De notre correspondant Juan Adolfo Montenegro dimanche 9 janvier au soir, Jamil
Mahuad, président de l'Equateur, annoncé sur les chaînes de radio et de télévision la "dollarisation" (1) de l'économie équatorienne. Désormais, chaque dollar américain vaudra 25 000 sucres (2). De plus, plusieurs mesures de libéralisation seront prises : flexibilisation des contrats de travail pour faciliter l'embauche à l'heure, accélération des privatisations de l'industrie énergétique et du système de sécurité sociale. Dans la foulée, Mahuad menaçait de répression et de « mano dura » ceux qui s'opposeraient à la mise en oeuvre des réformes. La crise économique
Avec cette accentuation du néolibéralisme et de l'autoritarisme, Mahuad prétend sortir d'une des plus graves crises économiques de l'histoire du pays. Entre janvier 1999 et janvier 2000, le sucre a été dévalué de près de 300 %, et depuis le début de son mandat présidentiel, en août 1998, le cours du dollar a augmenté cinq fois. La dernière hausse du dollar a été considérée comme purement spéculative par la majorité des analystes. Pour sa part, l'inflation a fait un bond de plus de 60 % au cours de l'année passée. Les travailleurs subissent de plein fouet le chômage : en 1999, plus de 150 000 personnes ont perdu leur emploi. Le pouvoir d'achat des salaires se détériore de façon accélérée : au cours des 17 mois de gouvernement Mahuad, le salaire mensuel moyen est passé de 160 à 37 dollars. Pendant ce temps, en décembre, le Conseil des salaires adoptait une hausse des soldes et salaires de seulement 10 Simultanément, le coût des services publics a grimpé : le prix de l'eau a augmenté de 400 % et des majorations à peine moins importantes peuvent s'observer pour le téléphone et l'électricité. Il n'y a que le prix de l'essence qui se soit maintenu, suite aux protestations sociales de mars et juillet, mais on annonce une augmentation pour juillet
2000. L'économie a subi un coup rude en 1999, le PIB a chuté de 7 %, même si la dégringolade s'est atténuée durant le dernier trimestre. La dette des entreprises a atteint les 4 milliards 800 millions de dollars, et beaucoup d'entre elles ont déjà annoncé leur incapacité à s'en acquitter. Ainsi, des petites et moyennes entreprises commencent à déposer leur bilan.
Mais la crise économique a été précipitée par la crise financière. En 1998 et au premier semestre 1999, plusieurs des banques les plus importantes ont fait faillite et sont passées sous administration de l'Etat. Actuellement, 60 % des banques sont sous contrôle étatique, même si des officiels du gouvernement ont déclaré qu'une fois saines, elles réintégreront le secteur privé. La crise financière a provoqué, en mars denier, le gel des dépôts pour un montant approximatif de 4 milliards de dollars. Dans la foulée, l'Etat avait affecté environ 1,8 milliards de dollars au "sauvetage" des banques. Mais avant le gel des avoirs, près de 6 milliards de dollars étaient déjà sortis du pays. Crise politique
Les problèmes du gouvernement, cependant, n'en sont pas restés à la crise économique. Mahuad a débuté son mandat dans le cadre d'une alliance apparemment solide avec le Parti social-chrétien (PSC), coalition à laquelle se sont joints le petit Parti conservateur et le Front radical alfariste. Sur cette base, le gouvernement avait la prétention d'accélérer l'application jusque là modérée du modèle néolibéral, notamment concernant les privatisations.
Mais le tremblement de terre économique et la crise bancaire de mars 1999 ont entraîné la rupture de l'accord, le PSC et le patronat de Guayaquil (3) s'opposant alors au gouvernement en l'accusant de favoriser les banques de la capitale, Quito. A travers ce conflit, c'est une lutte pour l'appropriation privée de fonds publics que menèrent le PSC et les groupes dominants de Guayaquil. En pariant sur une mobilisation "régionaliste" , ils rendirent inévitable la désunion.
Le gouvernement, en conséquence, a tenté de réaliser un accord avec le centre-gauche, notamment la Gauche démocratique, qui bénéficia pour un de ses proches de la direction de la Banque centrale. Mais en insistant sur les réformes néolibérales, le gouvernement entraîna de nouveau la rupture de l'accord. Mahuad donna alors un virage brutal à sa politique d'alliance en cherchant à s'entendre avec le Parti roldosiste de l'ex-président Abdala Bucaram, destitué de sa fonction suite à une mobilisation populaire massive en février 1997.
L'accord se réalisait à la condition de l'acceptation par le gouvernement de certaines réformes du code pénal visant à annuler les procès en cours contre Bucaram. Les réformes furent finalement publiées au Journal Officiel juste après l'annonce de la dollarisation.
Mais ces nouveaux accords entraînèrent eux aussi leur lot de difficultés, un groupe de députés du parti du président faisant défec1. Ancrage de la monnaie nationale sur le dollar. 2. Le sucre est la monnaie nationale de l'Equateur. 3. Guayaquil, le port le plus important du pays. sur la côte Pacifique, et Quito, sur le plateau andin, ont toujours rivalisé pour le leadership politique et économique de l'Equateur.
tion.
Dès lors, les demandes de démission du président ont commencé à gagner du terrain : l'ex-président Rodrigo Borja, dirigeant de la Gauche démocratique, l'ex-président Leon Febres Cordero, dirigeant du Parti social-chrétien, les principaux responsables des chambres de commerce de la région de Guayaquil, et même, finalement, les dirigeants patronaux de l'Altiplano, jusqu'à certains députés de son propre parti, proches de l'ex-président Oswaldo Hurtado, lui avaient retiré leur soutien.
Pendant ce temps, fin décembre, Confédération des nations indigènes de l'Equateur (CONAIE) et la Coordination des mouvements sociaux (CMS) exigèrent la démission du gouvernement dans son ensemble, du Congrès et de la Cours Suprême de Justice, et appelèrent à la constitution de "parlements du peuple" pour remplacer le Congrès.
Bien sûr, les demandes de démission émanaient de points de vue opposés, à la différence de ce qui avait prévalu lors de la destitution de Bucaram en 1997. Les mouvements populaires, pour leur part, demandaient un changement de modèle économique et social, alors que les groupes patronaux faisaient pression pour un renforcement de la politique néolibérale, pour la dollarisation, pour l'accélération des "réformes" et des privatisations.
A ce moment-là, la popularité du président est dégringolée pour atteindre le niveau de 9 % la première semaine de janvier 2000, contre 53 % réclamant sa démission. C'est alors que Mahuad a riposté avec l'acceptation totale des exigences patronales. Une crise de régime
La crise politique que rencontre le gouvernement Mahuad plonge ses racines, finalement, dans la crise de régime ouverte en février 1997, que les secteurs dominants n'ont pas réussi à résoudre jusqu'à ce jour.
Chaque crise sérieuse accompagnée de protestations sociales remet en lumière la fragilité de la présidence. Les mobilisations ont fini par mettre en question la stabilité du gouvernement, en l'empêchant de s'inscrire dans une continuité constitutionnelle renouvelée tous les quatre ans. Les revendications sociales peuvent alors se radicaliser rapidement et de larges secteurs des masses ont été poussés à une protestation quasi-permanente par l'intensification des "réformes". De cette manière, la mobilisation sociale a réussi par deux fois à empêcher la mise en place de mesures néolibérales plus radicales, en mars et juillet 1999.
D'autre part, devant la débâcle économique, la bourgeoisie cesse de prendre en considération ses intérêts généraux de classe et met au premier plan ses propres interets sectoriels, bien qu'elle éprouve aussi des difficultés à se représenter comme classe socia-
Mais la situation présente se caractérise par la paralysie, car le mouvement populaire, lui non plus, ne réussit ni à développer une alternative crédible pour la majorité de la population, ni à prendre la tête d'un mouvement d'organisation et de mobilisation plus soutenu
Dans ce cadre, les appels à "l'arbitrage" de notables, de l'Eglise, et surtout des militaires, se font plus pressants. Les forces armées, qui assumèrent cette tâche en février 1997, n'ont pas abandonné ce rôle d'arbitre et exercent une tutelle sur la démocratie à chaque secousse. Mais les forces armées elles-mêmes sont traversées par les conflits qui déterminent la vie sociale. Leur unité semble être conservée par dessus tout grâce au fort sentiment institutionnel plus que par la fermeté de la hiérarchie : c'est ce qui les a amené à récidiver dans le mécanisme des consultations internes.
Les conditions économiques et sociales, par conséquent, finissent par saper la légitimité des gouvernements, y compris des institutions de l'État, et la conscience sociale se détache facilement de l'idée de leur immuabilité
Cette crise politique persistante exprime au final les difficultés de la bourgeoisie et de ses gouvernements successifs à réaliser le programme néolibéral, imposé progressivement dès 1982, puis avec plus de force et de cohérence à partir de 1994.
Depuis cette date, les forces sociales se sont positionnées très clairement dans ce conflit central mettant en question le modèle économique et le modèle politique de démocratie restreinte. La dollarisation
Jusqu'au vendredi 7 janvier, les demandes de démission de Mahuad se sont faites plus pressantes, provenant de toute part, la presse elle-même n'excluant plus une telle possibilité. Dans le même temps, les transporteurs routiers avaient annoncé des paralysies du trafic pour le lundi 10. La CONAIE et la CMS préparaient pour la mi-janvier des mobilisations pour renforcer la mise en place des "parlements du peuple". Tous défiaient le décret d'Etat d'urgence émis par Mahuad le 5 janvier, les rumeurs de démission allant bon train... Jusqu'à l'annonce des mesures le dimanche 9 janvier au SoIr.
Avec la dollarisation, Mahuad tentait de convaincre les grands groupes patronaux de sa capacité à administrer l'Etat en assumant pleinement le programme exigé par les Chambres patronales. De plus, il laissait entrevoir la possibilité de réaffirmer l'accord de gouvernement avec le PRE et d'y rallier le PSC.
Peu à peu, le lundi et le mardi, les forces en présence finirent par accepter les mesures prises. Le signe le plus clair fut la décision prise par les grandes banques de soutenir la cotation du dollar à 25 000 sucres. Le résultat final est que le gouvernement, au moins temporairement, a réussi à renverser le rapport de force. Ce renversement est encore renforcé par l'incompréhension, au sein des classes populaires, de ce qu'est la dollarisation et de ses effets sur les conditions de vie. Les premiers sondages montrent ainsi une recomposition de l'image du gouvernement, reflet d'un soutien, sinon actif, au moins passif.
Le maintien de la position gouvernementale dépendra au moins de trois facteurs : en premier lieu, à court terme, des mobilisations sociales en préparation ; en second lieu des accords pour la répartition des postes de l'administration économique (Banque centrale, ministères...) ; en troisième lieu, à moyen terme, des conséquences économiques des mesures adoptées, tant sur la marche des "affaires" que sur les conditions de vie de la population
Pour le moment, le mouvement populaire, tout en maintenant la demande de démission, devra mettre au premier plan l'opposition aux nouvelles mesures, l'explication de ce qu'est la dollarisation et ses conséquences, et donner forme, renforcer et amplifier les "parlements populaires" comme espaces d'organisation, de conscientisation et de mobilisation. Nouveaux éléments de confrontation de classe
La semaine du 17 janvier a apporté de nouveaux éléments à cette confrontation de classe. D'une part, on peut observer que le gouvernement a réussi à rallier la bourgeoisie et ses partis derrière lui, après qu'il ait adopté la politique économique exigée. En même temps, les mesures de répression à l'encontre du mouvement populaire ont commencé à se faire sentir avec force : arrestation de dirigeants, occupation d'universités, escalade de la violence contre les manifestants, intrusion des forces armées dans les communautés indigènes. Tout montre
que la bourgeoisie dans son ensemble fait le choix de serrer les rangs autour du gouvernement et ainsi de briser toute tentative d'alternative populaire.
Durant cette semaine, les mobilisations ont débuté de façon inégale : fermetures partielles de routes, mobilisations urbaines même faibles et sporadiques, appels à la mobilisation et à des occupations de routes. On peut déjà observer dans les rues la division du mouvement de masse, entre un secteur lié à la CONAIE et un autre au Front patriotique. Leur incapacité à se coordonner se traduit par des initiatives concurrentes.
Les camionneurs, élément-clé dans cette confrontation, ont pour le moment préféré les accords avec le gouvernement, s'éloignant en cela du mouvement populaire, les virages brusques et opportunistes étant le propre de ce secteur. Les dirigeants du mouvement de masse continuent à réclamer la démission du gouvernement et de tous les pouvoirs de l'Etat, et d'exiger un gouvernement populaire, même s'il est clair que cette demande n'est pour le moment pas viable.
La dynamique de la période de confrontation qui s'ouvre reste imprévisible car personne ne peut prévoir l'ampleur que peut prendre la mobilisation spontanée, qui paraît pour le moment endormie. Mais l'accumulation de mobilisations partielles pourrait déboucher sur une grève générale, même si ce scénario reste peu probable.
Au contraire, existe aussi le risque d'affaiblissement progressif des forces populaires qui le conduirait au moins à une déroute partielle, et à un étiolement de son image auprès de ses propres bases et du peuple en général.
Il faut rappeler la nécessité d'avancer des revendications concrètes contre les mesures économiques actuelles, tout en maintenant la radicalité du discours. Il est indispensable de freiner les attaques néolibérales et lutter pour les conditions de vie du peuple, en même temps que consolider l'organisation populaire et son unité.
Quito, 17 janvier 2000.