Notes de lectures Quand Sergo Béria plaide pour son père
Bien avant explosion du camp
socialiste", d'anciens apparatchiks, ou des membres de leur famille, avaient exprimé le besoin de parler (1). Il s'agissait toujours d'individus déçus et passés à l'Ouest (Svetlana, la fille de Staline Bajanov, son secrétaire) ou de bureaucrates déchus (Khrouchtchev après son éviction de 1964). Depuis 1991 les témoignages se succèdent et on a enfin la possibilité d'entrevoir ce qui se passait dans la tête des membres de l'élite régnante. Dès 1991, le vieux stalinien Tchouiev (2) publiait à Moscou ses « 140 entretiens avec Molotov ».
C'est maintenant au tour de Béria (3), l'ancien chef de la Sécurité de Staline, de prendre la parole. Certes, ayant été liquidé en 1953, quelque temps après la mort de Staline, il ne peut plus se défendre. Mais son fils, Sergo, est là pour prendre la relève. Béria, mon père est un ardent plaidoyer. La présentatrice, Françoise Thom, maître de conférences à la Sorbonne, qui « a recueilli et traduit ce témoignage, et établi l'appareil critique » nous prévient avec raison que « ce qui fait le prix de ces Mémoires est aussi ce qui doit nous inviter à les utiliser avec précaution. Sergo Béria a grandi dans un monde de mensonges, et de mensonges d'autant plus inextricables que la vérité était insoutenable ».
Les approximations et les contre-vérités abondent mais il paraît indiscutable que Sergo Béria croît à ce qu'il affirme et l'on a ainsi une des clés qui permet de comprendre comment les membres de la haute nomenklatura essayaient de se justifier auprès des leurs.
En gros, pour son fils, Béria « n'était certes pas un humaniste qui rêvait au bien du peuple. C'était un homme d'Etat, pragmatique, qui voulait obtenir des résultats ». Il voulait l'efficacité et. tout en admirant Staline, finit par être en désaccord avec lui (toujours au nom de l'efficacité) et à craindre d'être 1. Svetlana Allilouieva, Vingt lettres à un ami, Le Seuil, 1967 ; Boris Bajanov, Bajanov révèle Staline, Gallimard, 1979 Nikita Khrouchtchev, Souvenirs, Le Club français du livre, 1971. 2. Felix Tchouiev. Conversations avec Molotov, Albin Michel, 1995 3. Sergo Béria, Béria, mon père, Plon/Critérion, 1999. 4. Pavel et Anatoli Soudoplatov liquidé à son tour. Chaque fois qu'il la pu, Béria aurait limité les dégâts, que ce soit dans le domaine de la répression, de l'antisémitisme ou de la politique étrangère. Malheureusement, d'autres témoignages et surtout l'ouverture des archives après 1991 viennent apporter des démentis formels à nombre de ses affirmations, ce que relève fort bien la présentatrice : son père n'aurait été pour rien dans le massacre des officiers polonais à Katyn en 1940 (« les documents accessibles sont accablants pour Béria ») ; pour rien dans la déportation des peuples du Caucase ou des Tatars de Crimée en 1944 (« Rien dans les archives disponibles ne confirme ce récit » ; « Là encore, les documents d'archives disponibles n'étayent nullement la version de Sergo Béria »). Quant à l'assassinat de Trotski au mois d'août 1940, il aurait essayé de convaincre Staline d'y renoncer car Trotski n'était plus qu'un « cadavre politique » et son mouvement totalement noyauté par le NKVD. Staline n'en aurait fait qu'à sa tête, aurait convoqué Soudoplatov (le chef des "missions spéciales" du NKVD) et « supervisa lui-même les préparatifs ». Tout cela est totalement contradictoire avec le récit détaillé de Soudoplatov (4) racontant comment c'est Béria lui-même qui l'avait proposé à Staline pour éliminer « l'ennemi du peuple n°l » et comment c'est à Béria qu'il rendit compte régulièrement du déroulement de l'opération.
Il y a en fait deux portraits opposés caricaturaux de Béria : face à l'homme d'action qui « réprouvait la violence et la dictature d'une minorité » décrit complaisamment par Sergo se dresse le « provocateur abject », le « gredin [qui] s'est élevé sur l'échelle gouvernementale au-dessus d'un nombre inconnu de cadavres » tel que l'a défini Khrouchtchev dans son rapport secret de 1956. Il lui était certes utile de faire de Béria l'âme damnée de Staline afin de disculper quelque peu ses héritiers. Mais la réalité était autre.
Indiscutablement plus intelligent (avec Jerrold et Leona Schecter), Missions spéciales, mémoires du maître espion soviétique Pavel Soudoplatov, Seuil, 1994 5. Alexandre Adler, Voyages en mémoire soviétique, Le Monde du 5 novembre 1999 6. Utopie critique n° 7-8-9
Anna Larina Boukharine, Gallimard, 1990.
et plus cultivé que ses collègues du Politburo, il savait, quand il le fallait, faire des tournants politiques ou même sauver quelques individus pour des raisons d'efficacité dans les secteurs où ils étaient irremplaçables (notamment des Juifs). A deux reprises il s'efforça de symboliser le libéralisme politique en profitant des opportunités de l'heure : en 1938 lorsque Staline le fit monter à Moscou pour remplacer Yéjov à la tête du NKVD et en 1953 lorsqu'il fut nommé ministre de l'Intérieur après la mort de Staline.
En 1938, après avoir fait exécuter par Yagoda puis par Yéjov tous ses concurrents potentiels (c'est-à-dire tous les anciens compagnons de Lénine) Staline jugea qu'une pause répressive était nécessaire, tant pour des raisons intérieures qu'internationales. Yéjov fut accusé de tous les péchés (puis liquidé), nombre de détenus furent libérés et les arrestations et exécutions se firent plus discrètement. Béria sut en retirer un certain prestige. De même, en mars 1953, après avoir sans doute contribué délibérément à retarder les soins médicaux octroyés à Staline, Béria comprit qu'une ère nouvelle commençait et qu'il importait de rapidement changer son fusil d'épaule. Il fit aussitôt amnistier les médecins juifs du « complot des blouses blanches », poussa à la réconciliation avec Tito, à la réunification de l'Allemagne, à l'arrêt de la russification de l'URSS et il fit ouvrir les portes du goulag à la moitié des détenus. Il comptait bien évidemment en retirer tout le bénéfice en URSS et à l'étranger et apparaître comme le successeur naturel du tyran disparu. Ses collègues firent bloc pour l'en empêcher. Il fut arrêté le 26 juin 1953 et violemment cri• tiqué (en son absence) au Plenum du Comité central de juillet 1953 (dont la lecture des minutes détermina Françoise Thom « à s'intéresser au personnage de Béria et à recueillir le témoignage de son fils »). Officiellement il fut jugé en décembre 1953 et fusillé aussitôt après. Sergo Béria affirme qu'en fait, il fut assassiné chez lui lors de l'arrestation mais ses arguments sont minces.
Cet aspect contradictoire de Béria a été peu remarqué pendant l'ère de l'Union soviétique. Certes, dans un article récent du Monde, le journaliste Alexandre Adler (5) s'étonne d'avoir été capable, dès 1981,
« d'oser une comparaison entre les conceptions réformatrices de Béria du début des années 50 (...) et celles de Boukharine ». D'autres furent plus précoces et Michel Lequenne raconte, dans son étude captivante
"Les gangsters de la révolution" (6)
comment dès 1952-1953, avec quelques autres de la mouvance trotskiste, il avait su déceler un cours Béria distinct.
Cela étant dit, après avoir hautement apprécié le témoignage (même mensonger) de Sergo Béria et les
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ENVOI GRATUIT notes critiques de sa présentatrice il persiste un mystère difficile à comprendre. Pourquoi ne signale-t-elle pas qu'en 1994 est paru à Moscou, dans la collection "Les enfants sur leurs pères", et sous un titre presque semblable ("Laurent Béria, mon père") une version russe des
Mémoires de Sergo Béria ? Et pourquoi ne dit-elle mot des omissions de la version française et des contradictions qui opposent les deux ouvrages ? Grâce à l'obligeance de l'historien Jean-Jacques Marie nous avons pu prendre connaissance des extraits les plus significatifs et nous en citerons deux. Six pages de la version en cyrillique sont consacrées à une visite discrète qu'aurait faite à
Moscou en 1939 le physicien américain Robert Oppenheimer. Il aurait vécu 15 jours chez les Béria en se faisant appeller simplement Robert et se lia à Sergo. Plus tard son père lui aurait avoué qu'il était venu proposer ses services pour le projet de bombe atomique. Il n'y a là rien d'invraisemblable. Après la guerre d'Espagne nombre d'antifascistes occidentaux considéraient l'URSS de Staline comme le bastion de la