ensemble et comme agents organiques du socialisme, ils ont tous contribué à le libérer de ses sectarismes et du poids de solidarités qui tendaient, presque inévitablement, à lui conférer des aspects conflictuels. Ils ont expurgé leurs postulats des dogmatismes et des aspirations messianiques et ont su faire confluer leur importante influence intellectuelle dans les grandes voies de la démocratie choisie par l'humanité comme vecteur de ses demandes politiques. Cette tâche a été réalisée et aujourd'hui le socialisme peut présenter en Occident l'acquisition de convictions définitives qui, dans une certaine mesure, modifient le cours de son histoire. Les prises de positions entendues ici à l'occasion de cette rencontre internationale rendent compte d'une réceptivité idéologique sûrement incompatible avec toute tentation de retour en arrière obscurantiste. Ainsi épuré et consolidé, le socialisme n'est plus «un fantôme qui parcourt le monde» mais une somme de propositions salutaires et ouvertes au débat. » (2)

La social-démocratie locale, qui a très récemment rejoint l'IS à l'initiative de l'ancien président Raul Alfonsin (et avec la résistance, déjà oubliée, du candidat à la présidence, Fernando de la Rua) ne s'arrêta pas sur son adhésion toute récente et s'enthousiasma de l'adoubement électoral apporté par les visiteurs. « Maintenant qui pourra prétendre que nous ne sommes qu'une bande de pauvres fous isolés ? » s'interrogea publiquement le secrétaire général du Parti radical argentin, membre de l'Alliance qui dispute la présidence au parti de Carlos Menem. « Ces types gouvernent le monde. » Le candidat à la vice-présidence, Carlos | Chaco Alvarez, lance en écho : « Quand nous serons au gouvernement nous nous téléphonerons entre amis. » L'état du monde et encore moins la responsabilité qu'y ont « ces types » ne les préoccupent absolument pas. Le quotidien argentin Pagina 12, d'où proviennent ces citations, ironise : « La révolution socialiste se sera concrétisée » (3).

Seuls deux épisodes ont altéré la cordialité diplomatique de la rencontre. D'une part, les Mères de la place de Mai, qui ont prononcé une déclaration de rejet de « tous ceux qui, comme vous, se vendent comme socialistes avant de gouverner et qui ensuite, une fois au gouvernement, s'appuient sur le capitalisme le plus sauvage (...) messieurs les politiciens, ne continuez pas à nous mentir en vous appelant socialistes. Le socialisme, heureusement, c'est autre chose » (4). De l'autre, l'irruption inattendue de l'ancien secrétaire général du Parti socialiste argentin, Abel Lattendorff qui, évitant les contrôles de sécurité, réussit à interrompre le président Mauroy aux cris de « Assassins, vous êtes des assassins. Vive la démocratie. Vive le socialisme. Brizola, réagissez ! » Mais seuls les vigiles réagirent, l'invitant à se retirer, comme il était à prévoir lors d'une rencontre si cordiale et si amicale (5). Quelle démocratie ?

L'accent mis sur la démocratie par les leaders de cette Internationale dans leurs déclarations publiques se heurte immédiatement à leur difficulté de se séparer tant de sa conception libérale et monétaire que du clientélisme pacificateur si cher au populisme qu'ils pratiquent sans hésitation. Leur notion de la participation (populaire, citoyenne, etc.) se fonde exclusivement sur le monopole des oligarchies des partis. Elle utilise l'ensemble des dispositifs de manipulation qui influent sur la subjectivité collective, telles les techniques de séduction (surtout par l'image) qui installent dans l'imaginaire social des représentations illusoires de

"la" démocratie, comme si celle-ci était la seule possible. La social-démocratie, au-delà de sa rhétorique politicienne, comme la demande d'un rôle accru de la politique face aux marchés (6), instaure une privatisation de l'espace politique public, car elle manque de politiques soutenant de manière institutionnelle les relations entre l'Etat, les partis et la société, quand elle ne les bloque pas directement, toujours au profit de ses propres dirigeants.

Comme le stalinisme, hormis dans des déclarations d'intention générale, la socialdémocratie a toujours accordé une piètre attention à la sphère politico-institutionnelle et aux moyens de concevoir l'institutionnalisation des droits participatifs. Cela nous rappelle le réductionnisme maladroit qui considère la dimension politique comme un simple effet de la « base » économique.

Ainsi, Felipe Gonzalez, soutenu par la grande majorité des participants, a souligné « l'importance de l'État pour offrir des opportunités à travers l'éducation » (7). C'est-à-dire comme adoucissant partiel des conséquences néfastes de l'empire du marché. Quant à institutionnaliser les mécanismes politiques de prises de décision collectives, il n'en est pas question. Pour cela, Gonzalez et les siens sont là et décident au nom du peuple. Mais on ne doit pas non plus en déduire que l'État, voire la démocratie elle-même, pourraient jouer un rôle combatif vis-à-vis du marché. Au contraire, « auparavant le socialisme était plus dur et étatiste, mais le socialisme démocratique a toujours accepté le marché, qui, de fait, va de pair avec la démocratie ». Il a été encore plus explicite dans un entretien accordé à Clarin : « La démocratie et le marché sont comme deux époux. Et je dois dire que la démocratie est très fidèle au marché, alors que celui-ci la trompe régulièrement. » (8) 2. La Nacion, 28 juin 1999. 3. Pagina 12, 26 juin 1999. 4. Clarin, 26 juin 1999. 5. Ibid 6. Pagina 12, 26 juin 1999. 7. Clarin, 26 juin 1999. 8. Ibid.

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Comment qualifier les connotations éthiques, politiques et même psychanalytiques de cette métaphore qui compare les avancées du socialisme à une patiente épouse bafouée, consciente en silence de son malheur, et qui espère pouvoir récupérer pour elle seule son marché chéri. Des socialistes guerriers

La majorité des Européens insistèrent sur le fait que la guerre lancée par l'OTAN contre la Yougoslavie marquerait un virage en matière de droit international et que l'ONU devrait modifier sa Charte pour permettre des « interventions humanitaires ». Ainsi Pierre Mauroy, président de l'IS : « Il est certain que la guerre contre la Yougoslavie sera le signe d'un changement du droit. II est temps qu'à l'équilibre de la terreur issu de la guerre froide, succède l'équilibre de la démocratie et de la liberté. » Une fois encore, nous voici en présence de vrais démocrates. Mais il est allé plus loin : « Ce nouvel équilibre est basé sur le droit à l'intervention humanitaire par-dessus la souveraineté. » Maintenant, « il revient à l'ONU de codifier et de faire respecter ce droit en faisant évoluer sa Charte ». « L'Europe ne pourra pas continuer à accepter que le régime de Slobodan Milosevic foule aux pieds les droits de l'Homme » (8). Quant à D'Alema, il soutint que l'Union européenne devait intervenir en Yougoslavie « après que la voie diplomatique ait été épuisée, parce qu'elle ne pouvait perdre sa crédibilité à l'orée du XXle siècle et parce qu'on ne pouvait accepter le nettoyage ethnique des Albanais Kosovo ». (9)

Il est singulier de noter qu'aucune des déclarations ne mentionne le type d'alliance dont fait partie « l'Europe » pour cette « défense des droits de l'Homme ». Les États-Unis ne sont absolument jamais mentionnés. Les bombes et les missiles de l'OTAN contre la population civile et les infrastructures de communication, les routes, les sources d'énergie, et les lieux de production yougoslaves semblent s'intégrer harmonieusement à la lutte pour les droits de l'Homme. Alors que Clinton déplora certaines erreurs de tir, ils n'en firent même pas état.

Le seul fait d'envisager une alliance occidentale, pour des gens qui se définissent comme ayant réalisé leur aggiornamento, avec comme argument la libre détermination des peuples, affirme le rôle criminel du 9. Ibid. 10. La Nacion, 26 juin 1999. 11. Ibid. 12. La Republica, 27 juin 1999.

pouvoir militaire occidental. L'OTAN est un produit du militarisme de la guerre froide, archaïque donc (pour utiliser une expression qui plaît à ces modernisateurs). Elle a eu comme fonction essentielle de s'ériger en bouclier du capital occidental, c'est-à-dire du capital européen et américain. Les actions de l'OTAN ne visent pas à défendre les Kosovars mais à exercer des représailles contre un Etat mafieux et criminel qui l'a défiée, et à légitimer sa mission policière dans le monde.

Parmi les activités des délégués, surtout ceux ayant des fonctions exécutives, la visite au président Menem occupa une place de choix, vidant par moment larencontre de ses participants. « Le président se montra intéressé par la situation des Albanais du Kosovo. Il écouta la version albanaise des origines historiques du conflit entre Serbes et Albanais du Kosovo et réaffirma au Premier ministre albanais que le gouvernement argentin était prêt à envoyer des troupes au Kosovo pour garantir le processus de paix » (10), décision qui l'apparentait déjà à un social-démocrate. C'est certainement ainsi que les choses ont été présentées par son ministre des Affaires étrangères, qui organisa des réunions avec chaque participant d'envergure (non point intellectuelle mais médiatique) pour souligner qu'en réalité le péronisme (et non le radicalisme argentin) était la véritable source du socialisme. « Historiquement, le péronisme et tous ces partis sociaux-démocrates ont représenté dans le champ politique les secteurs des laissés-pour-compte de leurs sociétés respectives et ont maintenu des liens étroits avec le mouvement ouvrier et ses organisations syndicales. Une analyse sociologique du vote pour chacun d'entre eux met en évidence ces similitudes » (11).

A Montevideo, le journaliste Niko Shuartz se demande cependant « Comment l'Europe a-t-elle pu se laisser totalement vassaliser par les Etats-Unis, qui ont imposé leurs critères, leurs intérêts hégémoniques, leurs armes, leurs troupes et l'alliance militaire qu'ils dirigent ? A cause de la faiblesse des partis sociaux-démocrates qui gouvernent pratiquement tous les pays de l'Union européenne, et de ceux récemment entrés dans l'Internationale socialiste, comme en Italie, plus ceux qui gouvernent aujourd'hui d'anciens pays socialistes et sont devenus des membres dévoués de l'OTAN ou aspirent à y entrer et ont prêté leurs bases militaires pour l'agression (comme la

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0360 Hongrie qui a ouvert la base de Taszar à l'OTAN, à 90 kilomètres de la frontière yougoslave). On pourrait trouver (et il existe) quelques nuances, mais dans les grandes lignes, l'OTAN les a tous menés par le bout du nez. Tous ont franchi le pas et aujourd'hui les troupes des agresseurs occupent le territoire du Kosovo selon la formule du porte-parole de l'Alliance, Jaime Shea : "Un soldat de l'OTAN dans chaque village, à chaque coin de rue". » (12).

Sur cette question, les désaccords publics prirent une certaine place. Le plus explicite fut le représentant sandiniste Tomas Borge : « On ne peut rien dire dans ce monde, on ne peut pas dire que les dizaines, les centaines de milliers de bombes qui sont tombées sur la Yougoslavie ne visaient pas à défendre les droits de l'Homme, car on risque d'être excommunié. La vérité, c'est que la Yougoslavie a été réduite en cendres, que les bombardements ont détruit des hôpitaux, l'ambassade de Chine mais aussi des centres névralgiques pour la vie humaine. Ils ont considéré que les centrales électriques étaient des objectifs militaires sans prendre en compte le fait que leur destruction allait laisser les hôpitaux sans électricité, les écoles sans électricité. Nous, qui voulons

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entrer dans l'Internationale, nous nous rendons compte que l'on nous considère comme des dissidents par rapport aux positions apparemment majoritaires. On va jusqu'à critiquer Cuba pour de supposées violations des droits de l'Homme. On dit qu'au sein même de l'Internationale, certains voudraient sanctionner Cuba, ce qui est hautement préoccupant » (13).

Il est certain que la guerre des Balkans a permis de dessiner une esquisse de polarisation entre les social-démocraties européenne et latino-américaine. « Les socialistes européens doivent nous comprendre et faire quelque chose de concret dans leurs Parlements en ce qui concerne la dette extérieure et pas uniquement déclarer dans des sommets comme celui-ci que nous sommes des frères du même parti. Ils doivent faire une action concrète » a soutenu Jorge del Castillo de l'APRA péruvien (14). Quant à Porfirio Muñoz Ledo du Parti de la révolution démocratique (PRD) mexicain, il a affirmé que : « Aujourd'hui I'Internationale fonctionne de manière clientéliste ; certains partis viennent ici côtoyer les comme s'ils fréquentaient une classe supérieure. (...) Les gouvernements socialistes n'appliquent en général pas ce qu'ils promettent quand ils sont dans l'opposition, ils ne transforment pas les accords politiques en politiques d'État; nous avons produit de belles phrases mais peu de stratégies » (15). Quel socialisme ?

Malgré quelques indices de fêlure des conclusions « consensuelles », telles les déclarations ci-dessus, ce « consensus de Buenos Aires » a cristallisé l'alignement de la social-démocratie sur le néolibéralisme. On pourrait peut-être ajouter qu'à travers les critiques de l'inégalité et de la misère, les exhortations en faveur de la paix et de la démocratie, la social-démocratie renoue avec des thèmes liés aux préoccupations fondatrices de cette tradition humaniste et révolutionnaire (qui, alors, ne relevaient pas de la rhétorique). Mais, aujourd'hui, même un spéculateur comme George Soros prédit l'épuisement du schéma d'accumulation et l'échec des recettes néolibérales classiques : « Nous devons rechercher une amélioration des conditions de vie, y compris en matière de santé et d'éducation, et pas seulement l'augmentation du PIB moyen. Nous devons rechercher un développement soutenable, qui implique la préservation des ressources naturelles et le maintien d'un environnement sain. Nous devons rechercher un développement équitable, qui assure que tous les groupes de la société, et pas uniquement ceux de l'échelon supérieur, bénéficient des résultats du développement. Et nous devons rechercher un développement démocratique, dans lequel les citoyens participent de manière variée à l'adoption des décisions qui touchent à leur vie » (16). Le discours socialdémocrate ne va pas au delà de celui de Soros.

Le dernier point de désaccord, recouvert de diplomatie, a été la tentative d'établir une distance minimale avec les expériences actuelles dites de « troisième voie » du travaillisme de Tony Blair et de la social-démocratie de Gerhard Schröder. On comprendra qu'il ne s'agit pas de différences substantielles mais, comme l'a déclaré le représentant péruvien, parce qu'il s'agit de socialistes au gouvernement.

Comme l'a écrit Pierre Bourdieu quelque temps avant le sommet: « Ceux qui, comme les socialistes français, ont baptisé ce leurre rhétorique (il se réfère à "l'Europe sociale") ne font que placer à un degré d'ambiguité supérieur les stratégies du "social-libéralisme" à l'anglaise, ce thatcherisme à peine dilué qui, pour se vendre, utilise de façon opportuniste le symbolisme du socialisme recyclé médiatiquement. C'est ainsi que les sociaux-démocrates qui sont aujourd'hui au pouvoir en Europe peuvent contribuer, au nom de la stabilité monétaire et de la rigueur budgétaire, à la liquidation des conquêtes sociales les plus admirables des deux derniers siècles et à détruire l'essence même de l'idéal socialiste : grosso modo, l'ambition de reconstruire de façon collective les solidarités menacées par le jeu des forces économiques. Ainsi, ils travaillent pour inventer le "socialisme sans le social", qui assène le coup de grâce à l'espérance socialiste après les "expériences" criminelles du "soviétisme" qui leur sert d'alibi. Pour ceux qui pourraient juger excessive cette remise en cause, voici quelques questions : n'est-il pas tristement significatif que, quand leur accès quasi simultané à la direction de nombreux pays européens ouvre aux sociaux-démocrates la possibilité de concevoir en commun une véritable politique sociale, ils n'ont même pas l'idée d'explorer les possibilités d'action politique qui s'ouvrent à eux en matière fiscale, d'emploi, de formation ou de logement social ? N'est-il pas révélateur qu'ils n'essayent même pas de contrarier le processus de destruction des conquêtes sociales de l'État-providence, par exemple en instaurant dans l'espace européen des normes sociales communes en matière de salaire minimum, de durée du travail ou de formation professionnelle des jeunes ? N'est-il pas choquant qu'ils se réunissent pour encourager le fonctionnement des "marchés financiers", au lieu de les contrôler avec des mesures collectives comme l'instauration d'un régime de taxation internationale du capital (en particulier sur les mouvements spéculatifs à court terme) ou la reconstruction d'un système monétaire qui garantisse la stabilité des relations entre les économies ? N'est-il pas difficile d'accepter que l'exorbitant pouvoir de censure des politiques sociales offert aux "gardiens de l'euro" empêche de financer un grand programme public de développement économique et social européen en matière d'éducation, de santé et de sécurité

L'IS a renoncé à se poser des questions et est par là même incapable de formuler des réponses. Peut-être ne s'agit-il pas d'un mécanisme de reniement mais d'une sorte d'instinct de survie comme l'épouse (la démocratie) de Felipe Gonzalez qui, lors de la prochaine rencontre, ne reconnaîtra plus les infidélités de son époux le marché ou bien les intégrera comme inhérentes à aller savoir quelle particularité secrète de la natu-

Son offre politico-médiatique n'est plus, comme le reconnaît l'éditorial de La Nacion, un fantôme qui parcourt le monde, mais un choix « réaliste », un outil non indispensable mais utile pour perpétuer le vaste dispositif de domination. Les classes dominantes trouvent dans ces socialistes de fidèles gardiens de leurs intérêts, des auxiliaires du démantèlement des acquis sociaux. La clientèle politique à laquelle ils s'adressent peut y trouver un des rares (bien qu'insipide) modes de résistance qui, dans le contexte actuel d'asphyxie politique, persistent encore, tel le vote sanction. Ceux qui l'appliquent et qui ensuite réfléchissent à leur acte l'exercent souvent lors de l'élection suivante au détriment de la social-démocratie. Arrivé à un certain point de lassitude ou de dégoût, réapparaîtra la question de ce qu'est le socialisme. Tout comme le stalinisme, cette Internationale a réussi à montrer de manière décisive ce qu'il n'est pas.

Nous savions déjà que ni les uns, ni les autres n'étaient socialistes. Heureusement, ils n'en n'ont même plus l'air.

Buenos Aires, 1 juillet 1999 13. Pagina 12, 26 juin 1999. 14. Clarin, 27 juin 1999. 15. Pagina 12, 27 juin 1999. 16. George Soros, The Crisis of global Capitalism.

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