Pourquoi n'assiste-t-on pas à des révoltes? Pourquoi les travaileurs russes sont-ils si passifs ? Ces questions viennent naturellement à l'esprit lorsqu'on parle du chômage de masse, de la paupérisation, des salaires impayés et de la suppression des avantages sociaux, du pillage des richesses nationales et de la destruction du potentiel économique et humain de la Russie. Plus encore lorsqu'on apprend qu'il s'agit là des effets de la politique d'un gouvernement illégitime qui a fait du mépris de la loi son credo.
Les ouvriers russes ont énormément perdu au cours des années de restauration capitaliste, même si leur situation était loin d'être idéale auparavant. Ils ont résisté à cet assaut, mais leur résistance s'est avérée globalement infructueuse. Pour la plupart des observateurs cela était inattendu, étant donné que la classe ouvrière constituait l'immense majorité de la population, qu'elle était bien éduquée, socialement assez homogène, concentrée dans des entreprises géantes, massivement organisée dans des syndicats, entièrement exposée aux idées socialistes (sinon à la réalité) et disposant d'un niveau de vie qui, s'il traînait loin derrière celui des pays capitalistes riches, n'était pas si mauvais considéré globalement (tenant en particulier compte de la sécurité économique).
Cet étude présente une analyse du mouvement ouvrier russe, principalement des syndicats. Elle essaye surtout d'expliquer les causes de sa faiblesse. Ce faisant, je distingue, de manière relativement arbitraire, entre les facteurs "objectifs", principalement l'héritage du passé et la situation économique et internationale actuelle, qui sont relativement indépendants de la pratique du mouvement ouvrier, et les facteurs "subjectifs", essentiellement l'idéologie et la pratique des syndicats. Pour illustrer cette analyse je me limite aux exemples choisis dans l'industrie de l'automobile et des machines agricoles (le secteur ASM dans la nomenclature russe), qui sont généralement typiques et qui, dans d'autres pays, ont souvent constitué l'avant-garde du mouvement ouvrier. I. Les facteurs "objectifs" L'héritage historique
Une des caractéristiques centrales l'ancien régime était son incapacité à tolérer toute organisation sociale indépendante, en particulier toute organisation ouvrière, base sociale officielle de l'État. Le caractère totalitaire de l'Etat était requis pour compenser la fragilité de ses fondements sociaux et idéologiques. La bureaucratie dominante ne disposait ni de la propriété privée qui fonderait son pouvoir, ni de légitimité réelle : officiellement socialiste - donc démocratique et égalitaire —, le régime s'efforçait de préserver cette façade.
Les faiblesses
June étude de David Mandel*
La bureaucratie craignait la classe ouvrière. Les révoltes ouvrières en Europe de l'Est et en Union soviétique (Novotcherkask 1981, les grèves des mineurs en 1989 et 1991, la grève générale en Biélorussie en avril 1991) ont démontré que, sous ce système, les ouvriers pouvaient se mobiliser spontanément sur une grande échelle et comment leurs revendications matérielles initiales se transformaient avec une aisance relative en exigence de démocratie, une fois surmontée la peur de la répression. Plusieurs facteurs favorisaient cela : l'Etat-employeur unique, la gestion économique centralisée,
« Les usines à ceux qui travaillent » - projet de N. I. Altman pour un panneau mural sur la façade du Palais d'hiver, Petrograd 1918 le caractère relativement homogène de la classe ouvrière, sa concentration dans des entreprises géantes et, par-dessus tout, la fragile légitimité du régime. Les syndicats dans ce système étaient non démocratiques et asservis aux directions d'entreprises et à l'administration du parti. Alors qu'après la mort de Staline l'omniprésence policière fut plus limitée, la pratique des syndicats est restée marquée par leur implication dans la réalisation des normes de production et par leur alignement sur les directions d'entreprise. Les décisions essen* David Mandel enseigne à l'Université du Québec à Montréal. Il est co-fondateur de l'Ecole pour la démocratie ouvrière à Moscou, un projet canado-russe de formation syndicale.
tielles concernant les salaires, les avantages sociaux et le droit du travail étaient prises par les instances centrales du parti et du gouvernement et les syndicats y jouaient au mieux un rôle consultatif. Leur influence politique était des plus réduite. Les réunions du comité central des syndicats suivaient de peu celles du comité central du parti et leurs décisions étaient alignées sur les résolutions de ce dernier. La bureaucratie syndicale, surnommée "le cimetière des cadres du parti", était le dépotoir pour fonctionnaires "sans perspectives" du parti et de l'État.
Sur le papier les syndicats avaient un pouvoir considérable dans les entreprises. Bien qu'ils ne négociaient pas sur les salaires, ils contrôlaient l'application de la politique salariale et le respect du Code du Travail, participaient à la révision périodique des normes de rendement (auxquelles les ouvriers résistaient souvent vigoureusement), négociaient et contrôlaient les accords locaux concernant les mesures de santé et de sécurité du travail à entreprendre, la construction des logements et leurs standards, le ravitaillement, etc. Ils dirigeaient également l'Inspectorat de la santé et de la sécurité au travail, avec le droit d'enquêter, d'émettre des contraventions, de donner des ordres contraignants pour l'administration et même de fermer des ateliers et des usines entières. Ils participaient également à l'administration des avantages sociaux tels que les congés de maladie et de maternité, les retraites, les soins médicaux, les gardes d'enfants, les vacances subventionnées et les activités de loisirs. Formellement enfin ils avaient un pouvoir considérable dans la résolution des plaintes et pouvaient même provoquer le renvoi d'un directeur coupable de violer les conventions collectives ou le Code du travail.
Mais le fait que les exemplaires du Code du travail étaient pratiquement inaccessibles pour les activistes ordinaires du syndicat, sans parler des ouvriers de base, indique la réalité de ce statut. Il y avait quelques dirigeants syndicaux courageux, dévoués (et sans doute peu ambitieux), prêts à affronter les officiels du parti et les directeurs d'entreprises. Mais l'asservissement était la norme. Le président du syndicat d'entreprise était un des personnages de la fameuse "troïka" dirigeante, ensemble avec le directeur et le chef du parti. Lorsque les mineurs de charbon négociaient durant la grève de juillet 1989, les dirigeants du syndicat se sont 1. Citée par V. Mozhaev, Nezavisimaya gazeta, 11 novembre 1994. 2. V.M. Rutgaizen et lou. E. Shevnyakov, "Raspredelenie po trudu", EKO, n° 3, 1987.
naturellement assis aux côtés des représentants du gouvernement et des dirigeants économiques, face aux représentants des grevistes.
Il serait taux de dire que les syndicats ne défendaient pas les intérêts des ouvriers, mais ils le faisaient seulement dans la mesure où cela ne les amenait pas à entrer en conflit avec les directions et l'État. Il ne pouvait en être autrement. A l'exception (fort rare qui plus est) du degré le plus bas, les dirigeants syndicaux devaient leurs postes à une nomination d'en haut. Mobiliser les ouvriers contre l'administration violait le principe fondamental du régime. La répression impitoyable de la grève générale à Novotcherkask en 1962 n'était pas un excès des autorités nerveuses. Des grèves survenaient parfois dans les ateliers isolés, mais tout dirigeant syndical qui aurait osé en assumer la direction, aurait perdu son emploi et sa carte du parti et se serait retrouvé probablement entre les mains du KGB. Au cours d'une des campagnes périodiques pour raviver les syndicats, Troud, leur journa national, les a qualifié assez justement de « semi-défenseurs » des ouvriers (1). Bien sûr ces campagnes échouaient toujours. La nature paternaliste des relations sociales
Mais le cadre répressif ne permet pas à lui seul d'expliquer cet asservissement. Les ouvriers avaient l'identité de "nous", les impuissants et les sans-priviléges, contre "eux", les chefs. Mais d'autres aspects du système tamisaient l'antagonisme et confondaient les lignes d'opposition. Le groupe dominant était organisé en une hiérarchie de pouvoir et de privilèges, chaque administrateur étant sous la houlette de son supé rieur. Les ouvriers pouvaient ainsi se considérer comme l'échelon le plus bas de cette échelle. De plus, du point de vue de ses origines sociales, la bureaucratie était encore un groupe relativement ouvert.
La nature paternaliste des relations sociales était donc plus importante. Les ouvriers étaient impuissants, mais ils jouissaient d'importants droits sociaux, en particulier de la sécurité du travail, d'un emplo garanti et d'un "salaire social" qui incluait la gratuité des soins de santé et de l'enseignement à tous les niveaux, les pensions et retraites, le logement et les services communaux presque gratuits, les activités culturelles et de loisirs fortement subventionnées, ainsi que les transport en commun et les denrées alimentaires de première nécessité. Cela équivalait en moyenne à deux tiers de leur salaire monétaire en 1984 (2). Toute propagande officielle mise à part, il y avait là une base matérielle pour que les ouvriers regardent cet État comme un père protecteur, bien qu'autoritaire et corrompu.
L'Etat paternel les défendait aussi contre un monde capitaliste hostile.
Le paternalisme, ou le "corporatisme", était même plus prononcé au niveau de l'entreprise. Ici le directeur jouait un rôle double : il était à la fois représentant de l'État dans l'entreprise et lobbyiste en faveur de son entreprise ainsi que défenseur de son « collectif de travail » (terme incluant les gestionnaires) devant l'État. Ni le profit, ni la réduction des coûts du travail ne constituaient une préoccupation majeure pour les directeurs. Ce qui importait, c'était les tâches de production, telles que fixées par le plan. Leur réalisation dans les conditions fondamentalement incertaines de l'économie "planifiée" exigeait de disposer d'une force de travail relativement nombreuse et flexible. Pour assurer cela dans les conditions de pénurie chronique de la force de travail, les directeurs tentaient de donner les salaires relativement hauts et se montraient flexibles sur les horaires du travail et la discipline durant les périodes de relâchement. De plus, dans la mesure où les primes et les avantages sociaux étaient liées aux performances de l'entreprise, les travailleurs pouvaient trouver un intérêt dans la réalisation des tâches du plan. Lorsque la direction, soutenue en cela par le syndicat, appelait à « prendre en compte la situation de l'entreprise » afin de faire accepter le non-respect des normes de travail, et surtout, vers la fin du trimestre, des heures supplémentaires sans fin et des samedis travaillés, les travailleurs l'acceptaient en général. La crainte jouait un rôle,
mais il y avait aussi le sentiment que leurs intérêts étaient liés à ceux de l'entreprise.
La libéralisation gorbatchevienne, le volet politique de sa réforme marchande, a ouvert un espace pour un mouvement ouvrier indépendant. Les grèves concernant la durée du travail et les salaires sont devenues plus fréquentes, touchant parfois les entreprises entières et pouvant durer plusieurs jours. Mais jusqu'à la grève générale des mineurs de 1989, il n'y a pas eu de mouvements ayant entraîné plusieurs entreprises. Au cours du mouvement grévistes du printemps 1991 (mineurs avec un soutien éparpillé dans d'autres branches et la grève générale en Biélorussie) l'action collective a fait un nouveau pas en dehors des murs d'une entreprise isolée. le mouvement s'étendait graduellement, mais la majorité des ouvriers n'avait pas encore été impliquée dans une action collective au moment où l'Union soviétique a finalement disparu. Des organisations ouvrières indépendantes ?
Gorbatchev a même publiquement réprimandé les syndicats, les accusant de danser sur l'air des directions d'entreprises, mais ils ne sont pas pour autant devenus indépendants, même s'ils ont subi une décentralisation radicale de leurs organisations. Il y avait quelques exceptions, surtout dans les entreprises ayant connu des mobilisations spontanées de la base ouvrière, mais elles étaient rares. Après leur grève de 1989 les mineurs avaient élu nombre de leurs dirigeants grévistes à des postes de responsables syndicaux, mais la plupart les ont abandonnés, frustrés. En 1990 le Syndicat indépendant des mineurs a été formé sur une plate-forme d'indépendance syndicale. Cet événement a été suivi par la création d'autres syndicats "libres" ou "alternatifs" les plus réussies ayant lieu dans le secteur des transports (dockers, contrôleurs aériens, conducteurs de trains, pilotes, etc.). Ailleurs, en particulier dans l'industrie automobile, les syndicats alternatifs, quand ils existent, ne représentent que des minorités réduites à côté des grands syndicats "traditionnels". Bien qu'indépendants des directions, les syndicats alternatifs, jusqu'à une date récente, ont soutenu le régime de Eltsine et sa « thérapie de choc ».
Dans le cadre de sa réforme Gorbatchev a également créé des organes d'autogestion (STK), dont les pouvoirs étaient assez limités et ambigus. La plupart furent facilement dominés par les directions d'entreprise. Un mouvement authentique des STK n'est apparu qu'en 1990 en réponse à la décision de Gorbatchev de mettre fin à l'autogestion comme condition nécessaire d'un saut dans le capitalisme. Ce mouvement exigeait l'autonomie des entreprises et le transtert du pouvoir des mains des directeurs vers celles des collectifs du travail. Mais il n'a jamais acquis un soutien très actif dans la base ouvrière et il ne semble pas que ses dirigeants aient tenté de mobiliser celle-ci.
Le mouvement des STK s'opposait au système bureaucratique mais il manquait de programme économique propre, mis a part l'autonomie de l'entreprise. Ainsi, et aussi parce qu'il cherchait le soutien politique en haut plutôt qu'en bas, il fut une proie facile pour les forces libérales. Ses dirigeants apportèrent leur soutien à Eltsine, qui leur promettait de grandes choses, mais qui une fois installé fermement au pouvoir privatisait l'économie par une voie qui excluait en pratique les travailleurs et du pouvoir et de la propriété. Quant aux syndicats, il n'ont vu dans les STK que des rivaux potentiels et ils n'ont pu adopter une position claire et indépendante vis-à-vis de la privatisation.
Malgré le progrès réel du mouvement ouvrier sous Gorbatchev, les ouvriers russes dans leur ensemble ne sont pas parvenus à construire leurs organisations indépendantes et à élaborer leur propre programme de transformation sociale. Il y avait plusieurs raisons à cela. La plus évidente est qu'ils n'ont pas disposé du temps nécessaire pour surmonter le lourd héritage d'un demi siècle de domination totalitaire : la peur, le cynisme, l'atomisation, l'asservissement à l'autorité arbitraire et la complicité avec cette autorité, et surtout, un faible sentiment de dignité et l'absence de la notion des droits. La capacité d'auto-organisation et de solidarité se développent dans la lutte, mais la majorité des ouvriers n'ont pas été activement impliqués dans le mouvement. Si l'ouverture politique initiale avait été la conséquence de luttes d'en bas plutôt que d'une décision prise par en haut, il est probable que le mouvement se serait devéloppé plus rapidement, mêm s'il est vrai que le mouvement ouvrier a poussé les revendications au delà de ce que Gorbatchev attendait de lui.
L'incapacité du mouvement ouvrier d'élaborer son propre programme était partiellement un héritage du passé "communiste", qui avait fait beaucoup pour discréditer non pas tant les valeurs socialistes - les ouvriers restent attachés aux idéaux de la démocratie, de l'égalité et de la justice sociale (3) - que les dispositions institutionnelles permettant de les réaliser. Après le socialisme bureaucratique les ouvriers ne croyaient plus qu'aucune sorte de planification centra-
Les chômeurs, un phénomène nouveau lisée pouvait être démocratique. Ils étaient allergiques à toute forme de centralisation ce qui a joué en faveur des forces libérales, qui venaient pour dominer le paysage idéologique. Le contexte international
Cette incapacité de développer une analyse et un programme indépendants s'inscrit aussi dans la période historique : une période de retraite des mouvements socialistes et ouvriers à travers le monde. Il n'y avait pas de modèle socialiste attractif — les systèmes "communistes" étaient en stagnation ou occupés à restaurer le capitalisme — ni de mouvements offensifs capables d'inspirer les ouvriers soviétiques. Même les luttes défensives victorieuses contre la marée néolibérale étaient rares. Pour les ouvriers russes qui, grâce à l'ancien système de censure et de restrictions de voyages, avaient peu de connaissance de la réalité capitaliste, le capitalisme pouvait paraître, comme le présentaient les libéraux, comme le seul système "normal".
De plus, les forces restaurationnistes en Russie recevaient une aide politique et financière du capital international, du G-7 et de ses institutions financières. Sans ce soutien aux moments particulièrement critiques, la « thérapie de choc » n'aurait pu être appliquée sans ajustements durant si longtemps. Par contraste, le mouvement ouvrier international a été pratiquement absent de la scène russe. Le peu d'aide envoyé l'a été pour aider les syndicats à s'adapter au capitalisme et non à lutter pour une alternative ouvrière. Pire, l'AFL-CIO a activement encouragé le 3. Cf. D. Mandel, "A Market Without Thorns" in Perestroika and the Soviet People, Montreal, Black Rose Press, 1991, pp. 91-116.
syndicalisme affairiste et a poussé les éléments syndicaux les plus militants vers le camp de Eltsine. Une longue dépression économique
La dépression est le fait fondamental aujourd'hui. Au cours des neuf ans écoulés l'économie n'a cessé de se rétrécir. Le PNB atteint à peine 50 à 60 % de son niveau de 1990, la production industrielle est estimée à environ 45 % (4). Dans le secteur ASM (l'industrie automobile et celle des machines agricoles dans la nomenclature russe), la production de machines agricoles, d'autobus, de trolleybus et de camions a été réduite de 90 %. La production automobile atteint 80 % de son niveau d'avant la crise, ce qui constitue l'exception saillante dans le vaste complexe de construction mécanique.
Le principal facteur du déclin est la contraction de la demande intérieure - actuellement à un tiers de son niveau de 1990 (5) - et la situation financière critique des entreprises, qui ont perdu leur capital circulant à la suite de la libération des prix de 1992, manquent d'accès au crédit et subissent les impôts élevés et les hauts prix de l'énergie et des matières premières. L'investissement a diminué tous les ans depuis 1990. En 1998 il était en dessous du sixième de son niveau de 1990 (6). L'investissement net est négatif, ce qui signifie que le capital accumulé en Russie est progressivement détruit. La Russie subit une rapide désindustrialisation.
La politique d'État est le principal facteur de cette dépression. Le projet gouvernemental était de privatiser aussi vite que possible et d'exposer les entreprises à la 4. S. Shenfield, "On the Threshold of Disaster : The Socio-Economic Situation in Russia", rapport non publié, 1999 ( site web de la FNPR : <www.trud.org/index7-4.htm>); Rossiya, 4 novembre 1999 (chiffres de la Douma basées sur les rapports du Comité d'Etat des Statistiques). 5. Ekonomitcheskii fakul'tet Ekonomitcheskii almanakh, vyp. Moscou, 1997, p. 97, p. 31 ; Goskomstat Rossii, Informatsiya • sotisal'no-ekonomitcheskom polozhenii Rossii, yanvar'-aprel' 1999g, Moscou, 1999, p. 54. 6. Ekonomicheskii almanakh, 1997, pp. 11, Bank Austria E-W report 1/99, p. 22; Goskomstat Rossii, site web <www.gks.ru/osnpok.htm> 7. I.V. McKeehan, "Poverty or Alcoolism", Johnson's list ([email protected]) 18 août 1999. Adaptation d'un article à paraître dans Social Science and Medecine, hiver 2000.
discipline du marché, les laissant couler ou apprendre à nager. Très rapidement les prix ont été libérés, les subventions supprimées, l'économie ouverte à la concurrence internationale, l'approvisionnement monétaire restreint - tout cela après un demi-siècle d'économie centralement administrée. Il est difficile d'éviter d'en conclure que les réformateurs voulaient "restructurer" en procédant à la destruction d'une grande part de l'industrie existante, car on n'a pas laissé aux
« La terre à ceux qui la travaillent » - projet de N. I. Altman pour un panneau mural sur la façade du Palais d'hiver, Petrograd 1918 entreprises ni le temps ni les ressources pour s'adapter. Cette politique a été conçue et promue par le G-7 et été adoptée avec enthousiasme par le régime Eitsine.
de cette période est le maintien de la liberté
Sovetskaya d'association et de parole, ce qui n'est pas peu au regard de l'histoire russe. Les syndicats subissent relativement peu de régulation de la part de l'Etat, qui n'a eu que très
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I, TEIS, rarement recours à la coercition, même confronté aux actes de désobéissance civile tels le blocage des voies de chemin de fer ou des routes. Et malgré les efforts gouvernementaux, la législation du travail résiste encore favorablement sur plusieurs terrains à la comparaison avec les codes de travail occidentaux, grâce aux survivances de la période soviétique.
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Du point de vue des ouvriers, le seul gain
Mais la valeur pratique de ces droits est une autre question. La nouvelle constitution, introduite à la suite d'un référendum truqué, donne pratiquement tous les pouvoirs au président. La sanglante suppression du Soviet suprême en 1993 était un avertissement à toutes les forces oppositionnelles pour qu'elles respectent les bornes de la nouvelle pseudo-démocratie, chose que les partis (y compris le PC) et les syndicats ont généralement fait. Le gouvernement a déclaré en pratique un moratoire sur la légalité. Qui dispose du pouvoir et de suffisamment d'argent peut ignorer la loi sauf, bien sûr, s'il s'attire la colère d'un autre qui dispose de plus d'argent ou de pouvoir. Le gouvernement à donné l'exemple. La corruption est endémique à tous les niveaux. Sa politique fiscale est elle-même basée sur le vol : les salaires sont retenus durant des mois sans indexation ; les dépenses votées dans le budget ne sont pas faites ; les commandes de l'État aux entreprises restent impayées. La privatisation russe a probablement été le vol le plus massif de l'histoire. Les syndicats n'ont aucun recours réel devant la justice, à l'exception des cas individuels d'ouvriers, tel un licenciement abusif, mais même dans de tels cas la procédure peut prendre des années
Les particularités du capitalisme russe
La capitalisme russe présente nombre de traits particuliers. Les droits de propriété sont fragiles et vagues. Les propriétaires ne peuvent compter sur l'État pour assurer la défense de leurs droits, qui, d'ailleurs, ne sont pas perçus comme légitimes par la majorité de la population. Le titre légal lui même est souvent objet de conflit et ne garantit pas le contrôle. Le Code du travail a toujours une disposition qui permet aux syndicats d'obtenir le limogeage d'un directeur et cet article est encore parfois appliqué, fut-ce au prix de grands efforts. Là où les ouvriers étaientt assez unis et déterminés pour reprendre les entreprises ou imposer leur contrôle sur la gestion, ni les propriétaires ni l'État n'ont été capables de les déloger. Dans la plupart des cas cependant, le directeur exerce le pouvoir absolu, sans restrictions de la part des propriétaires, de la loi ou des ouvriers.
Déjà en 1992 les salaires dans l'économie officielle de deux-cinquièmes des travailleurs ne permettait pas la satisfaction quotidienne des besoins. En 1994 c'était le cas de deux-tiers des travailleurs. Depuis la situation a empiré (7). La force de travail est
"libre", mais son déplacement vers des grandes villes, où l'offre du travail est plus abondante, est limité par des règlements locaux (anticonstitutionnels) et par l'absence absolue de logements locatifs disponibles.
Mais le trait le plus frappant du capitalisme russe est son cannibalisme: il consomme la richesse accumulée dans le pays et détruit la capacité de production des richesses. Les déductions pour dépréciation dépassent 30% du PNB (8). Estimé à 136 milliards de dollars américains, le montant des capitaux sortis de Russie entre 1993 et 1998 dépasse de loin les investissements étrangers et les prêts internationaux reçus (9). Les dépenses pour la recherche et le développement ont été divisées par 15 ; celles pour la science, par 50. Beaucoup de scientifiques ont émigré ou ont abandonné leur profession. Les ouvriers et les ingénieurs les plus qualifiés furent parmi les premiers à quitter leurs entreprises moribondes pour le nouveau secteur privé, où leurs qualifications sont rarement employées. Un chiffre en dit long sur l'état de l'enseignement : seulement 30 % des conscrits maîtrisent aujourd'hui les mathématiques de base ; ils étaient 90 % dans l'armée soviétique (10).
Non seulement les qualifications, mais la force de travail elle-même est détruite à la suite de la baisse du niveau de vie, des restrictions des soins de santé, du stress provoqué par la dépression et la déstructuration sociale. Le taux de naissances est brutalement tombé et celui des décès masculins atteint les niveaux du XIX* siècle. La diminution naturelle de la population (i.e. excluant les effets des migrations) était d'environs 3,5 millions entre 1992 et 1997, pour une population de 148,7 millions (11). Selon un démographe américain éminent, le scénario le plus probable pour les prochaines cinquante années est un déclin de la population russe d'environ 45 % par rapport au niveau de 1992, à comparer avec la projection d'un accroissement de 45 % de la population des États-Unis durant la même période (12).
En Russie la distinction entre les affaires légales et illégales ne peut être réalisée qu'en théorie (13). Les affaires ne peuvent être conduite en respectant complètement la légalité. Lorsque les éléments criminels ne contrôlent pas directement les entreprises — selon le gouvernement russe les mafias contrôlent 50 % du secteur privé et 60 % du secteur étatique (14) - les gérants payent un tribut aux mafias ou à des fonctionnaires de l'État ou volent pour leur propre compte. Normalement on assiste à une combinaison savante de tout cela.
Un autre facteur distinctif de l'économie est sa démonétisation - à la fin de 1998 une moyenne de 52 % des ventes de l'industrie étaient payée en nature (15). Ce qui concerne plus directement les ouvriers est le retard de payement des salaires, qui en mars 1999 étaient en moyenne de 4,2 mois dans le secteur automobile (voitures et camions) et de 7,4 mois dans celui des machines agricoles (16). Les retards de salaires sont en fait une épargne forcée extorquée par les entreprises à leurs salariés à un taux d'intérêt
Projet d'une "agitauto" (*agitavtomobil') pour la manifestation du 1 mai 1931 à Leningrad. L'inscription « Rapport » et la forme générale qui rappelle un bureau relèvent-ils du mauvais esprit de l'artiste ou de l'inconscient bureaucratique? négatif (aucune indexation). Les directeurs se rétractent derrière les conditions objectives, mais devant la corruption rampante, les ouvriers ne savent plus qui blâmer.
Il n'y a pas de consensus au sein du mouvement ouvrier à propos de la nature des intérêts des directeurs, mais il est un fait que la quasi-totalité des directeurs vit bien mieux aujourd'hui que sous l'ancien régime, alors que la quasi-totalité des ouvriers vit beaucoup moins bien. Comme la perspective d'un changement de la politique gouvernementale et d'un redressement économique s'estompe, les directeurs ont tendance à regarder leurs entreprises comme une source de rentes ou simplement un objet de pillage. N'ayant pas nécessairement envie de les détruire complètement, car elles restent la source de leur enrichissement personnel, ils ont une faible incitation pour faire l'effort - probablement vain - de les remettre en état. Les directeurs sont largement libres de tout contrôle — celui des propriétaires, celui de l'État et celui des syndicats. Mais ils sont aussi relativement libres des pressions des forces du marché, car la loi sur les faillites reste "douce" et son application reste une décision politique. En outre, comme on l'a déjà signalé, les directeurs parviennent à se procurer des prêts à taux négatif auprès de leurs salariés. Les syndicats et les partis politiques pro-manageriels (tel le parti communiste) citent le sur-emploi comme preuve que les directeurs sont toujours "rouges" et aspirent à « préserver le collectif de travail » Mais les coûts de cet "excès" de main d'œuvre sont supportés exclusivement par les ouvriers sous la forme des salaires de misère. Les facteurs limitant la résistance ouvrière
Deux éléments de la situation ouvrière affaiblissement particulièrement la capacité de résistance des travailleurs : l'insécurité économique aiguë et, à défaut d'un terme plus adapté, la décomposition sociale croissante de la classe ouvrière.
Le chômage est monté de zéro à un taux réel proche de 30 % (en incluant ceux qui travaillent par défaut à temps partiel et ceux qui sont payés en dessous du niveau de subsistance minimal) (17). Le secteur ASM a perdu plus que 60 % de ses emplois depuis 1992 (18). Le très mince filet de sécurité sociale ne peut en rien apaiser la crainte de la perte d'un emploi. Et le fait d'en avoir un ne garantit même pas une sécurité temporaire. Selon le Centre russe de recherche sur le niveau de vie, le salaire moyen en 1998 était égal au double du niveau minimal de subsistance (à comprendre littéralement). Et ce chiffre suppose que les salaires sont payés intégralement et ne reflète que partiellement la chute de 40 % des salaires réels après la crise financière d'août 1998 (19).
Dans les grandes villes certains ouvriers ont recours à un deuxième emploi. Mais cela nécessite un bonne santé et en général une qualification particulière ou une voiture Pour les travailleurs des petites villes les lopins de terre à la campagne (en général 600 m') sont la meilleure méthode pour compléter le salaire. Les parents retraités partagent parfois leurs pensions, bien que celles-ci soient en général en dessous du 8. S. Menshikov, "Russian Capitalism Today", Monthly Review, July-Aug., 1999, p. 82. 9. Financial Times, 21 août 1999. 10. S. Shenfield, "On the Threshold of Disaster". 11. Ibid. 12. M. Feshbach, "A Comment on Recent Demographic Issues and a Forbidding Forecast", David Johonson's Russia List, 4 août 1999, ([email protected]). 13. Financial Times, 29 août 1999. 14. Izvestiya, 11 novembre 1999 15. Menshikov, op. cit., p. 95. 16. "Rapport du Vice-Président à la 11° session plénière du Comité central du Syndicat ASM", 15 avril 1999, p. 12, non publié. 17. Selon la principale fédération syndicale. Solidarnost', n° 15, avril 1999. 18. Golos profsoyuza, n° 3. 1999, p. 2 ; et "Rapport du Président au 3° congrès du Syndicat ASM", octobre 1997, p. 20. (non publié) 19. Izvestiya, 9 juin 1999.
niveau minimal de subsistance (20). Le coût toujours faible, bien que croissant rapidement, des loyers (les ouvriers ont hérité de leurs appartements de la période soviétique), des services et des transports publics urbains est un facteur plus important pour la survie. Les soins médicaux d'urgence et routiniers restent en général gratuits, mais les médicaments, les analyses médicales, l'hospitalisation et les opérations entraînent des frais importants. L'enseignement élémentaire et secondaire restent gratuits, mais les parents sont sans cesse sollicités pour contribuer. Enfin le chapardage des objets pouvant présenter une quelconque valeur dans les entreprises, reste assez répandu.
La restauration du capitalisme a eu un très grand impact sur la structure et la composition de la classe ouvrière. En éliminant l'État comme employeur dans l'industrie, la privatisation a conduit à une forte différenciation du statut du travailleur, entre régions et secteurs et en leur sein. Dans le secteur ASM par exemple, l'entreprise de production des voitures VAZ, qui a gardé l'essentiel de sa force de travail, paye un salaire moyen six fois plus élevé que celui payé par Rossel'mach (machines agricoles), qui a perdu les trois quarts de sa force de travail (21). Les salaires peuvent varier largement à l'intérieur d'une entreprise, pour le même travail et le même niveau de qualification, ce qui sape la solidarité.
La force de travail employée dans l'ensemble de l'industrie s'est réduite de 42 % entre 1990 et 1992 (22). Il s'agit pour l'essentiel de « départs volontaires », les ouvriers cherchant un travail et un salaire eur permettant de vivre. Les premiers à partir furent les jeunes ouvriers, les plus qualifiés, généralement les plus hardis et les plus capables à s'adapter à une nouvelle situation. Il s'agissait souvent d'ouvriers qui avaient été à l'avant-garde de la renaissance du mouvement ouvrier sous Gorbatchev. Les ouvriers restants sont en moyenne plus agés et ils tendent à être plus prudents et plus soumis, craignant de perdre leurs emplois et 20. Russia Journal, n° 31, 1999. 21. ASM-Kholding, Analiticheskii obzor, yanvar'oktyabr' 1998 g. Moscow, 1998, p. 44-45. 22. Goskomstat Rossii, Rossiiskii statisticheskii ezhegodnik 1996, Moscow, Logos, 1996, p. 84 ; Goskomstat, Rossiya '99, 1999, p. 28. 23. L'essentiel de ce qui suit (à l'exception d'indications contraires) est basé sur l'observation directe, les interviews ainsi que les discussions au cours des séminaires syndicaux. 24. Le Devoir (Montréal), 7 octobre 1998. Goskomstat, Informatsiya o sotsial'no-ekonomicheskom polozhenii Rossii, n° 4, 1999, pp. 60-61. 25. Golos profsoyuza, n° 3, 1999, p.2 et n° 2-3, 1998. p. 4.
leurs retraites. L'irrégularité des cadences de travail, le caractère incertain des salaires et leur niveau insuffisant, sapent la discipline et démoralisent les ouvriers. Les jardins ouvriers
Ce chapitre traite des syndicats "traditionnels" , dont la plupart font partie de la FNPR (Fédération des syndicats indépendants de la Russie). Ils regroupent plus de 90 % des ouvriers syndiqués. En 1998 la FNPR annonçait 40 millions de membres, soit 90 % des salariés des grandes moyennes entreprises (24) (les entreprises nouvellement formées du secteur privé sont petites et sans organisation syndicale en leur
Какбыего 19. 209
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« Comment le [Eltsine] protéger [conserver] ? » sein). Les syndicat ASM (ouvriers de la construction automobile et des machines agricoles) annonçaient 800 000 membres en 1998, soit 88,56 % des salariés du secteur (25). Les autres ne sont pas syndiqués ou font partie d'un syndicat "alternatif" ou non-affilié (mais traditionnel).
Ce qui suit est une analyse de la pratique des syndicats traditionnels. Même s'il y a des exceptions, dont certaines seront examinées par la suite, elles ne sont pas encore assez répandues pour pouvoir modifier cette image d'ensemble. Les principaux problèmes des syndicats peuvent être formulés comme une série de paradoxes :
1. Le démantèlement du système soviétique et la dépression économique ont sapé les bases matérielles du paternalisme. Mais dans la pratique les syndicats ne sont pas devenus indépendants des directeurs ou de l'État.
2. L'État a cessé d'exercer un contrôle direct sur la vie intérieure des syndicats et le pouvoir a été décentralisé en leur sein. Mais les syndicats restent bureaucratisés et non et les seconds emplois drainent l'énergie et l'engagement. Le stress de la crise économique a surtout atteint les hommes, parmi lesquels l'alcoolisme est pandémique. II. Les facteurs "subjectifs" (23) démocratiques, avec des membres qui restent aliénés
3. Alors que la syndicalisation demeure élevée, les syndicats sont incapables d'unifier et de coordonner la résistance ouvrière Il y a un manque de solidarité. Le « partenariat social »
L'idéologie et la pratique du « partenariat social » ont trouvé un large soutien parmi les dirigeants syndicaux de tous les niveaux. Sa prémisse est que les ouvriers et les directeurs ont un intérêt fondamental commun - la santé de leur entreprise — ce qui crée une solide base pour leur coopération. Par extension, les intérêts communs avec les ouvriers des autres entreprises sont secondaires. Et alors qu'en paroles les dirigeants insistent sur la nécessité d'être forts pour être acceptés en tant que partenaire, en pratique ils traitent le "partenariat" comme une formule magique capable d'éliminer les contradictions sociales et ainsi de les libérer de la nécessité de construire un rapport de forces pour d'affronter les directeurs et l'Etat. En conséquence ils n'attachent pas la priorité au développement d'une base militante, consciente et engagée, ou à élever la démocratie en tant que moyen permettant d'atteindre cette fin.
Avec la restauration capitaliste le gouvernement russe, secondé par les organisations comme l'Organisation internationale du travail (OIT), a commencé à promouvoir l'idéologie et le cérémonial du "partenariat". Il n'était pas difficile d'en persuader les dirigeants syndicaux, la nouvelle formule leur permettant d'habiller leur vieille pratique d'une phraséologie "marchande" appropriée. Il leur importait peu que les bases matérielles du vieux paternalisme — l'État répressif, la garantie d'emploi, la sécurité du travail et du salaire, le salaire social — ont disparu ou ont été sérieusement sapées. Ni que le développement massif de la corruption des directeurs changeait à l'évidence la donne.
La crise économique et la menace qu'elle fait planer sur les emplois et la survie même des entreprises a, jusqu'à un certain point, remplacé l'idéologie socialiste et le salaire social comme argument principal
pour l'asservissement du syndicat. Bien sûr, tout syndicat doit tenir compte de la menace de pertes massives d'emplois voir même de fermeture de l'entreprise lorsqu'il analyse es demandes patronales de concessions ou ses propres revendications. Les dirigeants syndicaux prétendent que l'alternative au "partenariat" serait une guerre de classe permanente, destructrice pour les deux camps. Cependant même les travailleurs les plus militants reconnaissent que l'usine ne peut fonctionner sans un coopération minimum avec la direction. Le choix réel n'est pas entre la paix sociale et la guerre, mais entre l'indépendance ou l'asservissement du syndicat, entre le syndicat agissant comme "promoteur" de la politique de la direction ou au contraire, adoptant une stratégie fondée sur son analyse indépendante des intérêts de ses membres.
Comme auparavant, direction demande aux ouvriers de « prendre en compte la situation de l'entreprise » les syndicats se rangent en général du côté de la direction quand ils s'agit de retarder le payement des salaires, de remettre en cause l'indexation des salaires, ne pas respecter les mesures d'hygiène et de sécurité du travail, mettre les travailleurs au chômage technique ou réduire le nombre d'heures travaillées (ce qui selon la loi nécessite l'accord des travailleurs), ou encore licencier une partie du personnel. Et cela même lorsque la demande patronale viole le Code du travail ou les conventions collectives.
Par exemple en 1998 et 1999 la direction syndicale de l'usine automobile VAZ a mené une campagne tenace en commun avec la direction pour remplacer l'indexation des salaires (arrachée en 1992 par la grève d'un syndicat alternatif !) par une prime sur le rendement. La justification était la situation financière sérieuse de l'usine. Le proposition a été rejetée dans nombre de conférences d'atelier et n'est passée à la conférence de toute l'usine qu'au second tour, après de nombreuses contorsions. Parfois le syndicat ne tente même pas de préserver un semblant d'indépendance. Dans l'usine de voitures Moskvitch le directeur a illégalement congédié un assembleur pour un défaut dans la colonne de direction d'une voiture de course, puis il a ordonné par écrit au responsable-qualité ainsi qu'au président du syndicat d'organiser conjointement des assemblées pour expliquer aux travailleurs comment une telle négligence « entache la réputation de l'usine ». Il est vrai que de nombreux syndicats de la branche ASM ont restauré, avec la bénédiction de la direction nationale, la « compétition du travail » (qui s'appelait auparavant « compétition socialiste »), incluant les primes et les certificats accordés aux meilleurs ateliers pour la productivité et la qualité du travail. Directeurs et ouvriers, « une famille » ?
« Certains aimeraient peut-être voir les syndicat d'un côté et l'administration de l'autre », disait le dirigeant syndical d'un département de l'usine automobile GAZ. « Mais, grâce à Dieu, ce n'est pas le cas ici. Nous sommes comme une famille ; les uns dépendent des autres. Dit simplement, l'usine fait de bonnes affaires et cela signifie que les choses vont bien pour le syndicat également: il peut donner des subventions de vacances, offrir plus de soutien matériel à ceux qui sont dans le besoin, etc. Nous sommes tous ensemble, un collectif, qui inclut l'administration, les dirigeants syndicaux et les ouvriers. » (26)
Les syndicats traditionnels n'ont pas exclu le personnel dirigeant des entreprises de leurs rangs, malgré le message symbolique que cela envoie aux ouvriers et les dommages que la présence des gestionnaires fait à la démocratie et à l'autonomie syndicale. La présence des cadres de gestion aux conférences syndicales est généralement forte et elle leur permet de peser sur les décisions dans cette période d'insécurité élevée. A la question comment les syndicats peuvent défendre les ouvriers lorsque le personnel de direction est dans la même organisation, un secrétaire de la FNPR a répondu qu'il s'agit là peut-être d'une situation indésirable, mais que la Russie est un pays en transition. « D'abord, il y a certaines traditions. Ensuite il n'y a pas de strate d'entrepreneurs (employeurs) clairement définie et consciente de leurs intérêts. Nombre de directeurs ont travaillé Défilé festif pour le 1° durant des décennies dans anniversaire de la la même entreprise et se Révolution d'Octobre. Colonne d'artistes du sentent eux mêmes cirque à Moscou, membres du collectif de le 7 novembre 1918.
travail. » (27) De même le président du syndicat de l'usine des pièces pour camions de Yaroslavl demandait : « Y a-t-il une classe d'employeurs à laquelle je puisse présenter les revendications? Notre directeur est membre du syndicat. Nous n'avons pas de mouvement ouvrier, parce que nous n'avons pas de classe d'employeurs, de vrais patrons avec des intérêts et un pouvoir clairement opposés aux notres. » Cette complainte est fondée sur la conviction que les syndicats dans un pays capitaliste "normal" peuvent présenter des revendications et obtenir leur réalisation grâce à la pression économique exercée sur les patrons, parce qu'ils font face à de "vrais employeurs". Mais le problème de la Russie n'est pas l'absence de "vrais employeurs". C'est celui d'une crise économique qui sape l'efficacité de l'arrêt du travail comme moyen de pression sur la direction. Mais le "partenariat" n'est pas pour autant la réponse appropriée. Une vision idéalisée des rapports sociaux
La crise économique exige une action coordonnée au niveau national, mais ici encore la pratique des syndicats a été trop souvent fondée sur une vision idéalisée du "partenariat", , à la place d'une analyse sobre et indépendante. En juin 1997 les trois syndicats nationaux de la construction mécanique ont organisé une conférence avec les directeurs pour débattre des actions communes pour sortir de la crise. Les orateurs ont soumis la politique gouvernementale à 26. Golos, mars-avril, 1996. 27. <www.trud.org/archive> (site web de la FNPR).
une critique acerbe. La conférence a adopté à l'unanimité une liste de mesures d'urgence pour le gouvernement - protection du marché intérieur, réduction des taxes qui pèsent sur les entreprises, crédit accessible, etc. La résolution appelait les « collectifs du travail » à serrer les rangs derrière ces « propositions » (le terme « revendications » a été sciemment évité). « En même temps le renforcement de la discipline et l'augmentation de la productivité du travail, l'économie des ressources matérielles et techniques et l'abaissement des coûts de la production peuvent devenir des tacteurs importants pour permettre de surmonter la crise. » Personne n'a demandé si les ouvriers et les patrons avaient les mêmes intérêts dans ce domaine.
Une seconde résolution, « sur les actions communes des employeurs et des syndicats », a provoqué une courte discussion. Elle appelait à unir les « efforts » des directeurs visant à sauver la branche avec la « lutte » des syndicats pour les droits et les intérêts des travailleurs. Un directeur s'est opposé au mot « lutte » et le mot a été biffé. Mais l'aspect le plus frappant de la conférence fut le silence complet sur la manière de contraindre le gouvernement à adopter les mesures proposées. En conséquence
Le maire de Moscou, Loujkov et le chef du PCFR, Ziouganov. toute la procédure avait un aspect irréel. La résolution énonçait encore que « en vue de résoudre les conflits sociaux du travail, les participants à cette conférence se prononcent contre les méthodes extrêmes de lutte — les grèves et les actes de désobéissance civile. » Malgré quelques objections ce point a été adopté également (28). 28. Résolution de la conférence pan-russe des constructeurs de machines "De l'action conjointe des employeurs et des syndicats", 4 juin 1997 (non publié). 29. <www.trud.org/archive>
La principale raison qu'avaient les syndicats pour organiser cette conférence fut leur volonté de pousser les directeurs à former une association nationale des employeurs, avec laquelle ils pourraient négocier une convention collective sectorielle qui serait contraignante pour les directeurs. Une telle association a été finalement formée, mais elle a refusé de signer quelque accord contraignant que ce soit. Même une analyse superficielle aurait révélé que les directeurs n'avaient aucun intérêt à se lier les mains par un accord national quand les syndicats qu'ils affrontent sont faibles.
La stratégie politique des syndicats est également marquée par le "partenariat" et, comme le précédent exemple l'illustre, elle est fondée sur une coopération subordonnée avec les employeurs. La plupart des actions politiques des syndicats jouissent en fait d'un accord tacite, quand ce n'est pas d'un soutien affiché, des directeurs. Lors des protestations de la FNPR en octobre 1998, les manifestants de l'usine Kirov étaient conduits non seulement par le président du syndicat de l'usine et le président de la fédération régionale des syndicats de St Pétersbourg, mais aussi, à la consternation de nombreux ouvriers, par le directeur de l'usine et le gouverneur. On raconte qu'Eltsine lui-même a exprimé sa sympathie aux protestataires, bien que leur demande centrale était qu'il démissionne. Comme d'habitude, la revendication n'a pas été satisfaite et les syndicats l'ont dûment oubliée.
L'action politique du syndicat ASM consiste principalement à se livrer au lobbying, à assurer une participation aux actions organisées par la FNPR, à placer des piquets devant les bâtiments gouvernementaux, et à soutenir les partis politiques "centristes" qui incluent quelques dirigeants syndicaux sur leurs listes de candidats, aux côtés des directeurs, des entrepreneurs et des politiciens professionnels. Les tentatives faites après l'effondrement de l'Union soviétique pour créer un parti socialiste démocratique fondé sur les syndicats n'ont pas été soutenues par la direction syndicale. Actuellement le syndicat ASM soutient le parti centriste du maire de Moscou, Loujkov. Un membre du syndicat a demandé au dirigeant de l'aile politique de la FNPR : « Les syndicats sont une organisation ouvrière. Loujkov est un représentant de la bourgeoisie récemment formée. Qu'est-ce que ces deux contraires peuvent avoir en commun ? » La réponse : « Si vous insistez pour discuter en termes marxistes classiques, laissez-moi vous rappeler que du point de vue du marxisme classique il y a des périodes où les classiques eux-mêmes ont appelé les ouvriers et les représentants de la bourgeoisie à agir en commun, par exemple au cours de la révolution démocratique bourgeoise. L'essence de notre situation actuelle est que le mouvement ouvrier et le capital national ont de puissants ennemis communs : l'oligarchie financière-bureaucratique, qui vit exclusivement de la vente des ressources, et les forces à l'Ouest qui veulent transformer la Russie en une semi-colonie dont elles vont extraire les matières premières. Nous aussi avons des buts communs : restaurer l'économie réelle du pays, élever les niveaux de vie de la population, défendre l'indépendance politique et économique de la Russie. Ces buts ouvrent la possibilité d'une union forte et, je le crois, durable, des syndicats et des entrepreneurs engagés dans l'économie réelle de la Russie. Et le leader naturel de cette union c'est, à mon avis, Youri Loujkov. » (29) Les intérêts spécifiques des dirigeants syndicaux
Pourquoi cet attachement têtu à une stratégie si évidemment faillie ? Le "partenariat" peut être considéré comme une réponse à la faiblesse. Les dirigeants syndicaux rejettent les stratégies fondées sur l'indépendance parce qu'ils ne peuvent croire qu'ils pourraient modifier le rapport des forces par la mobilisation de leurs membres, qui sont passifs, craintifs et qui manquent de confiance dans leur capacité de changer les choses. Il est vrai que la base est démoralisée, mais cet argument ignore le rôle joué par le "partenariat" pour renforcer cette démoralisation. Il est extrêmement rare que des dirigeants syndicaux fassent un effort sérieux et soutenu pour construire une base militante et l'orienter vers l'action indépendante. Des exemples existent pourtant, qui indiquent que cela est possible, même si c'est difficile dans les conditions actuelles.
La raison clé de l'attrait du "partenariat" est qu'il s'agit de la stratégie la moins risquée (et certainement la moins pénible) du point de vue des intérêts personnels des dirigeants. De leur point de vue personnel, le "partenariat" marche. Dans les conditions de pauvreté, de chômage et de l'absence de protection légale efficace, l'affrontement avec les employeurs promet peu de récompenses personnelles et beaucoup de risques. Les employeurs ne manquent pas de moyens non seulement pour évincer des dirigeants syndicaux de leur postes syndicaux, mais aussi pour les renvoyer de l'entreprise. Or la majorité d'entre eux sont des ingénieurs qui ont perdu leurs qualifications après des années d'emplois syndicaux et qui auraient
du mal à retrouver un travail équivalent ailleurs.
Par contre un rapport de coopération avec les directeurs offre des avantages considérables. A l'exception du cas peu vraisemblable d'une mobilisation spontanée, le soutien du directeur assure la réélection. Il est aussi relativement commun pour des dirigeants syndicaux de se recycler à un poste de direction d'entreprise. L'ancien dirigeant national du syndicat ASM est maintenant vice-directeur d'entreprise. Outre ces perspectives de carrière, les employeurs peuvent assurer nombre d'avantages matériels et les dirigeants syndicaux carrément corrompus ne sont pas sans précédent.
Pour rompre avec le "partenariat"
dirigeant syndical doit être exceptionnellement hardi, principiel et de préférence posséder des qualifications recherchées sur le marché du travail. Ou bien il doit avoir été élu dans la foulée d'une vague de révolte plus ou moins spontanée.
Lorsque l'entreprise fonctionne et se développe, cela aide également.
Toutes choses rares dans la Russie d'aujourd'hui.
Absence de la solidarité
L'indépendance syndicale et la solidarité ouvrière sont étroitement liées. Les ouvriers forment les syndicats parce que collectivement ils ont une meilleure position pour négocier avec les employeurs. La solidarité n'est donc pas simplement un idéal, mais l'essence même du mouvement ouvrier.
Lorsque les syndicats adoptent le
"partenariat"
, ils ont tendance à confiner la solidarité dans les murs de l'entreprise, à identifier les intérêts les plus fondamentaux des ouvriers à la bonne marche de
"leur" entreprise, comme les définissent les employeurs. La capitalisme étant ce qu'il est, cela met les ouvriers d'une entreprise en compétition avec les ouvriers d'ailleurs.
De même les syndicats nationaux qui adoptent le "partenariat" ont du mal à définir une stratégie efficace, car la poursuite de buts communs plus généraux nécessite le plus souvent de pouvoir sacrifier certains intérêts locaux à court terme.
Le "partenariat" déplace également l'attention et l'énergie des travailleurs loin d'intérêts généraux communs. Dans une société qui promeut l'individualisme de diverses tant. un d'amortisseurs, aidant à endiguer la protesmenaçants. Et c'est dans un tel rôle que la majorité des dirigeants syndicaux souhaitent être. être traduit en pouvoir syndical car le syndicat national ASM (et, au delà de lui, la FNPR)
manières, la plupart des travailleurs doivent apprendre l'importance de la solidarité au travers de la participation à la lutte, lorsque la solidarité devient leur ressource fondamentale. Mais les syndicats acquis au "partenariat" s'efforcent d'éviter la confrontation. Ils cherchent à résoudre les problèmes sans impliquer les membres, au travers d'une concertation avec les employeurs dans le calme des bureaux. Alors le rapport des forces n'est pas considéré comme impor-
La baisse relativement petite du taux de syndicalisation en Russie n'est pas un signe de force du syndicalisme. Il s'agit d'un héritage du passé que ni les employeurs ni l'État pression n'ont intérêt à changer pour l'instant. Les employeurs.
syndicats ne sont pas perçus comme menaçants. Au contraire, ils peuvent servir tation ou à la diriger dans des canaux moins
Projet de panneau pour le premier anniversaire de la Révolution d'Octobre, devant figurer sur la façades du Palais d'hiver, par N.I. Altman. Sur la banderolle on lisait :
« Qui n'était rien, sera tout ».
Le fort taux de syndicalisation ne peut ne peut unir ses organisations locales et coordonner leur résistance. Et cela dans une période où les actions isolées des syndicats locaux peuvent rarement s'avérer efficaces.
Certains syndicats d'entreprise se sont engagés dans des grèves longues et amères, généralement provoquées par l'accumulation de retards de salaires durant de nombreux mois. Ces grèves permettent parfois une amélioration temporaire voire l'éviction du directeur, mais la situation recommence rapidement à se détériorer de nouveau. Ces victoires limités doivent en général plus aux actions de désobéissance civile qui mettent sous pression les pouvoirs politiques qu'à la économique directe sur les
La décentralisation radicale du pouvoir au sein du syndicat était sans doute inévitable et aurait sans doute pu être une réforme saine, si les syndicats locaux avaient été préparés à déléguer ne serait-ce qu'un peu de pouvoir et de ressources au syndicat national. Le statut du syndicat national rend les décisions des instances supérieures obligatoires pour les syndicats locaux; mais en pratique ceux-ci font ce qu'ils veulent.
L'absence de discipline et le non payement des cotisations au centre national sont de manière permanente à l'ordre du jour des congrès et des sessions plénières du comité central du syndicat, mais rien ne change.
Chaque « collectif » pour soi ?
La part des cotisations syndicales redevable à l'échelon national est de 4 % (elle était de 2,6 % jusqu'en février 1997), mais en pratique le syndicat national reçoit moins de 2 % (30). A titre de comparaison près de 60 % des cotisations du syndicat des
Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA) va à l'organisation nationale ou à des fonds et programmes que celle-ci administre.
Dans ce cas le sort des cotisations est une rude mesure des niveaux relatits de solidarité.
La pauvreté est un grand problème, mais même les syndicats locaux auxquels il reste de l'argent après avoir payé les permanents élus, le personnel et les dépenses de fonctionnement, l'utili-
30. Golos profosyuza, n° 2-3, 1998.
sent généralement (il peut s'agir de la moitié des cotisations reçues) surtout pour le « soutien matériel » des membres nécessitant une aide pour les frais médicaux, les enterrements, les mariages, etc. et pour le fonds socioculturel (« sotskoultbyt' ») : les salaires et le leus dépenses pour les activités sociales, culturelles et sportives des membres et de leur famille. Même un syndicat relativement bien loti, comme le syndicat de l'usine GAZ plaide la pauvreté et ne transfert pas l'entièreté des 4 %. On peut certainement compatir avec le désir de soutenir les membres dans le besoin et de maintenir un fonds pour les activités socioculturelles. Mais c'est une vision à courte vue, qui ne permet de soutenir de manière très modeste et temporaire qu'une petite fraction des membres. Cela peut améliorer l'image et le pouvoir des dirigeants locaux, mais cela sape la capacité du syndicat à s'en prendre aux causes réelles de la situation de ses adhérents.
Même lorsqu'il n'y a pas de dépense financière en cause, les syndicats locaux ignorent généralement le bureau national, n'envoient pas les rapports et ne répondent pas aux demandes d'information ou de commentaires sur les propositions. Le comité central a indiqué en avril 1999 que seulement un tiers des organisations locales ou régionales répondent à ses demandes d'information. Beaucoup n'envoient même pas les copies de conventions collectives, ce qui est pourtant une obligation statutaire (31). Le journal mensuel national du syndicat a une circulation de 4 000 exemplaires seulement, car les syndicats locaux ne le financent pas.
Le syndicat national a réduit son personnel de 26 personnes en 1992 à 11 et a sévèrement réduit leurs déplacements. La fréquence des réunions du comité central -l'instance suprême entre les congrès — a été réduite de moitié. Le syndicat national est incapable de créer même un fonds de grève symbolique, ni de fournir des analyses, une aide juridique, une formation, une aide pour les négociations ni aucun autre service aux syndicats locaux. Le résultat est un cercle vicieux : le bureau national ne pouvant fournir les services qu'il devrait fournir et les syndicats locaux lui demandent de faire ses preuves avant d'envoyer plus d'argent.
Bien sur il s'agit d'un argument qui n'est pas totalement dénué de fondements, car la direction nationale est faible et manque d'initiative même en relation avec ses res31. V. Gorenkov, "Information on branch tariff agreement in 1998 and 1999 and the state of work on collective agreements", 16 mars 1998, (non publié). Golos profsoyuza, n° 4, 1999, p. 1. 32. Ibid.
sources. Le dirigeant du conseil régional de Yaroslavl, dont les quatre syndicats affiliés ont commencé à remettre en cause le "partenariat", se plaint : « Le comité central nous a critiqués pour n'avoir pas transféré notre part de cotisations. Mais nous n'avons pas reçu d'argent. Nos usines doivent de l'argent à tous les niveaux du gouvernement et leurs comptes sont bloqués. Qu'est-ce que nous critiquons dans le travail du comité central ? Il est insuffisant. Chaque usine mijote dans son propre jus. Il n'y a pas d'analyse critique de la stratégie de la FNPR, pas plus que de discussions sur l'avenir de notre secteur. Le comité central n'a pas de programme économique. Est-ce qu'Abramov [le président] pourrait mieux ? Bien, il n'a pas d'argent et de ce fait même un séminaire ou une réunion du comité central est difficile à organiser. Nous payons nous-mêmes la plupart de nos frais lorsque nous allons aux sessions plénières. Mais il pourrait faire beaucoup plus pour unifier le syndicat, du moins les organisations des régions centrales autour de Moscou. Le problème, c'est qu'ils sont des concillateurs.»
Cependant, à en juger par le peu de critiques envers la direction nationale entendues lors des réunions du comité central, une direction nationale faible satisfait la plupart des délégués, qui sont en général les présidents régionaux et locaux. Des conventions collectives... indicatives
La faiblesse du syndicat national et le manque de solidarité trouvent leur expression la plus claire dans les accords salariaux de branche, supposés établir les normes minimales pour les accords locaux. A l'origine il y avait deux positions sur son rôle. Certains souhaitaient que cet accord de branche soit obligatoire ou, au moins, que les syndicats locaux le traitent comme tel. D'autres préféraient qu'il n'ait qu'un caractère de recommandation, argumentant que les conditions économiques particulièrement inégales feraient de ce minimum un sommet impossible à atteindre pour certaines entreprises et pour d'autres un minimum si bas, qu'il serait dénué de toute signification. La seconde position a prévalu, ce qui est une indication du peu d'intérêt des organisations syndicales locales pour la solidarité. Les employeurs refusent évidemment l'idée d'un accord obligatoire à l'échelle de la branche, mais pour un syndicat national céder sur le principe même du caractère obligatoire signifie nier son propre rôle fondamental dans la construction d'un mouvement unifié et solidaire. (En Ukraine et en Biélorussie, les syndicats nationaux ASM au moins font ce qu'ils peuvent pour renforcer les conventions de branche.) Le fait que très peu de syndicats locaux aient fait des propositions pour ces négociations ou aient commenté le projet de l'accord témoigne du peu d'intérêt qu'ils manifestent (32).
Le rôle dérisoire joué par les conventions de branche signifie que les actions collecProjet de décoration de l'avenue Miasnitskaïa à Moscou pour le 1" Mai 1931. Auteurs : V.I. Grigoriev, V.I. Iordanskiy,
G.I. Roubliev, A.S. Magidson. tives, à moins qu'elles ne soient dirigées contre le gouvernement, sont généralement menées de manière isolée par des syndicats d'entreprise. Même les mesures symboliques de solidarité de la part d'autres syndicats locaux sont très rares. La plupart des salariés ne savent probablement pas qu'ils sont affiliés à un syndicat national.
Cette carence d'unité d'action est également flagrante dans les campagnes politiques des syndicats, malgré le fait que ces dernières portent des revendications qui concernent les travailleurs de tout le secteur, voire l'ensemble de la classe ouvrière. Le comité central du syndicat soutient invariablement les manifestations nationales du FNPR, mais laisse à chaque syndicat local toute latitude pour définir sa propre forme de participation, même lorsque le FNPR appelle explicitement les salariés à faire grève. En fait, ce système équivaut à l'absence de prise de position, puisque les syndicats locaux peuvent se contenter d'organiser une simple manifestation durant la pause de midi. Évidemment, on peut considérer tout à fait démocratique le fait de laisser à chaque usine le choix de participer ou non à une grève. Toutefois, cette nécessité de
démocratie ne devrait pas empêcher le syndicat national d'émettre des recommandations et d'essayer de persuader ses branches locales de faire preuve de solidarité.
La méfiance tout à fait légitime des syndicats locaux par rapport à l'efficacité réelle des protestations du FNPR - qui servent le plus souvent de soupapes — constitue une partie non négligeable du problème. Mais la raison principale de cette inertie réside dans le fait que les syndicats implantés dans des entreprises qui fonctionnent encore plus ou moins bien (pour combien de temps ?) refusent de se mettre en grève et que la plupart des membres du comité central du syndicat partagent cette position non-solidaire.
Il est donc peut-être exagéré de parler de syndicat national. En effet, ce dernier offre au mieux un lieu de rencontre pour les syndicalistes locaux et une centrale pour relayer et collecter de l'information. Si cette structure représente bien ses membres lors des rencontres au niveau international ou des réunions nationales du FNPR et mène un travail de lobbying constant en direction du gouvernement, il faut se rendre à l'évidence : l'action coordonnée et la stratégie d'ensemble n'existent pas au niveau national. Atomisation jusqu'au sein de l'entreprise
La situation est à peine plus favorable au niveau de l'entreprise : un atelier peut faire grève de manière isolée pour obtenir le paiement d'arriérés de salaires ou s'opposer à des licenciements sans recevoir le moindre soutien, même symbolique, du reste de l'usine, voire du comité syndical de l'usine ! A l'inverse, dès qu'un atelier obtient de l'argent à la suite d'une lutte menée dans toute l'entreprise, il arrive qu'il cesse aussitôt la lutte alors que les autres ateliers restent les mains vides. Dans les grandes entreprises, les salariés ont une idée très vague des agissements du comité syndical et n'ont pas de contacts directs avec ses membres. Les ateliers ignorent souvent les requêtes du comité de l'usine lorsque ce dernier leur demande de proposer des amendements à des projets de convention collective. Les salaires peuvent varier de manière considérable pour un même poste de travail dans les différents ateliers d'une usine, voire à l'intérieur même des ateliers, grâce à un système salarial qui donne un pouvoir d'arbitrage important à la direction.
Il est évident que les directions syndicales ne sont pas les seules responsables de ce manque de solidarité. Comme nous l'avons montré plus haut, le penchant des directions syndicales pour le "partenariat" a également des causes objectives. La pauvreté et l'insécurité motivent également les salariés à préférer des stratégies de survie individuelles. Mais tout le problème réside finalement dans le fait que les directions syndicales ont adopté une politique qui tend à renforcer cette tendance et non à la combattre La décentralisation sans la démocratie
La fin du contrôle du parti-Etat ainsi que la décentralisation du pouvoir au sein des syndicats ont constitué des étapes nécessaires pour assurer la démocratie syndicale. Mais ce sont principalement les représentants syndicaux au niveau des entreprises qui ont bénéficié de ce déplacement du centre de gravité du problème. Si les comités régionaux et centraux doivent désormais rendre des comptes aux leaders syndicaux des entreprises, ces derniers ne doivent généralement pas en rendre à leurs membres dont le niveau de participation à la vie syndicale demeure minimal.
Les leaders syndicaux se plaignent fréquemment de l'indifférence et de la passivité de leur base, ainsi que de leur attitude "consumériste" par rapport au syndicat. Durant un séminaire syndical, une dirigeant syndicale réputée pour son militantisme a composé un poème comparant sa base syndicale à des porcs laissés à l'abandon qui abandonnent rapidement toute velléité de révolte dès que le fermier leur jette un seau de pâtée.
Même si un tel mépris peut apparaître comme choquant et tout à fait injuste, il est évident que la passivité de la base constitue
НОВЫЙ СЫТ культ фронт ОСНОВЫ:
«ТАРЫЙ Быт
КОЛУПЕ НОвЫХ ЗАВОЛОВ В 28 г 400000 33-900000 3ABDA Projet de décoration installé le 1 Mai 1931 à Leningrad. sur le thème « vie ancienne - vie nouvelle ». Sur le socle le nombre de nouvelles usines construites et de kolkhozes (coopératives paysannes) constitués. La ligne du parti ayant changé entre le projet et sa réalisation, ce n'est pas le nombre de kolkhozes, mais celui de sovkhozes (fermes d'Etat) qui sera finalement indiqué sur le socle...
un obstacle réel pour une véritable démocratie syndicale, dont le fonctionnement implique au minimum la participation d'un nombre significatif de membres (à part les élus et les permanents) dans les processus de décision. Il est vrai que les salariés continuent souvent à travailler durant des mois sans recevoir de salaires avant de se lancer dans une action revendicative ; ils acceptent de travailler dans des ateliers non chauffés durant des hivers très rudes ; enfin, ils tolèrent la tyrannie mesquine de directions d'entreprise qu'ils pourraient chasser de leur poste sans prendre beaucoup de risques. Les leaders syndicaux inefficaces et dociles sont habituellement réélus sans beaucoup de difficultés, parce qu'il n'y a tout simplement "pas d'alternative", c'est-à-dire qu'aucun autre leader crédible et alternatif n'est prêt à proposer sa candidature
La pauvreté, l'insécurité et le vieillissement de la main-d'œuvre impliquent que les salariés ont à la fois moins de temps, d'énergie et de penchant à travailler pour des buts collectifs. La plupart des gens sont réticent à se présenter à des postes non rémunérés et les syndicats sont souvent dans l'incapacité de dédommager leurs secrétaires. Mais les conséquences psychologiques de la crise économique et de l'accumulation des défaites qui pèsent encore plus lourd sur l'activité syndicale. Le cynisme et une impression d'impuissance sont très répandus. Le sens de la dignité, un facteur toujours crucial pour mobiliser les travailleurs, demeure très faible. Éviter les explosions sociales ?
Mais tout cela ne constitue qu'une des facettes du problème. Les remarques suivantes sont tout à fait typiques de l'ambian-
Ice qui règne parmi la base syndicale : « Je n'ai aucune idée des activités du comité syndical de l'entreprise. Il y a les assemblées syndicales une fois par année. Le président du comité ne parle pas avec les simples salariés. // pense peut-être que cela est dégradant. Ou peut-être a-t-il peur de leurs réactions. » Ou encore : « Les dirigeants du syndicat ne se mélangent pas à nous. En fait, ils ont leur propre organisation, séparée de la nôtre. Nos chemins se croisent seulement quand il s'agit des cotisations. » A part les circonstances objectives décrites ci-dessus, l'idéologie du "partenariat" nourrit une pratique qui renforce la passivité et l'indifférence. Bien sûr, les leaders syndicaux justifient leur stratégie par la
passivité des salariés. Ils affirment qu'un dirigeant qui tenterait de se confronter à la direction d'une entreprise se retrouverait isolé et facilement réduit au silence. Il est donc, selon eux, préférable de se ranger au côté de la direction afin que cette dernière se montre "compréhensive". La pratique du "partenariat" ne nécessite pas l'appui d'une base militante, puisqu'elle n'implique pas la construction d'un rapport de force. Les problèmes sont résolus par le biais de la persuasion morale, de l'argumentation et des concessions de part et d'autre.
Cette logique peut pousser les leaders syndicaux à décourager l'activisme de leur base, puisque le principal atout du syndicat semble être — du point de vue de la direction - sa valeur comme "amortisseur" capable de contrôler la main-d'œuvre. « Dieu merci - déclarait récemment le secrétaire syndical de la fabrique de camions ZIL —, nous avons évité une explosion sociale. » Il ne pouvait que couvrir de louanges la patience infinie des salariés malgré des licenciements massifs et le non-paiement répété des salaires. La secrétaire syndicale qui comparait ses membres à des porcs venait de passer sa matinée à convaincre sa section d'abandonner une grève sauvage (mais légale) qui avait éclaté pour protester contre
РАЗРУХА
le non-paiement des salaires. Même lorsque des leaders de ce type organisent des actions collectives, leur but n'est pas tellement de forcer la main de la direction, mais plutôt « d'attirer son attention » et d'ouvrir une soupape pour laisser s'exprimer le ras-le-bol du personnel. 33. Solidarnost, octobre 1997. 34. B. Maksimov, "Legko li byt"' liderom ?", 1999. (non publié)
ДЕНИКИН
Deux panneaux satiriques pour la décoration d'un
« tramway d'agitation » («agit-tramway »). Esquisse de V.V. Lebediev, 1920.
Sur l'un - Denikine, sur l'autre — la révolte.
C'est également dans cette perspective que la direction du FNPR organise ses manifestations quasi annuelles. Durant la préparation des mobilisations de novembre 1997, le journal du FNPR a publié un éditorial intitulé « Lettre à nos Cassandres » qui admettait le rôle rituel de ces mobilisations : les salariés défilent dans les rues ; le gouvernement promet de prendre des mesures ; rien ne change en bout de course. Traitez-nous de naïfs, continuait l'article, mais préféreriez-vous être confrontés à des hommes et à des femmes désespérés, érigeant des barrages routiers et bloquant les trains (des actions de ce type avaient eu lieu durant les mois précédents) ? Nous, au moins, nous faisons notre devoir en essayant de « sauver la fragile paix sociale de notre pays à demi ruiné » (33). Ce qui est le plus surprenant, ce n'est pas que la plupart des salariés ne suivent pas les appels à la mobilisation de la FNPR mais bien que des dizaines de milliers se mobilisent malgré de telles déclarations ! Ce fait indique à lui seul qu'il existe un potentiel de mobilisation réel.
Même lorsque l'idéologie du "partenariat" n'implique pas une corruption immédiate, elle met les leaders syndicaux dans une situation ambiguë qui ne peut que les compromettre sérieusement aux yeux de leurs membres. Dans une usine où un groupe dissident se préparait à présenter une candidature alternative, la secrétaire syndicale sortante déclara qu'elle ne se faisait pas de souci : « Comme le directeur général de l'usine sera présent au premier rang [de la conférence syndicale], ils n'oseront même pas lever le petit doigt ». Aux yeux de cette syndicaliste, ce groupe était évidemment composé d'irresponsables et d'empêcheurs de tourner en rond qui ne cherchaient qu'à ruiner les relations de coopération qu'elle avait établies avec la direction de l'usine. Elle ne se gênait pas du tout de faire une telle déclaration à une personne extérieure au syndicat. Mais il s'agit bien d'une syndicaliste qui tire son pouvoir de l'appui de la direction de l'entreprise et non de sa base syndicale, dont elle n'est pas du tout intéressée par l'activisme et la mobilisation. Au contraire, elle considère de telles activités comme dangereuses. L'absence d'intérêt pour la participation des bases syndicales
Une étude des budgets des syndicats confirme le peu d'intérêt des syndicats pour encourager la participation de leurs membres. L'information constitue le fluide vital de la démocratie, mais les syndicats font peu d'efforts pour lui permettre de circuler. La plupart des syndicats ne publient même pas une lettre d'information ou un bulletin irrégulier. Sans parler de la carence au niveau des contacts personnels. Un travailleur de la fabrique de tracteurs de Kirov résume ainsi la vie de son secrétaire syndical : « De son bureau à sa voiture et de sa voiture à son bureau. Il ne passe pas une seconde dans les ateliers ». Les syndicats locaux ont également réduit de manière draconienne le nombre des délégués d'ateliers bénéficiant d'heures syndicales et nombre d'entre eux ont carrément aboli la fonction essentielle de délégué élu à l'échelon élémentaire. Cette situation implique que les représentants du syndicat sont de plus en plus recrutés parmi le personnel de bureau ou même parmi les cadres, puisque leurs emplois s'avèrent assez flexibles pour leur permettre d'accomplir des tâches syndicales minimales durant leurs heures de travail. De tels syndicalistes sont très éloignés des préoccupations quotidiennes des salariés, dépendent de la direction et font preuve de peu d'engagement syndical. Au vu des sommes considérables dépensées pour l'aide matérielle et le fonds socioculturel, de telles pratiques sont plus redevables à un choix, qu'au manque de moyens. Qui plus est, les conventions collectives prévoient généralement des heures syndicales pour les délégués élus, mais « vu la situation de l'entreprise », les syndicats n'appliquent pas cette clause
Peu d'efforts sont consacrés à l'éducation, à la mobilisation et la discussion stratégique avec les membres du syndicat. Les permanents passent la plupart de leur temps à accomplir des tâches administratives et
sociales routinières. Comme le dit un syndicaliste : « Il y a beaucoup à faire. Nous nous occupons des problèmes des travailleurs depuis leur berceau jusqu'à leur cercueil ; nous prenons soin de nos membres tout au long de cette période, y compris pour l'enterrement. Une de nos tâches principales consiste à trouver de l'argent pour remplir toutes ces missions. En grande partie, nous résolvons les "petits" problèmes dont les employeurs ne peuvent s'occuper, puisqu'ils sont occupés à organiser au mieux la production. Ce travail quotidien remplit quasiment tout notre horaire. » (34)
Les syndicalistes consultent rarement eur base sur les principaux problèmes concernant le bas niveau des salaires, leur non-paiement, les licenciements, ou encore la détérioration des conditions de santé et de sécurité Leur approche se limite à la routine administrative. Les déclarations des directions sur les « conditions objectives difficiles » font quant à elles office d'Évangile. Lorsque les directions se lancent dans des réductions de personnel, les syndicalistes se contentent de vérifier que les salariés appartenant à des catégories protégées (par exemple les femmes enceintes) ne figurent pas sur la liste des licenciés et que les compensations et autres indemnités prévues en cas de licenciement sont versées. La décision de la direction n'est pas soumise à la base. L'idée que le syndicat pourrait résister aux licenciements n'est même pas entretenue, même si certaines luttes ont montré que l'action syndicale peut réduire le nombre de licenciements.
Les négociations des conventions collectives sont également marquées par le formalisme. Un syndicaliste le décrit de la manière suivante : « Nous avons rencontré la direction, qui a émis un ordre pour ouvrir un processus de négociation avec le comité syndical. L'accord de l'année passée nous a servi de base de discussion. Nous l'avons fait circuler au sein de l'entreprise pour recueillir les avis des différents ateliers. Ces derniers étaient censés tenir des réunions. Peu d'entre eux nous ont communiqué leurs suggestions et, en général, les gens sont restés plutôt passifs. Nous avons organisé ensuite une conférence de l'ensemble du collectif de travail, à laquelle assistaient tous les cadres et autres spécialistes. Le texte a été adopté à l'unanimité. » (35) Ce syndicaliste ne voyait pas le lien entre la présence des cadres et la passivité de ses membres.
La démocratie ne se porte pas mieux dans les autres niveaux du syndicat. Il n'y a presque pas de travailleurs ordinaires ou même de représentants syndicaux du niveau de l'atelier parmi les délégués aux congrès ou au comité central du syndicat. En 1997,
III. Dépasser les faiblesses
Cette section présente trois exemples de syndicats qui ont fait des avancées importantes pour dépasser les différentes faiblesses décrites ci-dessus. Leurs cas offrent un panorama des possibilités ainsi que des limites d'action dans la Russie actuelle. Il s'agit d'exemples exceptionnels, même s'ils sont loin d'être uniques.
III-1 L'atelier d'assemblage de tracteurs de l'entreprise Kirov
Cet atelier a constitué le noyau militant de l'entreprise Kirov de Saint-Pétersbourg depuis la période de la perestroïka. Les chaînes de montage — qui réunissent un nombre important de salariés effectuant des tâches similaires et dont le rôle stratégique permet de paralyser l'usine tout entière — ont constitué le terreau du militantisme syndical dans le secteur de la construction de machines avant le choc brutal de la crise économique. Durant la perestroïka, cette section syndicale disposait d'un leader informel qui faisait autorité : Aleksandr, co-fondateur en 1990 du comité ouvrier chez Kirov. Ce comité agissait en dehors du cadre imposé par un syndicat bureaucratisé et mena une série de mobilisations couronnées de succès, notamment pour transformer un système salarial qui faisait payer aux salariés les pots cassés de la mauvaise organisation de la production. Ce comité fit venir Eltsine à l'usine Kirov lorsque ce dernier était encore un paria et était considéré par beaucoup de salariés comme un opposant de gauche parmi les 80 délégués du 3e Congrès du syndicat ASM, 52 étaient présidents ou vice-présidents de comités syndicaux d'entreprises, tandis que 21 occupaient des postes de permanents au niveau régional. Les femmes, qui représentent la moitié des membres, n'avaient que 16 représentantes. Il n'y avait presque pas de travailleurs manuels, puisque près de 71 délégués avaient suivi des études supérieures. (36) Ce phénomène se répète au niveau régional.
En somme, bien qu'il n'existe pas de limites objectives majeures à l'efficacité des mesures qu'un syndicat peut entreprendre afin de défendre ses membres, la plupart des responsables des syndicats contribuent — de manière consciente ou non — à renforcer ces limites plutôt qu'à les repousser. de Gorbatchev. En 1992, l'usine mena une grève réussie sur les salaires et envoya en même temps un appel au Soviet suprême, signé par tout le personnel de l'usine, demandant l'arrêt immédiat de la "thérapie de choc" d'Eltsine. Il faut rappeler, que cette vague de militantisme se déroula à un moment où la plupart des salariés étaient encore frappés de stupeur par la violence des contre-réformes.
Les militants de Kirov tentèrent à plusieurs reprises d'organiser un mouvement d'opposition plus large au sein des usines de Saint-Pétersbourg et du reste de la Russie. Lorsque le militantisme commença sérieusement à décliner, Aleksandr décida en 1992 de tester les capacités de mobilisation du syndicat et fut élu à la présidence du comité d'atelier. Mais c'est à ce moment que le marché des tracteurs s'écroula brusquement et que la main-d'œuvre subit une véritable saignée. Après s'être rendu compte du peu de forces qu'il pouvait rassembler en dehors de sa propre section, Aleksandr, épuisé par une décennie d'activisme intense et de nombreuses désillusions, annonça qu'il ne se représenterait pas lors de la prochaine élection, tout en attendant de voir la réaction du président du comité syndical de l'usine. Après tout, il était le dirigeant de la section la plus militante du syndicat. Mais le comité de l'usine ne fit aucun effort pour le convaincre de rester - en fait ses membres étaient plus que satisfaits de pouvoir se débarrasser à bon compte de celui qu'ils sur35. Ibid. 36. Golos profsoyuza, octobre 1997, p. 1.
nommaient "corbeau blanc" (c'est-à-dire un personnage sortant de l'ordinaire).
La seule candidate désireuse de le remplacer était une employée de bureau. Tout était sur le point de "retourner à la normale" dans la section syndicale, lorsque les salariés refusèrent contre toute attente de soutenir la candidate du comité en assemblée générale et proposèrent en lieu et place celle de Svetlana, une assembleuse de 47 ans. Cette dernière résista de toutes ses forces en arguant : « J'ai des enfants, je dois travailler. Comment pourrais-je trouver du temps pour le syndicat? » (le poste n'était pas payé). Mais, des années de lutte collective avaient créé dans l'atelier une tradition militante et elle céda finalement face aux demandes de ses camarades. Une pratique à l'opposé des syndicats traditionnels
Après l'échec d'une grève à propos des salaires — la chaîne bougeait à peine de toute façon et le comité d'usine ne l'avait pas soutenue - Svetlana chercha à promouvoir un noyau de militants, « tous ceux qui ne sont pas complètement morts » (il s'agissait surtout de femmes). Elle adopta une politique de transparence totale -toutes les discussions de comité se tiennent dans l'atelier et sont ouvertes à tous — et toutes les décisions importantes sont prises par l'assemblée générale. Chaque matin, avant le travail, elle et les militant(e)s se rendent sur chaque lieu de travail, parlant aux travailleurs, les informant et les écoutant.
A plus d'un égard, la pratique du comité de l'atelier d'assemblage de tracteur est l'opposé des syndicats traditionnels. Elle se trouve elle-même souvent en affrontement tant avec le comité d'usine qu'avec la direction. Le comité d'atelier trouve sa force dans la participation active des membres et est soucieux de son autonomie. Svetlana refusera même une invitation à boire avec la direction en raison de la façon dont cela pourrait être perçu par les travailleurs.
Le comité d'atelier s'efforçe d'attirer des ouvriers comme participants actits à leur défense collective. Il soulève constamment des questions à la direction. Ceci n'est pas pur activisme. Le syndicat a gagné de réelles victoires sur les conditions de travail, salaires et emploi, là où les autres syndicats restent passifs, se référant aux "conditions objectives". Ce sont nécessairement de petites et précaires victoires mais elles ont uni les 37. Kommersant, 23 décembre 1998, p. 8. Ceci est basé sur les interviews avec S. Vasilieva et sur B. Maksimov, * Sur les champs de bataille de la "guerre des tracteurs"*, 1999 (non publié).
ouvriers au syndicat d'atelier, instauré la crainte et le respect de la part de la direction, bien au-delà de son poids numérique et économique au sein de l'usine
Un conflit typique concerna la température dans les ateliers, qui depuis plusieurs années maintenant approche du gel dans la plupart des usines russes. Ceci est une économie de coût inévitable selon la direction. Les ouvriers l'acceptent comme un fait de vie, bien qu'ils disent qu'il faut quelques heures après le travail pour revenir à la normale. Dans l'atelier d'assemblage des tracteurs, les ouvriers ont installé des caisses d'acier dans lesquelles ils brûlent du bois pour se chauffer de temps en temps. La direction a finalement ordonné le déplacement des caisses à cause des risques d'incendie et de destruction de biens de l'usine (le bois) pour faire le feu. Les ouvriers semblaient prêts à accepter ceci en silence mais Svetlana contre-attaqua avec les propres revendications du syndicat que le chauffage et l'éclairage devaient correspondre aux normes de sécurité et de santé, que le toit, qui coulait, devait être réparé et que des vêtements de travail propres devaient être distribués par la direction. Toutes ces choses sont reconnues par le code du travail et/ou la convention collective mais restaient ignorées par la direction. Le chef d'atelier refusa
ФОШ К ЛЕМАНСО Deux panneaux satiriques pour la décoration d'un « tramway d'agitation » (« agit-tramway »). Esquisse de V.V. Lebediev.. Sur l'un — Foch, sur l'autre — Clemenceau.. même de lire les revendications et menaça de donner des amendes aux ouvriers si les caisses restaient en place. Le chef du comité d'usine accusa Svetlana d'agir à nouveau indépendamment du syndicat et lui dit de le aisser calmer les choses avec le directeur. Mais il ne fit rien. Face au refus des ouvriers de déplacer les caisses, la direction céda. Elle améliora le chauffage et l'éclairage et fit aussi réparer le toit.
L'assemblée d'atelier fut aussi la principale force dans la « guerre des tracteurs » de 1999. Le syndicat apprit par un journal que le gouvernement russe et des entreprises américaines s'apprêtaient à signer un accord pour fournir aux fermes russes des équipements américains d'une valeur d'un milliard de dollars et d'équiper des garages pour une valeur de sept autres milliards. Ceci aurait signifié mettre le dernier orteil dans le cercueil du secteur industriel. Même le ministre negociant le contrat admit que les tracteurs Kirov étaient cinq fois moins cher, correspondant aux normes européennes, étaient mieux adaptés aux conditions russes et disposaient déjà d'un réseau de garages. (37) Mais les fermes russes étaient fauchées et les Américains offraient un crédit ... que le gouvernement russe garantirait.
Devant la pression de l'assemblée d'atelier, le comité d'usine élabora un plan d'action qui comprenait du lobbying, une campagne médiatique, des manifestations et la désobéissance civile. Il essaya d'associer d'autres usines de machines-outils agricoles, mais leurs syndicats exprimèrent divers prétextes pour refuser. Aucun ne consulta ses adhérents. Finalement, le directeur de l'usine Kirov se joint au mouvement, un développement qui eut un effet nettement modérateur sur la campagne. Le plan d'action prévoyait de bloquer les bureaux du gouverneur (le célèbre Smolny) pendant la visite du Premier Ministre, par une mobilisation des travailleurs avec des tracteurs géants Kirov etc. Alarmé, le gouvernement fut d'accord pour envoyer le ministre de l'agriculture à l'usine. Sans aucune consultation, le comité d'usine annula la manifestation la veille de l'action prévue. Quand Svetlana refusa de rappeler les adhérents, le comité d'usine leur téléphona directement à leurs domiciles. « Nous avions besoin d'une action» expliqua-t-elle « indépendamment des promesses du ministre. Les travailleurs n'ont jamais été si unis, des gens revinrent même de vacances, ils étaient prêts à se battre. Ils voulaient parler en leur nom propre, pour sentir qu'ils sont des êtres humains, qu'ils signifient quelque chose. Et le syndicat les a étouffés, les utilisant comme un épouvantail ». Ayant reçu la promesse du ministre qu'il laisserait les tracteurs de la classe Kirov hors du contrat et qu'il financerait un programme de leasing pour ses tracteurs Kirov, le comité d'usine stoppa sa campagne. La production de tracteurs à l'usine Kirov a repris, mais la plupart des ouvriers ressentent qu'on leur a jeté un morceau de pain pour les faire taire alors
que le contrat se faisait et que rien n'a été réglé.
Profondément conscient des limites de leurs actions isolées, le comité d'atelier a été actif en dehors de l'usine. Il amène régulièrement 80 % de ses adhérents aux manifestations de la FNPR, un pourcentage remarquable en cette période. Ce fut un des rares syndicats de St Petersbourg activement investi dans le soutien au camp de protestations des mineurs à Moscou en 1998. Svetlana elle même fit le tour de tous les partis de gauche pour voir ce qu'ils avaient à offrir aux ouvriers. Mais son syndicat d'atelier reste plutôt isolé, même au sein de l'usine.
III-2 Le syndicat "Edinstvo"
de l'usine automobile VAZ à Togliatti
Parmi les syndicats alternatifs, le syndicat "Edinstvo" ("Unité") de l'usine automobile VAZ à Togliatti est celui qui a le plus de réussite en dehors des secteurs des transports et des mines. Son succès a été facilité par la situation économique de VAZ : un marché relativement fort pour ses véhicules de transport ce qui lui a permis de garder ses effectifs initiaux de 120 000 salariés et d'offrir des salaires relativement élevés. Des militants à VAZ furent très actifs dans le mouvement autogestionnaire STK lors de la Perestroïka, même si aucune trace ne semble subsister aujourd'hui (en 1992 les responsables du mouvement le quittèrent pour rejoindre une secte mystique).
"Edinstvo" émergea à la fin même de l'activisme ouvrier de la perestroïka. Il attira rapidement 2 000 adhérents, aidé par une série de grèves partielles, la plupart spontanées, dont il assuma la direction. La dernière grève se déroula dans la principale chaîne d'assemblage en 1994 à propos de retard dans le paiement des salaires. La direction réagit avec une extrême dureté, décrétant un lock-out général, des licenciements et déployant brièvement des unités anti-émeute de la police au sein même de l'usine. Avec l'approfondissement de la dépression économique, la croissance du syndicat s'arrêta, mais dernièrement elle reprit pour atteindre aujourd'hui plus de 3000 adhérents.
"Edinstvo" est victime de discriminations sévères et illégales de la part de la direction. Ses adhérents sont pourchassés et harcelés à des degrés divers. Ignorant une décision des tribunaux, la direction, soutenue par le syndicat traditionnel, retuse de permettre à "Edinstvo" de participer aux négociations des conventions collectives. Les travailleurs qui rejoignent "Edinstvo" tendent donc à être actifs et militants. Alors qu'il existe de nombreux bons militants et quelques comités d'atelier combatifs dans le syndicat traditionnel, ils sont constamment affaiblis par les actions du comité d'entreprise, qui est soumis à la direction et modère leurs revendications. Le fait que l'ancien président de ce syndicat (en poste de nombreuses années)
est maintenant directeur-adjoint au personnel est éclairant. On doit aussi préciser que la corruption est énorme à VAZ dont les hauts dirigeants ont été l'objet d'enquêtes judiciaires. L'usine a connu de fortes pertes dans des contrats avec des compagnies intermédiaires. De nombreuses entreprises de ce type avaient été fondées par des membres du personnel gestionnaire ou leurs parents. Le principal dirigeant de "Edinstvo"
fut blessé sérieusement par balles à deux reprises. Ces crimes n'ont pas été élucidés.
Le principe de base de la pratique de
"Edinstvo" est son indépendance dans la défense
C des intérêts des ouvriers. Il conduit l'opposition aux tentatives de la direction en 1998 et 1999 d'éliminer l'indexation des salaires qui avait été arrachée en 1992 lors d'une dirigée greve par
"Edinstvo". Le syndicat traditionnel avait déjà en
1996 donné son accord pour réduire d'indexation à 72 %.
L'argument employé était toujours le même : la situation financière difficile de l'usine, en particulier sa grande dette envers les impôts et la menace de banqueroute.
En 1998, la direction redemanda à remplacer l'indexation par une prime dépendant des perforl'usine.
mances de
Comme nous l'avons noté plus haut, ceci fut adopté par la conférence des délégués seulement après que la direction ait forcé la main au syndicat traditionnel, brandissant, entre autres, la menace de suppression d'emploi. Le président de "Edinstvo" ne fut pas autorisé à parler lors de cette conférence.
La position de "Edinstvo" était que comme les ouvriers n'ont rien à dire sur la gestion de l'usine, ils ne devraient pas payer pour ses mauvaises performances. Céder sur l'indexation réduirait seulement l'incitation de la direction à bien gérer. Il souligna le marché fort et prolongé pour les véhicules les hauts salaires de la direction et les pertes causées par la corruption.
Un fonctionnement ouvert
Get démocratique En profond contraste avec le syndica traditionnel, "Edinstvo" fonctionne de manière ouverte et démocratique. Il dispose d'un unique permanent, le vice-président, un ouvrier licencié dans la grève de 1994. Un vote de 10 % des structures entraîne le renvoi de tout responsable. Les discussions détaillées de réunions bimensuelles du comité d'usine sont affichées et distribuées en tracts. Quand "Edinstvo" choisit des adhérents pour assister à des stages de formation dans d'autres villes ou à l'étranger (organisée par le TIE, l'école pour la démocratie
МЕРТЬ
УГНЕТАТЕЛЯМ
« Mort aux oppresseurs ». Projet de panneau pour le premier anniversaire de la Révolution d'Octobre. S.V. Tchekhonine, 1918.
ouvrière), il procède par vote et publie les décisions et les raisons pour de tels choix Quand ces personnes reviennent, elles partagent leurs expériences avec les autres adhérents. Au contraire, les personnes envoyées à de telles initiatives par le syndicat traditionnel ne parlent à personne à leur retour, leurs collègues considèrent (et souvent avec raison) ces voyages comme des n° 443/444 - janvier-tévrier 2000 Inprecor
banquets offerts aux préférés des dirigeants.
Le budget de "Edinstvo" est aussi complètement différent de celui du syndicat traditionnel : 20 % va à un fonds de grève (le syndicat traditionnel n'en dispose pas), 10 % à la fédération Sotsprof (le syndicat traditionnel donne 2% à son organisation nationale) et seulement 20 % va à l'aide matérielle et aux activités culturelles et récréatives (50 % du budget du syndicat traditionnel). Le reste est consacré à la défense quotidienne et à la formation des adhérents
Les responsables et les militants de
"Edinstvo" consacrent une grande part de leur temps à former, agir, des recruter, traiter plaintes, défendre les membres contre la répression. Ils défient constamment les violations du code du travail et de la convention collective. Une direction importante de l'activité concerne la formation des ouvriers sur leurs droits, dont ils sont extrêmement ignorants, et pour démontrer par l'exemple qu'ils n'ont pas besoin d'accepter l'autorité arbitraire.
Par exemple, après qu'une militante de "Edinstvo"
ait refusé de subir une fouille à l'entrée de l'entreprise, "Edinstvo" commença une campagne contre ces fouilles comme illégales et dégradantes. Mais comme les vols restent un problème, le syndicat était prêt à permettre l'utilisation d'appareils électroniques. Un de ses tracts expliquait : « Pourquoi se donner la peine d'installer des moyens techniques modernes pour contrôler les sorties, pourquoi penser aux droits et à la dignité de la populace quand il est tellement plus facile de dégrader un millier d'honnêtes ouvriers pour arrêter un seul voleur ». Dans la Russie contemporaine, un tel souci à propos de la dignité est très rare et d'une grande importance.
Comme la plupart des syndicats alternatifs, "Edinstvo" est marqué par une confiance excessive envers l'action juridique. Le président a obtenu une licence en droit et est
38.
Byulleten' Shkoly trudovoi demokratii
(Bulletin de l'école de la démocratie ouvrière)
n° 11, 1999, p. 20.
39. D. Mandel, Perestroika and the Soviet People,
1991, pp. 26-29.
un vrai expert légal. Mais le recours aux tribunaux tend à laisser les adhérents hors du cadre et n'est pas en général effectif, même quand la plainte est gagnée. D'une certaine façon, cette stratégie est dictée par la démobilisation générale des ouvriers qui touche aussi "Edinstvo". Bien que VAZ se porte relativement bien, la direction ne manque jamais de souligner aux ouvriers l'importance de la situation désastreuse qui existe à peu près partout ailleurs. En plus, les
Mand I.A. Pounine, 1918, projet d'affiche « Ouvriers armés dans une automobile » ouvriers craignent vraiment la réaction de la direction s'ils parlent avec trop de force. "Edinstvo", cependant, rend largement publiques ses actions juridiques, ce qui, mis à part les affaires gagnées, joue un rôle édu-
Les adhérents de "Edinstvo" ne sont pas homogènes politiquement. Mais comme dans le cas des autres syndicats alternatifs, la plupart de ses dirigeants ont jusqu'à récemment soutenu Eltsine. Ensuite ils ont évolué vers Lebed. Comme le président le précisa : « Le peuple russe n'est pas capable de se défendre lui-même. Et il existe aussi une tradition que le peuple attend et espère que le gouvernement le défende. Lebed a promis un Etat fort » (38). Donc, une politique d'indépendance syndicale ne se traduit pas nécessairement pas une politique d'indépendance de classe. La plupart des dirigeants de "Edinstvo" sont des sociaux-démocrates modernes, qui ne croient pas que le socialisme soit possible. En même temps, cependant, "Edinstvo" montre la solidarité avec les autres luttes ouvrières, au contraire du syndicat traditionnel, dont l'horizon ne dépasse pas les portes de l'usine (à l'exception de l'aide apportée au financement de la première et unique église de Togliatti après la chute de 'URSS). Avec le déclin de l'étoile de Lebed, le président du syndicat s'est présenté comme candidat ouvrier indépendant aux élections parlementaires en décembre dernier dans la ciconscription de l'usine et a remporté la victoire avec 30 % des votes. Le deuxième candidat, un entrepreneur, n'a eu que 9 %.
11I-3
Les constructeurs de moteurs de Yaroslavl
Yaroslavl est une capitale régionale, située à quatre heures de Moscou, avec une population d'un demi million d'habitants. Avant la crise, ses quatre usines de moteurs diesel employaient 55 000 ouvriers. Aujourd'hui, il reste moins de 40 000 salariés, bien que la production ait chuté largement de plus de 70 %.
Les ouvriers d'automobile de Yaroslavl furent assez actifs au cours de la Perestroïka. L'usine de moteur de Yaroslavl, la plus grande, fut la scène de la première grande grève de la période en Russie. L'usine entière se mit en grève pendant sept jours contre le travail du samedi (la semaine légale était de cinq jours) (39). En 1989, les ouvriers de l'usine de pompes à essance renvoyèrent son directeur au cours d'une mobilisation très large. Yaroslavl connut aussi le premier front populaire, un mouvement démocratique de citoyens en Russie et il accueillit un congrès russe des fronts populaires. Insatisfaits du désintérêt des fronts pour les intérêts ouvriers, les militants ouvriers formèrent un éphémère comité ouvrier.
Mais comme partout en Russie, le mouvement ouvrier tomba dans une torpeur avec l'approfondissement de la crise économique et l'accession de Eltsine au pouvoir. Les syndicats de Yaroslavl et la plupart des travailleurs furent passifs alors que la "thérapie de choc" réduisait les salaires réels des 2/3. Même le début de retard de paiement des salaires en 1994 ne provoqua pas de réaction immédiate, malgré les efforts de certains militants ouvriers de base. La rupture se produisit en 1995 avec le mouvement de grève à l'usine de moteur Tutaev, située à une heure de Yaroslavl. Des 49 000 habitants, 8 400 travaillaient à l'usine. Leurs appartements étant invendables, ils se trouvaient prisonniers de la ville. En 1995, les militants de base furent finalement capables
de mobiliser les travailleurs sur les retards de salaire (environ six mois à ce moment là) et la corruption dans la gestion. Une conférence des délégués élit un comité de grève qui, au cours des deux années suivantes, dirigea trois grandes grèves, dont une durant sept semaines. Au cours de ces grèves, qui comprirent le blocage des voies de chemins de fer, le comité du vieux syndicat fut remplacé par des gens élus du comité de grève et le directeur par un gestionnaire acceptable par les ouvriers. Ils obtinrent temporairement satisfaction sur les salaires mais le problème apparut bientôt à nouveau.
L'esprit évolua progressivement dans les autres usines. En 1995, des militants de base formèrent des syndicats alternatifs dans l'usine des moteurs. En 1996, les travailleurs des quatre usines manifestèrent, firent grève, et bloquèrent les routes à propos des retard de salaire. Les comités de grève élus aux différents niveaux des usines pour diriger l'action collective sont depuis devenus des structures quasi permanentes, aiguillonnant le syndicat aussi bien que la direction. Comme les usines de Yaroslavl ont la plus faible densité syndicale dans le secteur ASM (30-50% ne sont pas des adhérents, même si dernièrement s'est manifestée une tendance à l'adhésion), les comités de grève ont une légitimité accrue puisqu'ils représentent tous les salariés. L'usine des moteur de Yaroslavl, dont les ouvriers avaient une meilleure situation, l'usine assemblant un produit final qui peut être plus facilement vendu contre des liquidités, fut la dernière à élire un comité de grève.
L'échec des grèves isolées à amener plus qu'un soulagement éphémère conduisit à la création à l'automne 1996 d'un conseil commun des comités de grève. Cette initiative avait le soutien politique et pratique du comité régional du syndicat traditionnel (le conseil se réunissait dans ses locaux) et même de la fédération régionale FNPR. Le conseil développa un plan d'action progressive et de revendications qui dépassaient la revendication « payez nos salaires ! ». II réclamait un plan commun de développement pour les quatre usines et l'investissement de capital d'État pour leur permettre de les mettre au niveau des critères européens et donc d'ouvrir de nouveaux marchés pour leurs moteurs.
Une série de manifestations illégales et le blocage du pont sur la Volga incita le gouverneur, jusque-là entièrement loyal à Eltsine et passif en ce qui concernait les intérêts des travailleurs, à faire pression sur Moscou. Les ouvriers obtinrent satistaction, au moins par écrit. Même si le gouvernement fédéral n'a pas respecté l'engagement d'accorder des crédits d'investissements aux usines qu'il avait signés, il a au moins fourni des crédits à l'usine de camions de Minsk en Biélorussie pour acheter des moteurs Yaroslavl. Le gouvernement régional en est venu à craindre et à respecter les ouvriers, dont il avait complètement ignoré les intérêts.
En 1998, les quatre usines automobiles furent au centre de la création d'un comité de coordination régional pour des actions collectives. Inspiré par l'exemple du camp des mineurs de charbon à Moscou, il établit un "piquet" (camp ouvrier permanent) le long des voies férroviaires, menaçant à tout moment de les bloquer et présentant ainsi une menace permanente pour les transports ferroviaire vers Moscou à partir du nord-est (40). Des centaines de travailleurs de l'automobile bloquèrent le trafic pour trois heures en septembre 1998. Ce mois-là, le comité régional appela une conférence de représentants des entreprises des régions centrales de Russie pour préparer une grève générale politique réclamant la démission immédiate de Eltsine, un changement de politique économique et sociale et des amendements constitutionnels pour mettre un terme à l'absolutisme présidentiel et permettre le contrôle démocratique du gouvernement. Cette grève fut appelée pour le 7 octobre 1998, à la fois par le FNPR et le Parti communiste, mais ils avaient déjà alors rejoint le nouveau gouvernement « de gauche » formé par Primakov lors de l'effondrement financier d'août 1998. L'objectif ultime des ouvriers de Yaroslavl était un « anneau de colère » formé par les ouvriers des régions centrales autour de Moscou dans le but d'arrêter tout le trafic ferroviaire vers la capitale Le mouvement ouvrier devient une force politique régionale
Le 7 octobre, une vaste manifestation bloqua le bâtiment de l'administration régionale et força le gouvernement régional lui-même à transmettre les revendications des ouvriers à Moscou. Les manifestants votèrent une résolution pour bloquer la ligne de chemin de fer pour 3 heures le 8 octobre si aucune réponse n'avait été reçue au matin, et ensuite la couper complètement le 9 octobre jusqu'à ce qu'ils obtiennent satisfaction. Face à une campagne d'intimidation de
Camdessus (FMI) et Tehernomerdine, alors premier ministre d'Eltsine. la presse et une forte présence policière, seuls quelques trois cents ouvriers se rendirent aux dépôts le 8, surtout des femmes de Tutaev. Le vice-gouverneur lui-même les a prié de ne pas descendre sur les rails, offrant les services de la police pour bloquer les trains pendant les 3 heures, ce qui a été fait. Mais la faible participation à Yaroslavl (25 000 avaient voté la résolution) et l'absence d'action dans les autres régions empêcha un blocage permanent le lendemain.
Le résultat de l'action fut de forcer le gouverneur à accepter d'avoir trois représentants ouvriers avec voix consultative dans le gouvernement régional. Le gouvernement créa aussi une commission avec participation syndicale pour développer un programme régional anti-crise et un autre pour éliminer les retards de paiement de salaire. Le mouvement ouvrier était devenu la force politique prédominante dans la région.
Mais même à Yaroslavl, le mouvement fut très inégal. Les choses sont bien pires en Russie en général. Malgré le caractère massif de la protestation nationale du 7 octobre, elle n'aboutit à aucun résultat pour les ouvriers. Le parti communiste orienta alors les espoirs des gens vers sa tentative de destitution de Eltsine, promettant des mobilisations de masse. Mais il n'a mobilisé personne et l'affaire passa quasiment inaperçue. Les ouvriers de l'automobile de Yaroslavl avaient quand même envoyé une délégation au piquet de la Douma le jour du scrutin.
Malgré la paupérisation croissante engendrée par l'effondrement financier d'août 1998, le mouvement ouvrier en Russie, y compris à Yaroslavl, ont été relativement calmes depuis cet été-là . En partie en raison de la dévaluation, qui réduisit les salaires réels, mais donna un coup de fouet 40. Des informations sur ces événements peuvent être trouvés dans Sovetskaya Rossiya du 30 juillet et des 3, 9, 19, 22, 24 septembre et aussi dans Rabotchaya politika n° 4, 1999.
à la production domestique, les ouvriers étaient au moins payés plus régulièrement. Un autre problème est que les luttes de Yaroslavl dépendaient beaucoup des mobilisations spontanées. Les syndicats n'ont pas pleinement saisi l'importance de la défense quotidienne de leurs membres dans l'entreprise, de l'information et de l'éducation des adhérents comme des contacts individuels dans la consolidation de leur base militante. C'est en partie dû à la pauvreté mais c'est aussi en partie un héritage du passé.
Au cours de l'année dernière, les syndicats de Yaroslavl, et certains syndicats locaux dans d'autres régions, ont concentré leurs efforts pour établir un « contrôle ouvrier sur la direction », c'est-à-dire à obtenir un accès complet à l'information et au contrôle sur les transactions financières et le fret de biens. Ceci a engendré une résistance opiniâtre de la part des directions. Cependant, il y a eu des progrès, en partie du fait que la propriété et les droits de gestion ne sont pas idéologiquement ou politiquement sécurisés en Russie. Pourtant le contrôle, spécialement quand il est consolidé, ne traite pas des conditions politiques et économiques générales, qui sont les principales causes du malheur des travailleurs.
En guise de conciusion : Une lente montée de la volonté de combattre, limitée par l'isolement
Ces exemples montrent ce que les syndicats peuvent obtenir en construisant le soutien des adhérents et obtenant des gains réels. Mais ils démontrent aussi les limites posées par leur isolement. Même les syndicats automobiles Yaroslavl qui ont appris à coordonner leurs luttes (la proximité géographique et leurs productions liées le favorisèrent ) et qui ont réalisé les efforts les plus sérieux pour toucher les autres villes et régions, restent assez isolés et ne peuvent substantiellement affecter les conditions plus fondamentales qui déterminent la situation de leurs membres. "Edinstvo" et l'atelier d'assemblage des tracteur Kirov sont isolés même au sein même de leurs usines.
Tous les éléments sains du mouvement ouvrier sont sincèrement conscients de ce problème. C'est pourquoi le piquet de grève des mineurs de l'été 1998 (41), au départ une initiative modeste et d'une certaine façon étrange (200 mineurs prenant le soleil pour deux mois sans aucune réponse du gouvernement) devint un aussi puissant 41. Cf. Inprecor n° 427 de septembre 1998.
aimant pour les militants. Le piquet fut visité par des délégations de syndicats locaux de toute la Russie de même que par des militants à titre individuel. Il fournit aux éléments militants, indépendants et éclatés du mouvement ouvrier un vaste endroit pour l'échange d'expériences, de soutiens mutuels et potentiellement pour une coordination concrète, une place qu'ils n'auraient pu trouver dans les structures des syndicats officiels. Ces derniers, en pratique, ne soutinrent pas cette importante initiative. Mais les conditions en 1998 n'étaient pas mûres. Le piquet se termina avec une trahison supplémentaire parmi une longue série : les dirigeants des mineurs (de l'alternatif Syndicat Indépendant des Mineurs) qui avaient juré cette fois-ci qu'ils combattaient pour les intérêts de l'ensemble de la classe ouvrière et ne retiraient pas leurs revendications politiques, dissolvèrent le piquet contre la promesse de concessions économiques qui ne
N. Ia. Kolli, 1918. Projet architectural « le coin rouge ».
donnèrent rien aux autres secteurs. Et ils le firent quelques jours avant la grande journée de protestation du 7 octobre 1998.
Malgré la trahison, l'expérience du piquet est largement considérée comme positive. Il semble qu'il y a eu une lente, douloureuse hausse de la solidarité et de la volonté de combattre les patrons. L'attaque récente par la police d'une usine de papier à Vyborg, près de la frontière finlandaise, occupée (illégalement) par les ouvriers engendra une expression de soutien inégalée dans la Russie. Mais un véritable soulèvement ouvrier qui soit capable d'avoir un impact tangible sur la situation des travailleurs de Russie requiert probablement au moins le début d'une reprise économique, ainsi que des luttes victorieuses importantes des travailleurs de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, dans le cœur même de la bête.