Par Pierre Beaudet
S ix mois après des massacres qui ont aili
tourner au génocide, le Timor oriental revit et cherche difficilement sa voie vers l'indépendance. Selon Avelino da Silva qui dirige le Parti socialiste timorais (une des composantes du CRNT, la coalition des mouvements indépendantistes qui a mené la lutte), la population s'impatiente devant les lenteurs de la lourde machine de l'ONU : « ils nous traitent comme des colonisés, sans nous laisser participer aux décisions qui concernent l'avenir de notre pays ». Depuis août dernier en effet, l'ONU a pris la relève de l'occupation indonésienne, après un demi-million de morts. Petit territoire pratiquement dépourvu de ressources, le Timor oriental aura fort à faire pour échapper à une autre dépendance que pourraient ériger es nouveaux "protecteurs" comme l'Australie et le Portugal (l'ancienne puissance coloniale). Déjà les entreprises multinationales australiennes tentent d'accaparer les juteux contrats pour reconstruire les routes et les infrastructures que l'ONU s'apprête à préparer. Crises en cascades
Cet affrontement au Timor oriental est en fait une petite partie du drame de l'Indonésie, un vaste archipel menacé par un puissant processus d'implosions et de crises. « Cela pourrait facilement déboucher sur une "yougoslavisation" à la puissance n », explique Max Lane, un chercheur de l'Université de Sydney très impliqué dans le mouvement de solidarité avec ce pays : « Pendant 35 ans, la dictature de Suharto a bloqué toute expression démocratique. Tous les Indonésiens, en particulier les minorités nationales et les peuples colonisés, ont été bafoués et aujourd'hui, devant l'affaiblissement du gouvernement, c'est l'explosion. » Avec le départ de Suharto en effet s'est amorcé un fragile processus de démocratisation. Depuis la fin de 1999, un nouveau gouvernement est en place, représentant une coalition hybride entre la tendance du
INDONESIA
président Abdurrahman Wahid, un traditionaliste modéré qui s'est opposé aux militaires dans le passé, et des groupes nationalistes comme le parti de Megawati Sukarnoputri, la fille du grand leader nationaliste renversé par les militaires en 1965. Bien que ce gouvernement ait élargi l'espace démocratique, il n'est pas évident qu'il puisse proposer des changements en profondeur, en partie parce que l'armée reste puissante et veille au grain. Dans plusieurs régions du pays, notamment a Aceh et à West Papua, des soulèvements sont en cours et pourraient conduire à l'éclatement du pays. Selon Otto Ondawame, qui représente la principale organisation indépendantiste papoue (Organisasi Papua Merdeka), la seule solution est « le retrait de l'armée indonésienne et l'organisation d'un référendum, comme au Timor oriental ». À Ambon dans les Moluques, les affrontements intercommunautaires entre chrétiens et musulmans ont fait plus de 2000 victimes au cours des derniers mois. « L'armée indonésienne est bien contente de ces affrontements explique Max Lane, car cela détourne lattention des vrais problèmes et crée un climat d'instabilité qui pourrait faire en sorte qu'une partie de la population réclame le retour du général Wiranto, le chef de l'ar-
Indonésie heng
Pour le nouveau président Abdurrahman Wahid et la vice-présidente Megawati Sukarnoputri : un héritage délabré mée ». Le problème se complique du fait que les régions séparatistes sont aussi celles où sont localisées d'importantes ressources de pétrole et de gaz. L'indépendance de ces régions relativement sous-peuplées laisserait l'Indonésie et ses 150 millions d'habitants dans une situation périlleuse. À la recherche d'alternatives
En plein coeur de Jakarta (la capitale), les mouvements populaires, forts de leur victoire de 1998 lorsqu'ils ont réussi à forcer le départ de Suharto, cherchent la solution qui éviterait l'implosion du pays. « Les petits peuples ont le droit à l'autodétermination, explique Budiman Sudjatmiko, un des leaders étudiants les plus connus au pays, mais les progressistes indonésiens préfèrent reconstruire l'Indonésie démocratique sur une base de décentralisation et d'autonomie ». Budiman qui dirige aujourd'hui un petit parti de gauche, le Parti démocratique du peuple (PRD), croit que la reconstruction de l'Indonésie sera possible pour autant qu'on puisse éviter « des changements de façade qui perpétueraient la mainmise des réseaux liant la famille Suharto aux quelques privilégiés de la société indonésienne et qui ont fonctionné à l'ombre de la dictature ». Les groupes progressistes demandent égale-
Indonésie ment la mise en place d'un tribunal pour juger les responsables des crimes commis durant les 35 années de dictature. « Le pire serait de passer l'éponge et d'accorder l'impunité à des gens qui ont été responsables de ce qui compte parmi les plus grands massacres du siècle », selon Budiman . À l'ombre du nouvel ordre international
Jusqu'à la dernière minute, les pays occidentaux et le Japon ont appuyé le régime de Suharto en dirigeant vers l'Indonésie investissements et prêts bancaires. Un silence assourdissant fut également la norme devant les atrocités perpétrées au Timor oriental, et ce, en dépit des pressions nombreuses des divers mouvements de solidarité dans le monde. Trop souvent comme à Vancouver en 1997, le Canada et les autres pays impliqués ont préféré jouer à l'autruche. « On prétendait que le développement économique amènerait automatiquement la démocratie », explique Max Lane, qui a été durant les années 80 un diplomate représentant l'Australie en Indonésie : « même les travaillistes australiens (l'équivalent du NPD) ont préféré se taire pour faciliter la tâche des grandes compagnies australiennes, qui ont profité des abondantes ressources naturelles de ce pays ». Le Japon, qui est le principal investisseur étranger en Indonésie, a ouvertement appuyé Suharto à plusieurs reprises, le présentant comme un « dictateur éclairé », capable de mener son pays à la « modernité ».
Aujourd'hui dans les grandes capitales souffle un vent de panique, car la crise indonésienne qui perdure menace des milliards d'investissements et de crédits. Selon Budiman, « la seule solution est de pratiquer un virage radical et d'appuyer réellement les forces démocratiques ». Les organisations populaires indonésiennes réclament également que les institutions financières comme le FMI cessent d'investir leur argent dans des grands projets d'infrastructure favorisant l'appropriation des ressources naturelles par les compagnies multinationales. Même la Banque mondiale admet maintenant que la population dans de nombreuses régions du pays crève littéralement de faim. « Il faudrait réorienter l'aide internationale vers les besoins de base et également décréter un moratoire sur la dette » explique Max Lane Car comme tant d'autres pays du tiersmonde qui essaient de sortir de la dictature, l'Indonésie ne peut en même temps rembourser cette dette héritée de la dictature et nourrir la population.