es grévistes de la Fabryka Zelatyny (fabriqu
→ de gélatine) à Brodnica ont remis en march l'entreprise. A Brodnica (département. de Poméranie-Kujawy) tout a commencé le 16 juin 1999. Les travailleurs. désespérés ont mis dehors le directeur. Ils sont entrés dans son bureau et lui ont ordonné de foutre le camp. Ils ont confisqué les clés de son Opel de service. Ils en avaient assez d'être humiliés et traités comme des "déchets". Ils en avaient assez de l'inactivité — l'usine n'avait plus produit de gélatine depuis décembre 1998, et bien avant, elle fonctionnait au ralenti (entre 1995 et 1998 elle a produit 157 tonnes de gélatine alors qu'elle pouvait en produire 2000 par an). Mais surtout, ils avaient besoin d'argent pour vivre — ils ne supportaient plus les retards de salaires.
La fabrique de gélatine de Brodnica avait été dans le passé une entreprise publique, mais elle a été privatisée en 1995. Jozef Dziobak, un investisseur privé, a acquis 80 % des actions, le reste étant acquis par le personnel. Mais c'était un secret de polichinelle que derrière Dziobak se cachait Kazimerz Grabek, le « roi polonais de la gélatine » et monopoliste de fait du marché polonais (1). La Société Fabryka Zelatyny S.A. devait rembourser à l'État le leasing (70 000 zlotys par trimestre, soit 16 860 euros ou 110 590 francs français), puis l'entreprise devait devenir sa propriété. Une clause prévoyait la possibilité d'une rupture du leasing en cas d'arrêt de la production de gélatine, de la non-modernisation de l'entreprise ou du non-paiement de deux termes consécutifs. Mais M. Grabek avait d'autres projets pour la fabrique : au lieu de produire elle devait s'oc* Dariusz Zalega est rédacteur du mensuel Robotnik Slaski (l'Ouvrier de Silésie). Nous reproduisons ici le petit dossier consacré par Robotnik Slaski (n° 5 d'août 1999) à une grève exemplaire... et isolée. 1. Il s'agit d'un marché important, la cuisine polonaise employant traditionnellement beaucoup de gélatine, notamment pour les desserts. 2. Soit 33,70 euros ou 221 francs français. 3. Soit 144,50 euros ou 948 francs français. 4. Il s'agit de Gazeta Wyborcza, principal quotidien polonais, libéral, lancé en 1989 par le mouvement Solidarité, dirigé par Adam Michnik 5. Deputée de l'extrême droite catholique.
cuper de la commercialisation de sa gélatine produite à Pulawy.
La grève par elle-même n'avait pas donné pas de résultats. Ni Dziobak, ni Grabek n'avaient réagi, comme s'ils avaient oublié l'existence de l'usine. Il est apparu plus tard que Grabek avait racheté les parts de Dziobak et nommé comme PDG un certain Janusz Kaminski, de Varsovie, inconnu des travailleurs. Après deux semaines d'inactivité, les grévistes ont pris la décision de redémarrer la production. Décision facile, mais tout s'accumulait pour rendre impossible sa mise en pratique. Lorsqu'ils ont mis le directeur dehors, ils n'ont trouvé dans la caisse que 140 zlotys (2). L'usine avait accumulé des dettes pour le gaz et l'électricité. Il n'y avait pas de matière première.
Les grévistes ont fait des pieds et des mains, mendiant un crédit pour les matières premières et un délai de paiement des dettes. Et l'incroyable est arrivé : ils ont réussi. Le 1 juillet, sous le contrôle du personnel, la production a redémarré. Ils avaient socialisé la propriété.
Il y a longtemps l'entreprise employait plus de 100 personnes, dont 70 à la production. Après les licenciements seulement 40-50 sont restés, dont seulement 15 ouvriers productifs (les autres, c'est l'administration, les laborantins). Le turbin a commencé. La gélatine est produite en continu, l'arrêt des machines pour la nuit serait trop cher. Durant 12 jours les 15 ouvriers travaillèrent 12 heures par jour. Après avoir produit 10 tonnes de gélatine, ils ont dû s'arrêter, car ils tombaient de fatigue. Et puis il fallait vendre le produit. Là un nouveau miracle s'est produit : leur gélatine a trouvé des acquéreurs. Grâce à la vente ils ont pu se payer les premiers salaires depuis des mois : 600 zlotys (3) à chacun, également. Ils ont aussi pu payer une partie des dettes, entre autres, aux télécommunications et pour l'électricité. Notons qu'ils ont failli se faire couper le courant car le 6. Député et ancien ministre de l'Alliance de la gauche démocratique (SLD), formation électorale structurée autour de la social-démocratie (SDRP, issue de l'ancien parti dirigeant stalinien) et de la centrale syndicale OPZZ (anciens syndicats officiels). 7. Député et à plusieurs reprises ministre de l'Union de la Liberté (UW), parti politique libéral constitué à l'initiative des dirigeants (néolibéraux) de Solidarité en 1990. Il a présenté l'ancien dirigeant de l'opposition antibureaucratique Jacek Kuron à l'élection présidentielle de 1995. 8. Député de l'Action électorale Solidarité (AWS), mouvement politique lancé à l'initiative des dirigeants (de droite) du syndicat Solidarité en 1995.
PDG Kaminski avait envoyé une lettre disant : « Du fait de la mauvaise situation financière de la société nous devons abandonner vos services. Si quelqu'un de l'entreprise vous commande du courant, il le fera à ses frais. ». Une nuit, une équipe d'électriciens est venue pour couper le courant, les travailleurs ne les ont pas laissés entrer. « Nous avons l'intention de continuer la production et la vente de la gélatine » disait Marian Szkamruk, ingénieur et président du comité d'action. Les travailleurs tentent de reprendre l'entreprise à leur compte, ils ont écrit en ce sens au Trésor public. « Il faut dire clairement, nous sauvons le bien social. Le leasing n'a plus été payé depuis un an, donc l'État aurait du rompre depuis longtemps l'accord de vente », poursuivait M. Szkamruk.
L'action jouit de la sympathie de la population locale. Mais les syndicats ne se sont pas engagés dans la solidarité. La production continue.
Dariusz Zalega*