Par François Vercammen* es chefs d'Etat et premiers ministres de l'Union Européenne se sont donnés rendez-vous à la fin de l'an 2000, quelque part en France (à Paris ?), pour une nouvelle Conférence Intergouvernementale (du type Rome, Maastricht, Amsterdam). Leur objectif est ambitieux : faire de l'UE une puissance internationale et, à cet effet, procéder à une réforme importante des institutions européennes.
L'UE confirme sa biographie mouvementée : coups de fouet, crises, enlisements se succèdent. Chaque crise n'est pas féconde pour autant. Celle autour de la (défunte) Communauté Européenne de Défense (1953-54) avait discrédité la construction politique supranationale pour de longues années. L'échec d'Amsterdam (juin 1997) fut cuisant, au point de miner le volontarisme nécessaire pour que l'Euro franchisse la ligne d'arrivée. « Par chance », disait un banquier central. Mais ce fut fait. L'humiliation que l'UE devait encaisser pendant de longues semaines de la part des Etats-Unis lors de la guerre des Balkans, faisait peser une menace de désagrégation sur la cohésion intraeuropéenne. C'est certainement le lancement réussi de l'euro, au 1ª janvier 1999, qui a préservé le cadre institutionnel de l'UE. L'efficacité de cette "résistance" combinée à une première expérience guerrière de l'UE a non seulement ressoudé l'UE, mais lui a permis d'aller au-delà : au sommet de Berlin (juin 1999) est apparue une nouvelle « volonté d'Etat » dans l'UE qui, pour la première fois dans son histoire, ose s'afficher comme « puissance ». La relance de l'UE
Ce résultat, on ne le doit pas seulement à l'euro. D'autres éléments économiques mais surtout politiques favorisaient une relance de l'UE.
Avec la victoire électorale du SPD et la formation du gouvernement Schröder-Fischer (fin septembre-octobre 1998), une nouvelle situation politique-institutionelle existait au sommet de l'UE. La social-démocratie dirigeait désormais toute l'UE. Portée au pouvoir par des scores souvent impressionnants, elle participait à 13 gouvernements sur 15. Du coup, elle avait aussi une quasi-unanimité au Conseil des Ministres (une « réunion de la l/ Internationale », se plaignait Aznar). La majorité préexistante parmi les membres de la Commission continuait. Le chef de la Banque Centrale
TAIN
RODE
Européenne était des leurs. Et elle continuait plus que jamais à encadrer le Parlement européen, en alliance avec la démocratie-chrétienne. Ces coïncidences et cette homogénéité politique, exceptionnelles, arrangeaient bien les bourgeoisies européennes. Leurs propres partis, après les défaites électorales sans précédent des années 1996-98, étaient incapables d'être les protagonistes efficaces d'une nouvelle « avancée européenne » autour de l'euro. Au contraire, celle-ci fut précisément à la base de leur crise
Nouvelle étape :
d'identité. Le RPR en France et le parti conservateur en Grande-Bretagne se déchiraient sur le thème de la supranationalité. La CDU-CSU, même avec Kohl, n'osait pas affronter le monde du travail pour imposer les normes néolibérales, liées à l'euro. Les PS, cohérents dans leur alignement européaniste et néolibéral, ont cru que l'heure avait sonné pour eux. Ils ont certainement joué un rôle décisif pour assurer, dans l'ordre et la paix sociale, ce passage difficile. Avec l'aide des Verts (dans certains pays), ils ont, dans la foulée, fait accepter à la classe ouvrière et à la jeunesse la participation à la guerre des Balkans, sans trop de problèmes.
Blair à l'initiative
Peu remarqué à l'époque (tout le monde se préparait, en automne 1998, à la future présidence allemande de l'UE entre janvier et juin 1999) c'est Blair, et pas
Schröder, qui prenait l'initiative politique dans la lle Internationale et dans l'UE. Si
"les commentateurs" ont constaté son impact idéologique sur l'ensemble de la social-démocratie européenne, ils ont largement sous-évalué, son tournant politique dans la question européenne — l'étendue du champ, le sens stratégique, la signification historique. En s'engageant à porter la Grande-Bretagne dans l'union monétaire à brève échéance, à militer pour une défense européenne autonome, et en s'identifiant aux institutions actuelles de l'UE, il introduisit une fracture dans la société anglaise et ses valeurs traditionnelles. Un vrai tournant historique qui nécessitera une vraie bataille politique pendant les 2-3 ans à venir.
Avec l'euro débutant, c'est Blair et toute social-démocratie européenne qui ont aide l'UE à passer à travers l'enlisement qui menaçait. L'apparition de deux "imprévus" l'ont encore montré. D'abord, l'euro était une monnaie faible (par rapport au dollar) : ce fut inattendu. Cela aidait les exportations * François Vercammen est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale.
européennes vers les États-Unis, mais bloquait le rôle international de l'euro (comme monnaie de facturation, de réserve). Ensuite, Oskar Lafontaine, dominateur au sein du SPD, de sa puissante fraction parlementaire et du gouvernement, essayait d'imposer des éléments de rupture dans la politique néolibérale — au moment où l'Allemagne s'occupait de la direction de l'UE. Son élimination et une certaine amélioration de la conjoncture économique en Europe dégageaient à nouveau la voie.
On connaît la suite. Les trois nouveaux échecs spectaculaires — l'humiliation de l'UE dans la guerre des Balkans, la crise d'effondrement de la Commission-Santer et le recul électoral sans précédent de la social-démocratie européenne (juin 1999) - n'ont pas pu altérer le parcours. Ils ont au contraire mobilisé une nouvelle énergie pour faire avancer.
La prestation de la lle Internationale mérite d'être soulignée : elle ne manque jamais de "courage" quand il s'agit d'affronter la classe ouvrière pour sortir le capitalisme du pétrin. Prodi : un "Delors-bis"
Pendant cette période, le dégagement d'une candidature Prodi pour la présidence de la Commission Européenne a joué un rôle catalyseur pour rassembler un arc de forces opérationnel. Beaucoup de choses se sont passées à partir du mois de mars 1999: le déclenchement de la guerre, le lancement de l'axe Blair-Schröder (marginalisant Jospin), la (ré)unification des gouvernements de l'UE autour d'une volonté d'affrontement avec le mouvement syndical sur la flexibilité et les fonds de pension...
La petite histoire veut que Prodi ait été chassé par D'Alema (qui devenait ainsi premier ministre en Italie), qui l'a "vendu" à Blair. En réalité, Prodi faisait partie d'une tentative de fonder une « Internationale de la troisième voie » qui, préparée par Anthony Giddens, devrait réunir, à New York en septembre 1996, Clinton, Cardoso, Schröder, Blair. (La réunion eut lieu mais l'opération échoua).
Ainsi la candidature Prodi, propulsée par Blair, ne tombait pas du ciel. Le choix fut judicieux, car il réunissait dans sa personne un mélange de qualités : choisi par un socialdémocrate, mais démocrate-chrétien ; technocrate mais rompu à la dialectique politique (italienne !) ; grand commis de l'État et de son secteur nationalisé, mais entièrement converti au "tout-marché"; néolibéral et moderniste (les nouvelles technologies), mais aussi adepte du volontariat social typiquement chrétien.
On connaît le "rôle de la personnalité" dans l'Histoire au sein de structures fortement hiérarchisées, et, dans le cas de l'UE, incomplètes, très hétérogènes et en flux permanent. Après le "pâle" Santer, censé "ne pas faire de vagues" (ce qu'il avait presque réussi, s'il n'y avait eu la commissaire Cresson...), voici un « nouveau Delors » aux commandes.
Le contexte est différent, mais la méthode « de construction de l'UE » sera la même Elle combine un ample discours "européaniste" sur le plan idéologique et historique, l'ouverture de quelques chantiers (limités en nombre mais de profil élevé, tel l'euro), leur réalisation et leur vérification permanente à l'aune d'objectifs contraignants (tels les critères de Maastricht) et une mécanique de fonctionnement qui permet de « continuer à pédaler » (dixit Delors) par des discours, des livres blancs et verts, des commission « d'experts » et « de sages », des réunions en cascade etc. C'est par cette méthode, et un
CEUROS
sens politique aigu, que le marché unique et l'euro ont été créés, passant à travers doutes et scepticismes, conflits et crises.
Le contexte d'aujourd'hui n'est pas le même. Le programme de Prodi non plus. Tel qu'il se dégage du Sommet de Berlin, il se résume en une formule : avancer vers «l'Europe puissante ».
Cela signifie plus concrètement: réussir la prochaine étape de l'euro, c'est à dire en faire une monnaie forte et réussir sa mise en circulation parmi les populations ; mettre en place l'autonomie militaire de l'UE ; créer la « Grande Europe » (de l'Atlantique aux frontières russes) ; transformer de fond en comble l'appareil d'État communautaire — en le rendant transparent, contrôlable, impartial. Selon les règles de l'UE, Prodi a cinq ans pour réussir. Cinq ans pour affaiblir de manière draconienne le mouvement ouvrier et social. Cinq ans pour convaincre les multinationales à base européenne, qu'un appareil étatique puissant, peut être utile, voire indispensable à leur business. Réforme des institutions
Mais le programme de Prodi est aussi conçu pour aider Blair à gagner sa « bataille d'Angleterre ». Il ne réussira pas sans l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'union monétaire. Dans le difficile combat qu'attend Blair dans son pays, Prodi devra lui apporter faits et arguments. C'est en fonction de la « bataille d'Angleterre » qu'il a déjà commencé par la réforme de l'administration bruxelloise et des institutions. Pas un hasard donc que le britannique Kinnock se trouve vice-président et commissaire à la réforme interne de l'administration. Il a tout de suite commencé par réduire le nombre de fonctionnaires, empiéter sur leurs droits acquis, briser « le monopole national » de certains pays sur certaines administrations de la Commission en faisant valser les hauts
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ONE DOLLAR
fonctionnaires « inamovibles ».
A côté de la réforme de l'administration, il y a celle des institutions. Le rapport de la « commission des trois sages » (le belge Dehaene, l'allemand Von Weiszaker, le noble anglais Simon) a sorti en deux semaines un rapport. Celui-ci vise à renforcer la capacité directionnelle dans l'UE : — éliminer le droit de veto de chaque État-membre dans le Conseil des Ministres (par l'introduction de la majorité qualifiée pour le maximum de sujets) : cela permettra aux trois Grands, qui préparent "informellement" en amont tous les dossiers importants et les noeuds à trancher, à diriger mieux et plus vite ; - donner plein pouvoir au président de la Commission au sein de celle-ci face à ses commissaires; - construire une cohérence de la politique
étrangère et de défense commune et l'unité d'exécution et de représentation : ce sera dans les mains du Conseil (et pas de la Commission), et, pratiquement, de "Monsieur PESC" (Solana), qui sera de surcroît, le secrétaire général du Conseil (1) ; - dans ce cadre renforcé du vrai pouvoir politique au sommet de l'UE, élargir les matières soumises à "la codécision" par Parlement européen ; — réaménager les traités afin de mettre fin au jeu "constitutionnel" compliqué (à chaque Sommet ou CIG) : on distinguerait un "traité de base" (de type "constitution" peut-être avec des droits fondamentaux) qui requiert l'unanimité des pays-membres pour l'amender, et un ensemble de normes dont l'adaptation aurait lieu par des règles plus souples. La dynamique de l'euro
L'euro reste la clé de voûte de l'avancement d'une Europe "politique" supranationale. Son existence, son renforcement, sa réussite recréent en permanence des contraintes. Il agit comme un mécanisme "contagieux" qui imprègne toute l'architecture institutionnelle de l'UE et impulse une dynamique "étatique" ', centralisatrice et autoritaire.
Selon le calendrier établi, il aura à tranchir, deux épreuves importantes. D'abord, la mise en circulation des pièces et billets de l'euro au 1e janvier 2002 (et la suppression définitive des monnaies nationales, au plus tard, en juillet de la même année).
Interférant, pour la première fois, directement dans la vie des populations, l'opération aura des répercussions colossales sur la conscience "européenne" comme sur les comportements économiques (épargne, consommation).
La deuxième épreuve sera l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union monétaire, qualifiée de « la bataille que la GrandeBretagne ne peut pas ne pas gagner » (2). II y a donc des risques : économiques-monétaires, par la disparité par rapport au cycle économique vis-à-vis des autres pays-clé de l'UE et par une surévaluation de la livre sterling (par rapport à l'euro) ; idéologiquespolitiques, car l'abandon de la livre est perçu par un secteur minoritaire mais important de la population comme une défaite nationale vis-à-vis de "l'Europe continentale". Elle confirmerait le dépérissement de la "relation spéciale" de la Grande-Bretagne avec les États-Unis.
Les hautes sphères de la bourgeoisie anglaise, désormais décidées d'y aller et le plus vite possible, ont imposé à Blair une condition : l'organisation d'un référendum sur l'euro. Mais de préférence sans risque. Ainsi, le ban et l'arrière-ban commencent à être mobilisés derrière la plus large coalition inter-partidaire, "Britain in Europe", depuis près d'un siècle. L'opposition est emmenée par le Parti conservateur, en lambeaux, marginalisé, dirigé par son aile ultra- chauvine (avec, encore !, une rentrée en scène de Thatcher). Elle rassemble tout ce qu'il y a de rétrograde dans la société anglaise. Reste une deuxième question tactique : la date du référendum. Avant ou après les prochaines élections parlementaires (qui se tiendront, au choix du gouvernement en place, au plus tard en mai 2002)?
Bref, si les deux opérations réussissent d'ici deux ans, la physionomie de l'euro sera radicalement changée, avec des effets en cascade. D'abord, son assise économique sera qualitativement élargie, y compris sur le plan international (notamment par la City de Londres, principal marché des changes dans le monde). Ensuite, un mouvement centripète démarrera. On n'imagine pas le Danemark et la Suède, déjà membres de l'UE, rester longtemps encore en dehors de l'union monétaire. Dans ces conditions, la pression sur la Norvège sera d'autant plus forte que le mouvement en cours des fusions intra-scandinaves dans le secteur des banques, assurances et télécommunications aura vraiment pris son essor. La bourgeoisie suisse, de son côté, sera certainement tentée de contourner l'obstacle et d'adhérer à l'UEUM. Troisièmement, on assistera à une "euroisation" des pays de l'Europe de l'Est, c'est-à-dire l'euro (dès aujourd'hui, le Deutschemark) remplacera la monnaie nationale ou deviendra la monnaie de référence et cela indépendamment de leur intégration formelle à l'UE. Quatrièmement, tout laisse prévoir qu'en cas de réussite, l'euro contribuera à l'essor d'un marché financier unifié en Europe, ce qui amplifierait l'accès aux capitaux en Europe et pousserait à une harmonisation fiscale dans l'UE. La perspective de l'autonomie militaire
C'est sans doute, le dossier le plus difficile (3). Bloqué pendant des années, il n'avait aucune chance de se concrétiser en dehors d'une participation britannique. Dès l'automne 1998, Blair l'avait remis sur la table au sommet autrichien à Pörtschach (octobre 1998) et, ensuite, par une déclaration solennelle avec la France, à St. Malo en décembre 1998. La guerre des Balkans lui a donné des suites pratiques. Le projet est encore dans les limbes. C'est à la France de le gérer et de « conclure » en décembre 2000.
Il se heurte à plein de problèmes qui tiennent à la nature même de l'UE : l'abandon d'un morceau de l'État très important pour la souveraineté nationale. Par ailleurs, le projet implique une augmentation du budget européen en provenance des États nationaux. En temps de restrictions budgétaires, ce sera aux salariés de payer. Bret, sans un climat de militarisation, le passage à l'acte sera très difficile. Reste que la volonté politique existe bel et bien au sommet de l'UE, y compris pour rééquilibrer les rapports de force avec les États-Unis. Les trois grands (plus l'Italie) y trouvent un intérêt politique et économique. Pour l'Allemagne c'est la seule voie praticable pour effectivement assumer sa « nouvelle puissance économique » sur le plan militaire et peser sur le plan international. Pour la France, l'autonomie nationale jalousement préservée grâce à la force de frappe nucléaire, a montré ses limites opérationnelles, technologiques et industrielles dans les Balkans. Et pour la Grande Bretagne, dès lors que des raisons économiques importantes l'ont poussée à entrer de plain-pied dans l'UE, elle a un inté rêt évident à assumer, dans le cadre de la « défense commune » de l'UE, le rôle militaire mondialisé auquel elle est le mieux préparée de tous les pays membres. 1. Un bel échange! Alors que Xavier Solana passe de l'OTAN à l'UE pour y développer l'autonomie militaire de l'Europe, le britannique Robertson, ex-ministre de la défense, grand défenseur d'une défense et d'une industrie militaire européennes, passe à TOTAN! 2. Financial Times du 25 juillet 1999. 3. Cf. La guerre, l'Europe et la gauche, Inprecor n° 435 de mai 1999.
Une défense commune sans une autonomie opérationnelle serait un couteau sans lame. Elle implique une base industrielle propre (recherche, technologie, produits), où l'on distingue de moins en moins le secteur civil du secteur militaire.
L'avancée des États-Unis sur ce plan est considérable. Elle est un élément-clé de leur hégémonie mondiale actuelle. Renoncer au projet militaire aura des répercussions générale quant aux avantages compétitifs comparatifs tous azimuts avec le capitalisme américain. Celui-ci l'a d'ailleurs bien compris. La mise hors-course diplomatique de l'UE à Dayton et la manoeuvre de Holbrook à Rambouillet, ainsi que la spectaculaire démonstration militaire dans la guerre (malgré quelques couacs quand même : l'avion furtif, les hélicoptères Apache) devraient aussi servir à fragmenter l'industrie européenne en enlevant les commandes d'après-guerre et en l'engageant dans des processus de fusion transatlantiques sous direction des Boeing, Lockheed, Raytheon...
Depuis le sommet de Berlin, les gouvernements européens exercent une très forte pression sur l'ensemble des entreprises du secteur militaire en Europe pour une rationalisation et une collaboration systématique et sous toutes ses formes. Tour à tour, un Conseil des ministres de l'industrie et un autre sur la défense ont publiquement pris position dans ce sens mi-juillet. Un des multiples problèmes est la structure de la propriété, où, après dégagement des gouvernements, ces entreprises « devraient restées entièrement européennes » (4). La bataille pour créer un très grand groupe européen est un des objectifs-clé. Mais au-delà, toute la panoplie du matériel de guerre est un enjeu. Le gouvernement américain ne cesse d'intervenir auprès des gouvernements européens. Un des géants américains, Raytheon, lutte pour se nicher au sein d'une fusion exclusivement européenne. Celle-ci a eu lieu (EADS), rassemblant DASA (Allemagne) et Aérospatiale-Matra (France). D'autres formes de coopération sont engagées (une joint-venture paritaire entre British Aerospace et Finmeccanica). Le mouvement n'est pas terminé. Par ailleurs des joint-ventures partielles sont négociées pour capter des marchés spécifiques tels que les missiles de différents types, les satellites, les avions, les hélicoptères, des systèmes de détection, etc. (cf. le consortium Airbus, le système électronique à moyenne portée 4. Financial Times du 11 juillet 1999. 5. Financial Times du 15 septembre 1999. 6. Kredietbank-Cera, Notes Économique et financières, 15 janvier 1999.
Trigat...). Le gouvernement anglais joue un rôle important à cet égard. Au moment de prendre son nouveau poste de secrétaire général de l'OTAN, Robertson mettait le doigt sur l'ambiguïté des Etats-Unis quant à l'autonomie des Européens. Ainsi, les rapprochements spectaculaires de ces derniers mois, une collaboration pour la production de certains engins très sophistiqués et les achats préférentiels « made in Europe » de la part des gouvernements européens sont une donnée nouvelle. C'est surprenant, mais pas illogique : somme toute, ce sont les gouvernements qui sont à la fois les « clients » et les mandataires/copropriétaires de ces entreprises, dont la recherche est souvent massivement soutenue par les deniers publics. Les protestations publiques des entreprises d'outre-Atlantique, les interventions répétées de Clinton auprès de Blair... donnent la mesure de l'enjeu. Vers l'Est : la "Grande Europe"
En annonçant que « durant les 25 ans à venir, nous allons élargir l'UE de 15 à 20, à 25, à 30 pays membres » (5), Prodi, s'appuyant sur le nouveau consensus au sommet de l'UE, a fait un double coup audacieux pour relancer l'élargissement vers l'Est.
D'abord, il a cassé l'humiliant système de salles d'attente où se bousculaient les candidats membres pour entrer. L'UE négocierait désormais avec les gouvernements de tous ces pays, qui peuvent ainsi se prévaloir auprès de leurs populations d'une « reconnaissance ». Et leur entrée dépendra de la capacité de chacun de répondre aux critères d'entrée ! Très « visionnaire », faussement généreux et « objectif » Prodi n'a pris aucun engagement concret.
Ensuite, en l'étalant à ce point dans le temps (25 ans, c'est une éternité dans le monde d'aujourd'hui !), il résout le fameux dilemme qui a vu s'entre-déchirer, plusieurs années durant, gouvernements, partis politiques, intellectuels : priorité à l'élargissement (économique) à l'Est ou à l'approfondissement (politique) de l'UE actuelle.
En fait, il n'y avait de problème que dans la mesure où l'UE était dans l'impasse, après Amsterdam et par les doutes sur la faisabilité de l'euro. Avec l'entrée probable et à court terme de la Grande Bretagne, la perspective d'une défense commune et d'une Union monétaire renforcée, l'Europe deviendra de fait plus politique car contrainte à renforcer ses institutions "actuelles" (sinon ce serait la crise existentielle !).
L'entrée des 10 à 20 nouveaux membres signifie ainsi un vrai "processus" touchant aux critères d'adhésion et aux règles fondamentales d'un capitalisme-en-construction. Car au cours des négociations, les liens de fait entre l'UE et les pays d'Est se renforceraient « à la carte ». Dixit Prodi, encore : Pour ceux qui n'entrent pas tout de suite, il faut considérer « l'adhésion virtuelle », qui prendra de la substance au fur et à mesure, et sur des terrains successifs (union monétaire, collaboration économique sectorielle, formes de coopération sur le plan de la sécurité, participation provisoire comme observateur aux instances de l'UE...).
L'option politique de « l'élargissement » ainsi conçu est de créer sur le flanc oriental de l'UE un cadre stable et pacifié où le Capital occidental peut se valoriser. Cela signifie la formation progressive d'un vaste marché unique, lié à la zone de l'euro. C'est ce qui se passe déjà maintenant. Les échanges commerciaux se sont développés, l'UE (et surtout l'Allemagne) se substituant à l'ex-URSS comme partenaire commercial. Entre 1992 et 1997, les investissements directs étrangers en provenance de l'UE (6) ont plus que doublé dans l'ancien groupe de tête des "candidats" (Pologne, Tchèquie, Hongrie, Estonie, Slovénie) et plus que décuplé dans le second groupe (Roumanie, Bulgarie, Slovaquie, Lettonie, Lituanie).
Reste que la transition encadrée vers le capitalisme est compliquée et très coûteuse. L'exemple de l'ex-RDA le montre. L'UE n'est pas prête à en payer le prix : son budget global reste dérisoire (1,1 % du PIB, alors que le plafond se situe à 1,27 %). Les subsides dégagés ne sont pas négligeables, mais pas à la hauteur des besoins. L'Agenda 2000 (la projection budgétaire d'ensemble de l'UE,
2000-2006) prévoyait 45 milliards d'euros cumulés sur 7 ans comme soutien structurel aux 10 candidats à l'entrée; rien que les coûts pour satisfaire aux normes environnementales pendant la même période pour les mêmes pays sont estimés à 100 à 120 milliards d'euros ! (7).
Tout cela n'a rien d'une démarche globale basée sur une convergence qui donne la priorité à des normes sociales élevées. C'est au contraire une annexion impérialiste où le marché (re)compose le capitalisme, mais désintègre une partie de la société. Ainsi se perpétue un foyer d'instabilité aiguë où guerres locales et explosions sociales se conjuguent déjà. La maîtrise de ces conflits à l'Est constitue pour l'UE un puissant argument pour justifier une défense autonome renforcée. Comme elle justifie une politique de « défense des frontières » de l'UE, de « contrôle des flux migratoires », de lutte contre le banditisme et le terrorisme internationaux. Et tout cela dans une vaste région - une partie du continent européen, le pourtour méditerranéen et le flanc sud-est de l'OTAN (Russie, Caucase, Turquie, Moyen-Orient) - où les multiples rivalités internationales jouent librement. C'est toute l'appareil répressif de l'UE qui devient une priorité. La nouvelle étape : une UE-puissance ?
Le bond en avant que vise l'UE a la même ampleur et la même signification que celui de 1985-1993. Les différents objectifs (union monétaire, défense, élargissement, espace judiciaire) sollicitent tous une extension et un renforcement substantiels de l'appareil d'État de l'UE, soit en ajoutant de nouvelles matières supranationales soit en musclant les coordinations intergouvernementales existantes (ou les deux à la fois). C'est un fait nouveau très important dans la mesure où il parviendra à se concrétiser.
Parallèlement, on peut constater un essor du capital multinational à base européenne. Sans renverser la domination américaine (on en est loin !), un changement significatif a eu lieu, les derniers 8 à 12 mois, dans le mouvement des « fusions et acquisitions ». Alors qu'il est à son niveau le plus bas aux États-Unis depuis un an et demi, il monte spectaculairement en Europe où il dépasse celui des États-Unis pour la première fois depuis 7 ans. Il s'agit de la récupération d'un retard accumulé du côté de l'Europe. Il pourrait s'agir d'une simple étape intermédiaire, qui serait suivie d'une bifurcation plutôt extra-européenne. Mais le résultat est là. L'euro a joué un rôle important en favorisant le fonctionnement du marché unique et le développement d'un marché financier européen unifié, à côté des taux d'intérêts très bas, de la course à la compétitivité ("compression des coûts") et de la rupture des structures de propriété traditionnelles du capitalisme continental européen.
D'abord, les grands groupes européens ont acheté pour 3,3 fois plus d'entreprises aux États-Unis que l'inverse (l'année passée le ratio était déjà de 2,6). Et le sens du mouvement a changé Il y a quelques années encore, on pouvait dire que les fusions des multinationales européennes se faisaient "indistinctement" aux États-Unis et en Europe. Actuellement, le centre de gravité s'est nettement déplacé vers les fusions intra-européennes : la valeur des opérations au sein de l'UE même a plus que doublé en neuf mois (688,3 milliards de dollars) (8). Là encore, il y a deux éléments nouveau et politiquement intéressants: premièrement, la consolidation des multinationales européennes a lieu en Europe même ; deuxièmement, ce sont précisément les secteurs qui historiquement ont les liens économiques et personnels les plus étroits avec les appareils d'État nationaux et européens : les banques, les assurances, les télécommunications, l'armement, l'énergie (gaz, électricité, eau).
Pour juger l'évolution possible, il y a deux "axiomes" traditionnels :
1. La logique d'État et la logique de marché ne coïncident pas (forcément). Le comportement des grands groupes européens ne vise pas sciemment à forger une classe sociale "en soi" et "pour soi", ni à agir en conformité avec la politique de leur gouvernement.
2. Malgré cela, pour internationalisés qu'ils soient, ils s'appuient sur "leur" Etat national (dont ils ont besoin dans l'arène internationale pour conquérir des marchés, protéger leurs investissements, avoir accès aux matières premières et... combattre leurs concurrents).
La relation est de toute évidence complexe, plus complexe que jamais.
Avec la spécificité qui caractérise à la fois l'UE (État supranational incomplet et basé sur l'inter-étatisme coordonné) et les classes dominantes (avant tout enracinées dans leur nation mais très engagées dans la construction de l'UE), peut-il y avoir, dans ce cadre évolutif, un ensemble de très grandes entreprises, à dominante européenne et dominant aussi les structures économiques dans les principaux pays membres, qui décident de se saisir de l'UE telle qu'elle se développe, pour en faire un instrument actif à leur service, en particulier dans la concurrence et la rivalité avec les États-Unis et son grand capi-
Une autre caricature de Romano Prodi tal ?
L'autre branche de l'alternative serait : s'abriter derrière l'État américain et accepter sa domination, y compris en Europe. Y compris avec ses conséquences économiques et monétaires. Car qu'adviendra-t-il de l'euro dans une UE ainsi déclassée sur le plan politique, par exemple ? Et sur celui de l'élargissement à l'Est? Le choix qui se posera désormais aux bourgeoisies européennes, sera de plus en plus : progresser avec l'UE ou admettre sa désagrégation, l'UE cheminant à l'envers des 15 dernières années avec comme résultat final, la réalisation de la perspective transatlantique: la fusion des grands groupes européens et américains, sous l'égide de ces derniers (9). Est-ce que les oeufs sont déjà cuits (10) ? Pour le moment, on assiste plutôt à l'inverse : affirmation de la suprématie américaine (après la guerre des Balkans) d'une part, mais d'autre part une nouvelle tentative de renforcer l'UE qui prétend s'armer et occuper tout l'espace économique jusqu'à la Russie, combinée avec un essor impressionnant de quelques secteurs-clé du grand Capital européen. Une bataille d'ampleur
De la coupe aux lèvres, il y a du chemin. Du rêve d'une UE-puissance à sa réalisation il y a des obstacles, notoirement les contradictions entre les (grands) États-membres et le manque de moyens matériels
La principale bataille est celle entre le capitalisme, en voie de réorganisation à 7. Kredietbank-Cera, op. cit. 8. Clay Harris, Europe leads M&A activity, in Financial Times du 2 oct.1999. Voir également World Investment Report 1999. 9. Cf. Herbert Schul, Le Vieux Continent a le dos au mur, (Die Weltwoche, Zurich, reproduit dans le Courrier International, 9-13 septembre 1999). 10. Comme l'affirme Peter Gowan, The twilight of the European Project, CounterPunch, Washington, D.C., mai 1999.
Union Européenne & Grande Bretagne l'échelle mondiale, et le prolétariat international. La classe salariale dans l'UE reste la force sociale la plus organisée, la plus consciente et la plus politisée - malgré ses échecs, ses régressions idéologiques et son affaiblissement structurel en tant que classe et mouvement. C'est cet obstacle qui accompagnera l'UE dans sa quête de puissance.
En lançant une attaque frontale contre « toute Union sociale » européenne, Otto Issing, grand commis de l'État allemand et membre du directoire de la BCE, pointait sur "'ennemi principal", dans le vaste tableau qu'il dressait de l'UE (11).Un journal comme le Financial Times ne cesse de répéter que les négociations entre patrons et métallurgistes allemands, au printemps prochain, seront clé pour la politique salariale en Europe et donc pour l'euro. Pour sa part Prodi, à peine installé à son poste, s'est précipité au congrès de la CES pour y plaider une nouvelle vague de flexibilisation de la force du travail (au nom de la concurrence avec les Etats-Unis).
Mais avec la nouvelle étape que l'UE essaie de prendre, c'est la légitimation de l'appareil d'État comme tel qui est mise au centre de la lutte politique. Démunie d'une identité historique-culturelle forte, elle ne pourra être gagnée par l'apparition ou la création d'ennemis extérieurs: le flot de réfugiés et l'Amérique (après la disparition des périls jaune — il y a longtemps-— et communiste). La rivalité USA-UE, d'autant plus si elle devait croître, fournit déjà le levier : renforcer l'Europe contre les USA et subordonner luttes et revendications à la stabilité de l'euro, à un budget militaire en croissance, à la compétitivité de "nos" entreprises, et plus cyniquement encore à « la défense du modèle social européen » ou encore à une intervention humanitaire à "nos" frontières ou ailleurs.
Alors, indépendamment de savoir aujourd'hui, si oui ou non, ou dans quelle mesure, l'UE réussit à concrétiser ses rêves de puissance, toutes les forces anticapitalistes et anti-impérialistes doivent passer à une étape supérieure dans leur combat. Il faut point par point s'opposer à "leur" politique concrète. Se battre pour une alternative socialiste et internationaliste. Et ne pas rater une puissante mobilisation au prochain rendez-vous que l'UE "nous" propose : la Conférence intergouvernementale en France, fin 2000. • le 25 octobre 1999 11. "Staat, Markt, Währung. Elemente einer Wirtschaftsordnung in Europa", Frankfurter Allgemeine Zeitung du 21 septembre 1999.