• our la troisième fois dans l'histoire traumatisante du Pakistan l'armée s'est emparée du pouvoir - cette fois-ci, apparemment, contre l'avis des Etats-Unis. Le pays est soumis de facto à la loi martiale. Le premier ministre Nawaz Sharif, son frère Shahbaz et le général Mohammad Ziauddin, chef des services secrets, ont été arrêtés. La population - apathique et sans illusions - paraît indifférente au sort de ces politiciens vénaux. Depuis plusieurs années la corruption au cœur même du goupar vernement Sharif a été un scandale national. Les politiciens trop occupés à se remTariq Ali * plir les poches n'avaient pas de temps pour jeter un regard sur le bien-être du peuple. Un demi-siècle de décadence, encouragée par la politique américaine, a produit la crise actuelle. Aucune alternative progressiste n'émerge aujourd'hui au Pakistan, tous les choix étant également néfastes. Pendant les trois semaines qui ont précédé le coup d'Etat les représentants des militaires et ceux des politiciens civils se sont aplatis devant Washington tels des larbins coloniaux, car quelqu'un avait laissé entendre que le gouvernement américain était divisé sur le choix de l'équipe gagnante. Depuis 1951 Washington avait senti que l'armée était le meilleur garant de ses
Pakistan : Une voie sans issue
intérêts au Pakistan. Le Département d'Etat avait appuyé la dictature du général Ayoub Khan jusqu'à ce qu'il soit balayé par un soulèvement populaire en 1968. Le Pentagone et l'Agence du renseignement militaire, avides de mandataires en Afghanistan, ont créé le général Zia, dont le régime monstrueux a brutalisé la culture politique après 1988. Maintenant il apparaît que les forces nourries par Zia et ses sponsors américains ont engendré les Talibans afghans et Washington s'est quelque peu énervé. Sharif n'était nullement une protection contre le défi fondamentaliste. Dans les élections qui avait suivi la révolution de palais de 1997 contre Benazir Bhutto, il s'était procuré 80 % des sièges au Parlement, mais seulement 25 % de l'électorat avait voté en sa faveur. Il a beaucoup promis et n'a rien fait. Le Pakistan n'a jamais assuré à la masse de sa population l'accès à la santé et à l'éducation, mais dans le passé au moins la nourriture était subventionnée et la population protégée contre les bandits. Ce n'est pius le cas. Un pays qui consacré ses ressources à construire les armes nucléaires condamne ses pauvres à manger de l'herbe. Chaque jour des gens devenus fous de pauvreté se suicident. En janvier dernier un ouvrier des transports de Hyderabad qui n'avait pas été payé depuis deux ans s'est immolé par le feu. Il a laissé une lettre : « J'ai perdu patience. Moi et mes camarades ouvriers avons protesté longtemps contre le non-paiement des salaires. Personne ne nous a répondu. Ma femme et ma mère sont sérieusement malades et je n'ai pas d'argent pour les soigner. Ma famille est affamée et j'en ai marre des querelles. Je n'ai pas le droit de vivre. Mais les flammes de mon corps atteindront un jour les maisons des riches. » Les frères et le père de Sharif, néolibéraux fidèles, ont développé une culture d'entreprise dans laquelle tout était à vendre, y compris les politiciens et les généraux. Les rumeurs abondent que pour gagner du temps et pouvoir extraire encore de l'argent, la famille Sharif fournissait des sacs pleins de dollars aux généraux supposés amis. En pure perte. Lorsque Sharif décida de démettre le chef de l'armée, le général Pervaz Musharraf, alors en visite officielle au Sri Lanka, et de mettre à sa place le chef des services secrets, le général Ziauddin, les partisans de Musharraf ont immédiatement réagi. Ziauddin, principal fournisseur pakistanais des Talibans a été promu par Sharif pour apaiser l'opposition fondamentaliste, mais il était abhorré par les officiers orphelins de la guerre froide. « Pour les Américains, le Pakistan a été le préservatif dont ils avaient besoin pour entrer en Afghanistan », m'a dit un jour un général à la retraite. « Nous avons joué ce rôle et ils pensent qu'ils peuvent maintenant nous jeter et tirer la chasse d'eau. » Sharif avait commencé un rapprochement commercial avec l'Inde. Craignant que cela pourrait réduire son pouvoir et son budget, l'armée a joué la carte nucléaire l'an dernier. Maintenant elle s'est emparée du pouvoir, mais dans de nouvelles conditions. Si
Washington refuse de tolérer un nouveau dictateur, le scénario le plus vraisemblable mation, qui top en rest en mi cadet il groupe
* Tariq Ali, dirigeant du mouvement étu- sera celui d'un gouvernement intérimaire composé de technocrates admis par le diant de 1968 en Grande-Bretagne, est Fonds monétaire international. Qui trop embrasse, mal étreint. Et puis ? Les groupes journaliste et écrivain. Il a notamment fondamentalistes armés par les services secrets sont en embuscade et s'ils décident publié: Dictature militaire et pouvoir de diviser l'armée et de déclencher la guerre civile, les conséquences pour toute la populaire au Pakistan, Maspéro, coll. "Livres rouges", Paris 1970. région pourraient être dévastatrices. L'article que nous reproduisons ici est paru dans The Nation du 1 novembre 1999. (lire également notre dossier sur la gauche pakistanaise face au coup d'Etat militaire, p.30)