Inprecor 1974–2004

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URUGUAY

Les Tupamaros, de la culture de résitance à la culture de gouvernement ?

· Inprecor n° 442, décembre 1999 · p. 25-26 · 1 932 mots

de la culture de résistance à la culture de gouvernement ?

Par Ernesto Herrera* Les élections nationales du 31 octobre ont été marquées, entre autres, par le score important du MPP (Mouvement de participation populaire), dans les rangs duquel le MLN-Tupamaros (Mouvement de libération nationale - Tupamaros) occupe une place hégémonique. Avec 125 000 voix, deux sénateurs et cinq députés, le MPP s'affirme comme la troisième composante du Frente Amplio (FA). Ce résultat, qu'on aurait tort de vouloir analyser de façon unilatérale, traduit d'une certaine façon non seulement un tournant à gauche de l'électorat, mais aussi le succès électoral d'un courant qui apparaît comme la gauche radicale.

Le vote pour le MPP, que tout le monde identifie avec les Tupamaros, a cristallisé un phénomène politique dont les effets restent actuellement difficiles à déchiffrer dans le cadre du système institutionnel. Il a aussi capté la majorité des voix de la gauche radicale, des militants de la résistance. Dans certaines régions de l'intérieur du pays, il a même recueilli des voix dans des couches sociales sans tradition de gauche ou qui votaient Jusqualors pour les courants "modérés" du Frente Amplio. Son score atteint le double de celui du Parti communiste (Démocratie avancée) qui recule par rapport à 1994 et n'obtient que 67 000 voix, un sénateur et un député. Accords et contradictions du MLN

Ce succès place le MPP-MLN dans une situation incomparable sur le terrain politico-institutionnel et lui permet d'apparaître dorénavant comme la voix des mouvements qui combattent quotidiennement le néolibéralisme. Les Tupamaros ont réussi sans aucun doute à gagner électoralement le soutien de milliers de militants sociaux, qui expriment un niveau de "conscience possible" oscillant entre la radicalité et la tradition révolutionnaire d'un côté, un certain "réalisme" anti-utopique de l'autre, dont

Tabar certains de ses dirigeants historiques se font es avocats. Son principal porte-parole, Jose Mujica, aujourd'hui sénateur, vient de le réaffirmer : « Changer le système est actuellement une utopie ».(1)

Des membres du noyau historique, issus des dures années de la guérilla, de la clandestinité, de la prison et de l'exil, composent l'équipe des conseillers de Tabaré Vasquez (en matière d'agriculture et d'élevage, de questions militaires ou économiques) et ont participé activement à l'élaboration du programme du Frente Amplio, en collaboration avec les composantes réformistes. Ils ne se sont pas privés de critiquer sans états d'âme ceux qui, sur des positions radicales, proposaient des alternatives ponctuelles à ce programme et s'efforçaient d'inscrire le "plan d'urgence" du FA dans une certaine logique anticapitaliste, comme l'ont fait notamment le PST (section uruguayenne de la IVe Internationale) et le Courant de gauche, coalition à laquelle participe le PST dans les rangs du FA.

Dans la période préélectorale, le MLN a mis l'accent sur la dénonciation des partis traditionnels et du gouvernement néolibéral, concentrée dans une formule reprise à satiété par Mujica lui-même : « II faut livrer aujourd'hui une bataille centrale contre la droite. Demain, on pourra penser à d'autres batailles. » Contre d'éventuelles déviations du FA ? Sans aucun doute. « La gauche peut accéder au pouvoir par la gauche et le quit-

Les Tupamaros :

Montevideo, à l'annonce des résultats du 1y tour ter par la droite. » Le rôle du MLN serait alors d'incarner une certaine conscience critique et vigilante sur les principes : si les Tupamaros ne faisaient pas partie du FA, « il serait encore plus déporté de l'autre côté. » (2)

Le MEN s'est trouvé en résonance avec des changements à l'œuvre au sein de la société, la montée du mécontentement populaire, une différenciation des niveaux de conscience et, fondamentalement, l'idée que l'unité face à l'ennemi commun devait aller de pair avec une attitude prudente face à un possible gouvernement du FA. Il a montré à nouveau sa capacité à interpréter les événements, la complexité des rapports entre les classes, les attentes des militants du FA et surtout à dégager les thèmes clés dans une conjoncture déterminée. C'est une qualité qu'il faut lui reconnaître.

Sur le plan programmatique, les positions du MLN sont plus discutables. Il voudrait défendre « un projet de civilisation différent de celui du néolibéralisme ». (3) C'est ce qu'il appelle le projet « Uruguay productif ». Il faut en premier lieu désigner « l'ennemi principal », à savoir « le capital financier », la bourgeoisie associée aux multina1. Interview publiée par le quotidien Folba de Sao Paulo, le 30 octobre 1999. 2. Cité par l'hebdomadaire Busqueda, le 15 avril 1999. 3. Fernandez Huidobro, dirigeant du MLN, dans l'hebdomadaire Mate Amargo du 25 mars 1999.

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tionales et les organismes internationaux, à commencer par le FMI. Dans l'optique des Tupamaros, cet « Uruguay productif » impose de nouvelles formes de redistribution progressive des ressources, le développement de l'industrie nationale, la détense des entrepreneurs nationaux face la concurrence étrangère, la protection juridique des droits des travailleurs et la création de formes de « propriété sociale » pour un nouveau type de producteurs et de commerçants. Quant à la dette extérieure, le MLN après avoir défendu l'idée de refuser de payer, ou d'un moratoire, s'est ensuite rallié à la majorité du FA en réclamant une « renégociation » et la formation d'un « front des débiteurs ».

Ces propositions programmatiques ne s'inscrivent évidemment pas dans une dynamique de rupture avec le système politique en place, pas plus qu'avec la logique du capital. Elles se situent dans le cadre d'un antinéolibéralisme « possible », dans une situation où les rapports de forces sont considérés défavorables aux propositions révolutionnaires.

Plus significatif encore, le MLN n'a pas hésité à engager des discussions avec des secteurs de l'armée, à rejeter le mot d'ordre de « vérité et justice » concernant les violations des droits de l'homme à l'époque de la dictature, à nouer des contacts avec des secteurs patronaux notoirement réactionnaires, en particulier dans l'agriculture et l'élevage. Il a critiqué le « parasitarisme » chez les fonctionnaires (et semble disposé à soutenir une variante autochtone du « salaire au mérite » dans les entreprises publiques). Certains des principaux dirigeants du MLN ont pris leurs distances avec les grèves, les mobilisations et les initiatives de démocratie directe (plébiscites) jugées comme tactiquement « contre-productives ». Il n'a pas non plus hésité à soutenir un député du MPP qui avait participé à une cérémonie de décoration de policiers sous le patronage du Ministère de l'intérieur. Il s'est encore proposé comme « interlocuteur » du gouvernement espagnol dans la question des négociations avec le nationalisme basque (cf. Les Tupamaros et la trêve de l'ETA, Inprecor n°434, avril 1999).

Néanmoins, le 8 octobre, à la veille des élections, alors que la droite se déchaînait dans une campagne anticommuniste virulente contre le FA, le MLN a rendu un nouvel hommage au Che et célébré l'anniversaire 4. Alberto Couriel, dirigeant de la Vertiente Artiguista, "Les changements dans la gauche latino-américaine", La Republica, 1 juillet 1999. 5. Ibidem. 6. Editorial de Correspondencia (n° 1, segunda epoca), mensuel du PST. 7. Ibidem.

de la prise de la ville de Pando, haut fait de la guérilla. La métamorphose politique du MLN n'est donc pas une entreprise honteuse de reniement de sa propre histoire révolutionnaire et ne le conduit pas à dénoncer la lutte armée en tant que méthode.

Double langage ? Décomposition politique ? Simple ajustement tactique ? Il serait risqué de prononcer un jugement définitif, de vouloir impliquer l'ensemble du MLN dans l'une ou l'autre de ces caractérisations. On ne peut pas davantage ignorer que ces contorsions politiques, programmatiques et stratégiques traduisent une articulation complexe de facteurs politiques, sociaux, culturels et idéologiques, résultant de l'offensive libérale, des brutales conséquences sociales des plans d'ajustement et, bien évidemment, de la crise de perspectives qui affecte l'ensemble des courants révolutionnaires et socialistes, à l'échelle nationale comme internationale.

Cela traduit surtout les modifications dans l'imaginaire et l'action politique des mouvements de la gauche latino-américaine. Les antécédents sont légion : la décomposition du M-19 en Colombie ; l'intégration au système et les affaires de corruption pour le FSLN ; les crises d'identité révolutionnaire dans les rangs du FMLN ; l'adaptation opportuniste de la gauche face au projet populiste de Chavez au Venezuela ; les renoncements programmatiques de la majorité de la direction du PT et de Lula lui-même qui préconisent aujourd'hui des « voies de développement et de lutte contre la pauvreté » en commun avec des entrepreneurs et des secteurs de l'oligarchie au Brésil. Lutte de classe ou cohabitation conflictuelle

Les courants réformistes soulignent à leur façon les changements importants dans la situation que connaît la gauche. Il y aurait d'un côté, la survivance de « foyers attachés aux principes fondamentaux de la culture de résistance » ; « cantonnés dans une attitude de ghetto, préconisant l'affrontement et maniant une rhétorique de classe traditionnelle » ; « sans capacité de proposition, ils se limitent à des slogans et se réclament de vieilles causes historiques anti-oligarchiques et anti-impérialistes ; ce sont de véritables survivances des années 60 ou même antérieures, et leur discours ignore la mise en valeur de la démocratie. » Il y aurait de l'autre « ceux qui ont une culture de gouvernement et qui se préoccupent de la viabilité de leurs propositions ». « Ceux-là ont progressé dans la rénovation programmatique en intégrant les nouvelles conditions nationales et internationales et ils ont redonné sa valeur à la démocratie. Ils proposent en conséquence des gouvernements de la majorité où les alliances sociales et politiques sont des éléments indispensables. » (4)

« Le réalisme politique et la culture de gouvernement s'acquièrent plus facilement quand on a l'occasion de participer à un gouvernement, directement ou dans le cadre d'une coalition, car les problèmes quotidiens ne peuvent pas se résoudre avec des recettes qui relèvent de la pure abstraction. Ceux qui ont eu une expérience gouvernementale ont acquis une maturité et une culture de gouvernement qui font défaut à ceux qui n'ont connu qu'une éternelle opposition. » (5)

Où se trouve aujourd'hui le MLN ? Un pied de chaque côté ? Ce dilemme n'est pas propre aux Tupamaros. On aurait tort de borner notre réflexion à penser que ce cours est irréversible. S'il s'agit bien de « dynamiser et approfondir le processus de résistance et de reconstruction du tissu social » (6), au-delà du résultat du second tour des élections, la question centrale est l'urgente nécessité d'une politique de front unique dans le camp de la gauche politique et sociale radicale, capable de transcender les cadres organisationnels qui cristallisent aujourd'hui sa division.

L'évolution politique du MLN n'est pas un mince problème pour la reconstruction d'un bloc politico-social qui organise la résistance face au néolibéralisme et permette, parallèlement, de « promouvoir un espace pour la réflexion et l'intervention commune de toutes et tous les militants radicaux et révolutionnaires » (7) Les résultats du scrutin du 28 novembre peuvent ouvrir sur des scénarios politiques nombreux et complexes. Mais deux choix se dégagent : soit la possibilité que soit dépassée la crise de direction politique de la bourgeoisie (avec l'idée de compromettre le FA dans une optique de « gouvernabilité ») ; soit l'ouverture d'une crise inédite permettant d'aller vers la transformation des rapports de forces entre les classes ou vers l'institutionnalisation d'une « culture de gouvernement » dans la gauche et les mouvements sociaux.

Quoi qu'il en soit, l'horizon immédiat pour la gauche radicale est riche de tensions, tactiques et stratégiques, difficiles à résoudre. Il s'agit de répondre aux exigences d'une politique de lutte de classe et à la tentation d'une cohabitation conflictuelle dans le cadre du système. Banaliser ces défis peut conduire à une sectarisation suicidaire et/ou à jeter par dessus bord des décennies d'accumulation politique révolutionnaire.

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