Inprecor 1974–2004

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ARGENTINE

Entre le tournant et l'indifférence

· Inprecor n° 442, décembre 1999 · p. 22 · 1 418 mots

Argentine et Chili

Nouvelles du monde et de l'Internationale

Argentine Entre le tournant et l'indifférence par Pedro Brieger*

Argentine ont été marquées par l'apathie, l es élections du 24 octobre dernier e manque de débat parmi les candidats, l'absence de programmes concrets et la faible crédibilité des politiciens. L'électorat a exprimé de manière systématique son dégoût pour les partis politiques et leurs leaders, qui s'étaient déjà signalés comme corrompus. Les simples gens souhaitaient l'arrivé du 25 octobre pour que l'on arrête de parler des élections. Juste quinze ans après le retour de la démocratie - dont dix ans de présidence de Menem - la société civile argentine est complètement démobilisée... et mécontente. Après dix ans de menemisme

Ces dix ans du gouvernement menemiste ont laissé comme résultat un pays « modèle » pour les institutions internationales, qui peuvent afficher la réussite néo-libérale avec consensus et presque sans opposition. Il s'agit d'un « modèle », puisqu'il a réussi à imposer la conviction, que tout ce qui est privé est foncièrement « bon » et tout ce qui est « public » foncièrement « mauvais », et aussi que si les choses se gâtent c'est à cause des politiciens qui gâchent les efforts des techniciens et bureaucrates. Après dix ans de menemisme les principaux services publics — les télécoms, les trains, le service des eaux, l'électricité, les compagnies aériennes, le gaz et le pétrole - sont désormais dans des mains privées. Si les années 80 furent la « décennie perdue » en Amérique Latine, les changements sociaux en Argentine, au Mexique, au Brésil, au Venezuela ou au Chili, ont fait des années 90 la "décennie du mythe néo-libéral".

Les bons élèves de l'école de Chicago ont promis une croissance élevé du PIB et des retombées bénéfiques pour toute la population. Aujourd'hui c'est l'heure de faire un bilan de ces promesses. Il est vrai que le PIB a augmenté de 50 % en Argentine ces dix dernières années ; qu'il n'y a plus d'hyperinflation et que quelques uns des services privatisés (comme les téléphones) se sont substantiellement améliorés. Mais la dette extérieure du pays, qui en 1991 se situait autour de 61 milliards de dollars, a grimpé à 139 milliards. Et si le revenu annuel par habitant est d'environ 8300 dollars (près de 50 000 francs), c'est une donnée sournoise, puisque 80 % de la population vit en dessous de cette moyenne. Un cinquième de la population, d'Argentins, doivent se débrouiller avec un salaire de 64 dollars par mois (soit un peu moins de 2 dollars - 12 francs — par jour). Le gouffre entre * Pedro Brieger, sociologue, est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment Adónde va Nicaragua (distinction "Casa de las Américas 1989").

les plus riches et les pauvres s'est nettement creusé.

Mais tous ces thèmes n'étaient pas à l'ordre du jour des débats électoraux. Un modèle consensuel

Au cours de ces dernières années le gouvernement a réussi a obtenir un large consensus : le modèle économique doit rester intact dans l'intérêt de tous. Le fantôme de l'inflation de 1989 (qui fut la cause de la chute du président Alfonsin, ouvrant la voie à Menem) sert d'épouvantail. Tous les candidats ont rassuré les électeurs en disant qu'il n'y aura pas de retour vers le passé « étatique » et « populiste », et que tout autre programme économique mettrait en fuite les investisseurs étrangers. Ce faisant ces derniers apparaissaient comme les garants du développement et de la stabilité.

Pourtant, peu avant l'échéance électorale, Eduardo Duhalde — ancien vice-président et candidat péroniste — a essayé d'ébaucher un profil rénovateur en soulignant que le modèle était « épuisé ». Ce fut bien inutile - tous devinaient une tentative de la dernière chance pour se défai-

Are de l'image de « dauphin de Menem » (Ce dernier n'a d'ailleurs pas manqué de reprendre l'initiative, en affirmant, peu après l'échec électoral de son dauphin, que si lui-même avait été candidat le péronisme aurait été victorieux). Ce n'est pas une surprise que le nouveau président, Fernando De la Rua, rassure ceux qui veulent l'entendre sur le respect qu'il porte au modèle économique en place. Il représente l'aile la plus conservatrice de l'UCR (Unión Cívica Radical), le plus ancien parti du Fernando De la Rua fête son élec- pays, qui préserve encore quelques tion à la présidence en compagnie traits progressistes et qui puise ses de l'ex-président Raul Alfonsin.

électeurs parmi les classes moyennes. L'UCR n'est pas seul à bénéficier du pouvoir, puisqu'il à fait alliance avec le FREPASO, parti de centre-gauche. Mais c'est l'UCR qui donne le ton de l'Alliance.

Il ne faut pas oublier que l'Alliance est le résultat de la faiblesse des deux partis, qui ont essayé de retrouver par ce biais un dernier souffle. En 1995, l'absence de toute alliance avait rendu possible la réélection de Menem pour un deuxième mandat. Depuis, l'UCR devait finalement l'emporter face au FREPASO qui, après avoir incarné le renouveau en 1995, avait été frappé par les querelles internes. Les quelques rescapés du FREPASO, comme par exemple Carlos Chacho Alvarez (élu vice-président) et Graciela Fernández Meijide, ont été engloutis par le discours « réaliste » de l'UCR. Personne n'ose à présent mettre en question l'idéologie néo-libérale ; au mieux il s'agit de critiquer à mi-voix certains de ses « effets collatéraux », telles l'exclusion sociale et la corruption.

Le Président Fernando De la Rua hérite d'un pays appauvri, où le chômage monte en flèche et d'une économie reléguée à l'exportation de matières premières, dont les prix sur le marché mondial chutent de jour en jour. Il n'aura plus les moyens d'administrer la crise. L'État argentin dispose de peu d'instrument pour résoudre ses problèmes de financement et il n'existe plus aucune entreprise publique de taille qui pourrait être privatisée pour rafistoler le budget. Aux dires de certains dirigeants de l'Alliance, le problème n'est plus aujourd'hui la direction empruntée par les réformes économiques, mais plutôt comment elles ont été faites. Ce sujet nous ramène au point fort du discours de l'Alliance : la corruption du gouvernement menemiste.

Si l'on trouve la corruption au centre de la campagne électorale c'est parce qu'une grande partie des voix récoltées par Fernando De la Rua reflètent le ras-le-bol envers un gouvernement menemiste qui nous rappelle les clichés sur les pays bananiers de par sa frivolité, son ostentation et son orgueil effréné. Quelques-uns des hauts fonctionnaires liés à Menem sont accusés de scandales en tout genre. Un ex-Ministre de l'Intérieur a affirmé qu'il «volait au compte de la Couronne». Durant la guerre de Bosnie et au plus fort de l'embargo, l'Argentine vendait quelques lots d'armes en Croatie. Elle fit de même avec l'Équateur, quand l'ONU eût décidé l'embargo (pour cette dernière affaire, des juges ont mis en examen deux ministres). Et maintenant ?

Les 48 % de voix de Fernando De la Rua représentent un score important au niveau national, mais ne lui assurent pas la majorité absolue à l'Assemblée Nationale et au Sénat. L'envers de la médaille c'est la province de Buenos Aires, la plus importante du pays, où le péronisme a emporté l'exécutif alors que l'Alliance aura la majorité dans les deux chambres. C'est donc une cohabitation qui s'impose à présent.

Il est impossible de parier sur la réaction qui aura lieu dans les rangs du péronisme et sur ses conséquences pour le futur. Le péronisme n'est plus le mouvement populiste de masse qu'il fût dans les années cinquante, ni le mouvement radicalisé des années soixante-dix. Le menemisme a réussi là où la dictature militaire avait échoué : décomposer sa propre base sociale tout en détruisant le pouvoir des syndicats, qui avaient mené 13 grèves générales sous le gouvernement d'Alfonsin.

Comme dans d'autres rendez-vous manqués, la gauche argentine a démontré encore une fois son incapacité à élaborer un programme alternatif. D'abord, à cause de son émiettement : ses multiples candidatures demeurent loin de l'entendement des simples gens, mais aussi de l'électorat de gauche. Contrairement à ce qui se passe au Brésil ou en Uruguay, ce qui reste de la gauche ressemble plutôt à des sectes à la chasse de quelques petites voix, prônant la pureté des idées tandis qu'elles s'accusent mutuellement de saboter un front commun.

Le nouveau gouvernement disposera d'une certain marge de crédibilité, surtout s'il parvient à bien gérer ses négociations avec le péronisme, désormais retranché dans la province de Buenos Aires en qualité de gouvernement parallèle. Malgré la crise économique et sociale, il n'y pas d'explosion sociale à l'horizon immédiat. Et pas de gauche capable de la susciter et de la diriger.

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