Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Au 1er tour de la présidentielle, « le peuple a voté pour l'espoir »

· Inprecor n° 442, décembre 1999 · p. 23-24 · 1 892 mots

France

Par le Parti socialiste de travailleurs* Le 31 octobre ont eu lieu des élections générales en Uruguay. Ce premier tour a vu le triomphe de Tabaré Vazquez, candidat du Frente Amplio (FA), avec 40% des voix. Le second tour, le 28 novembre, l'oppose donc au candidat du Parti Colorado, Jorge Battle, qui a obtenu 31,9% des suffrages. Il est prématuré de tirer des conclusions définitives, dans la mesure où l'issue du second tour aura des conséquences directes sur la scène politique future. Dès à présent, une large discussion s'est ouverte dans les rangs du PST, dont la résolution ci-dessous est l'aboutissement provisoire. Pourquoi ?

Face à la crise socio-économique qui frappe l'Uruguay, surtout à partir du mois de janvier dernier avec le déclenchement de la crise au Brésil (qui représente 45% du commerce extérieur), le Frente Amplio a présenté un « plan d'urgence ». Près de 50% de la population active connaît des problèmes d'emploi (le chômage en touche 12%). Les salaires, durement frappés par les restrictions budgétaires de l'année 1995, n'ont pas retrouvé leur niveau d'alors. Un Uruguayen sur quatre vit en dessous du seuil de pauvreté. Les paysans ont subi les effets négatifs de l'ouverture douanière avec la mise en place du Mercosur et se sont mobilisés en masse tout au long de l'année écoulée. Les petits commerçants, réunis dans de larges assemblées, se sont prononcés contre le système des hypermarchés, en défense des micro-entreprises.

Le parti au pouvoir a développé un discours centré sur la stabilité macro-économique, dont le fondement est une inflation limitée. Mais ce discours est battu en brèche par l'impasse où se trouve le Mercosur, qui touche l'ensemble de la région ; par la crise générale du néolibéralisme à l'échelle internationale ; par les événements politiques et électoraux dans les pays voisins (Argentine, Venezuela et probablement Chili) ; par la

RESULTADOS

Segun datos del Ministerio del Interior.

Las cifras oficiales se darán a conocer hoy.

Tabaré VAZQUEZ

Enc. Progresista

/ Frente Amplio

38,1

Jorge BATLLE

Partido

Colorado

31,5

Luis LACALLE

Partido

21,5 g

Blanco

Rafael MICHELINI

Partido

4,3

%

Nuevo Espacio

Si l'arithmétique donne gagnant le candidat colorado, l'arrivée en tête de Tabaré Vasquez a donnée lieu à une explosion de joie à gauche, qui espère bénéficier dans les urnes de la dynamique des mobilisations chute de popularité de Fernando Henrique

Cardoso au Brésil, la légitimité acquise par la guérilla colombienne et les luttes de masse en Equateur.

Perte de légitimité

Les résultats électoraux marquent clairement la perte de légitimité des partis bourgeois, Blanco et Colorado, qui alternent au pouvoir depuis cent cinquante ans. La crise du bipartisme ouverte avec les élections de

1994 s'approfondit aujourd'hui. La « coalition » qu'ils ont formée ces cinq dernières années n'a pas empêché la croissance continue du Frente Amplio, notamment dans l'intérieur du pays. Néanmoins le Parti

Colorado maintient son score électoral de ces dernières années, fort de son image de parti d'Etat ; il apparaît comme formation solide au-delà de la crise ouverte dans ses rangs lors des élections internes du mois d'avril dernier.

Le Parti National (Blanco) a subi un échec, du fait notamment de luttes fractionnelles liées à des scandales et à des affaires de corruption, et il apparaît comme le grand perdant. C'est lui qui a tenu le discours le plus crûment néolibéral : le gouvernement Lacalle, déjà, a voulu privatiser les entreprises publiques, mais ce projet a été mis en échec par la victoire populaire lors du plébiscite de décembre 1992. Le secteur des producteurs agricoles et des éleveurs qui soutenaient historiquement ce parti l'a sanctionné cette fois-ci pour manifester son mécontentement. La solution représentée par le gouvernement de « coalition » a été rejetée par les exploitants agricoles. Enfin, aucun de ces deux partis n'a pu organiser une manifestation d'opposition populaire dans la capitale pour marquer les dix années de gouvernement de gauche à Montevideo. Progrès de la gauche

Déjouant les pronostics et les analyses des médias, le FA a largement franchi le « seuil » des 33%. A les croire, le pays resterait divisé en trois tiers, tout comme lors des précédents scrutins. La réalité est autre. Le FA poursuit sa poussée dans les quartiers pauvres de la capitale et progresse significativement dans l'intérieur du pays où il double, voire triple ses scores de 1994.

Même si ce scrutin n'a pas permis au FA de l'emporter dès le premier tour, son succès modifie substantiellement la représentation parlementaire, dans la mesure où il compte maintenant 12 sénateurs sur 30 et 40 dépu* Ecrit avant le second tour de l'élection présidentielle, cet article représente le point de vue du Secrétariat exécutif du Parti socialiste des travailleurs (PST), section uruguayenne de la IVe Internationale. Inprecor reviendra dans son prochain numéro sur le résultat de la présidentielle en Uruguay, dont le second tour a eu lieu le 28 novembre, après la cloture de ces pages.

Page 24

tés sur 99.

Le déroulement de la campagne est instructif. Tabaré Vazquez, candidat du FA à la présidence de la République, a engagé la campagne sur un ton radical et polarisateur en présentant un « plan d'urgence » pour répondre aux revendications immédiates de la population indigente et paupérisée, dont l'axe était une redistribution des dépenses publiques.

De ce fait, dans l'imaginaire populaire, la victoire obtenue apparaît comme un triomphe de la gauche qui va mettre en œuvre les transformations dont le pays a besoin. L'explosion de joie de foules immenses en témoigne, avant même le résultat du scrutin. Le dernier meeting central de la campagne a rassemblé plus de 300 000 personnes.

Pourtant, cette polarisation s'est atténuée avec l'adoption par Vazquez d'un discours rassurant à l'intention des investisseurs étrangers, son refus de traiter la question de l'armée, sa défense du dispositif de sécurité dans les quartiers urbains (à forte tonalité répressive) tout en s'attaquant aux causes de la délinquance, son engagement à procéder à des changements en douceur (« changements à l'urugayenne »). Le lendemain des élections, sans même attendre son éventuel accès à la présidence, il a envoyé une délégation dialoguer avec le FMI, s'est engagé à ne pas lever le secret bancaire et à ne pas enregistrer les dépôts. La seule « redistribution » promise se fera sur les économies de

SOUSCRIPTION 25 000 francs pour les 25 ans d'inprecor

En mai 1999 nous avons ouvert une souscription. La situation financière d'Inprecor, qui est autofinancé, est fragile au point que nous ne parvenons pas à renouveler le matériel déjà obsolète (fruit de la souscription de 1995) sur lequel votre mensuel est produit. Alors en attendant que le passage à l'an 2000 ne mette (peut-être) définitivement hors d'usage notre informatique, nous avons besoin de votre aide.

Depuis la parution de cet appel dans Inprecor de mai 1999 nous avons reçu : Ancien total au 23 septembre : 6 794.52 Alain G., France 100.00 Jean-Marie C., France 60.00 Marcelle B., France 40,00 Pascal C., France 40.00 Patrick G., France 90.00 Lionel A., France 100,00 Pierre-Yves S., France 40.00 Jacques T., France 250.00 Jordi C. A. Catalogne 140.00 Total au 19 novembre 7 654,52 (Les totaux précédents ont été publiés dans Inprecor de juin, de juillet-août et de septembre-octobre)

l'administration centrale, un impôt à échéance lointaine sur les rentes et un éventuel endettement extérieur. Malgré toutes ces évolutions, la victoire de Vazquez le 28 novembre serait une grande défaite politique pour la bourgeoisie.

Parmi les composantes du FA, la victoire revient incontestablement au Parti Socialiste (PS), à la formation Asamblea Uruguay (AU) et au MLN-Tupamaros. Le PS avec 26% des voix passe de 2 à 4 sénateurs. Quant à AU Tabaré Vasquez qui paraissait en perdition après la dure défaite de son leader, Danilo Astori, face à Vazquez dans les élections internes, c'est aujourd'hui le principal interlocuteur face aux organismes internationaux. Le MNL, lui, fait entrer 2 dirigeants historiques des Tupamaros au sénat, José Mujica et Fernandez Huidobro, et compte 4 députés directs et 2 alternes dans l'intérieur du pays. Sa victoire est surtout le fruit d'un discours mêlant l'intégration politique à la majorité du FA, une modération en particulier sur la question des forces de répression et son expérience parlementaire acquise dans la dernière législature. Mais au-delà de ce virage, l'image de Mujica, aujourd'hui sénateur, reste celle d'un opposant au système

Pour la Corriente de Izquierda (Courant de gauche) du FA, dont nous faisons partie aux côtés d'autres secteurs de la gauche radicale, ce scrutin est un échec important. Nous n'avons pas réussi à faire réélire Elios Sarthou, sénateur sortant. Avec seulement 1,5% des voix, nous n'avons pas obtenu une reconnaissance de notre rôle en tant que secteur qui a impulsé et organisé les principales luttes sociales de la période, à commencer par la lutte contre l'article 29 de la loi d'investissement qui a reçu l'appui de 100 000 personnes lors du plébiscite du 7 janvier 1999 ou encore la lutte pour les droits de l'homme.

On peut expliquer cet échec par de nombreux facteurs, mais nous sommes convaincus que ce n'est pas une remise en cause de notre profil radical, alternatif, socialiste, révolutionnaire, en rupture avec le système et critique vis-à-vis de la gestion par le FA de la mairie de Montevideo. Une grande énigme

Nous ne pouvons pas déterminer aujourd'hui les scénarios futurs. Tout dépend des résultats du 28 novembre. Il ne fait aucun doute que le scénario le plus favorable passe par la victoire de Tabaré Vazquez. Les espoirs de changement qui l'accompagneraient seraient un important moteur permettant de développer l'organisation populaire pour soutenir le gouvernement et faire pression pour approfondir les transformations

Pour autant, le risque d'une intégration au système est bien réel. En l'absence d'une majorité absolue au parlement, les pressions se multiplieront pour des accords de sommet. C'est déjà ce qui se produit avec ce système électoral à deux tours qui encourage à modérer le discours pour gagner des électeurs non acquis au parti. C'est encore plus vrai quand un secteur important comme AU fait montre d'une évidente tiédeur dans les affrontements avec les dirigeants bourgeois. Cette évolution dangereuse était déjà manifeste dans son soutien à la réforme constitutionnelle qui a instauré le système à deux tours, alors que l'ensemble du FA s'y est oppose.

Le soutien apporté au projet de privatisation du système des retraites par Nin Novoa, candidat du FA à la vice-présidence, peut s'inscrire dans la même évolution. Le courant Vertiente Artiguista du FA, qui a recueilli 12,3% des voix, peut aussi aller dans le même sens, dans la continuité de sa collaboration directe à la mise en place d'une réforme néfaste du système éducatif impulsée par le gouvernement et les organismes internationaux.

Le changement des structures internes du FA dans la foulée de la réforme constitutionnelle interdit une présence directe des instances de base dans les organismes de direction. Ces instances ont constitué la garantie de positions radicales et de l'adoption de mesures pour s'opposer aux politiques de réformes de l'Etat impulsées par le gouvernement.

L'espoir de changement, cependant, est puissant dans la population et peut constituer un point d'appui pour les revendications et l'activité de la gauche radicale. Il faut s'efforcer de développer une stratégie pour l'organisation et la lutte en faveur des revendications du mouvement populaire

Voilà ce qui rend intolérable à la bourgeoisie la victoire du Frente Amplio.

Montevideo, le 14 novembre 1999

Une erreur sur cette page ?