Inprecor 1974–2004

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ÉQUATEUR

Les leçons d'une insurrection manquée

Inprecor n° 443-444, janvier-février 2000, n° 443/444 · p. 52 · 936 mots

L'échappée belle qu'a connu le mouvement populaire aura été de courte durée. Nous publions ci-dessous une analyse «à chaud» des événements, de notre correspondant en Equateur, et nous renvoyons les lecteurs aux deux articles (pages 3 à 6) écrits les 17 et 20 janvier sur la situation générale dans ce pays. Le mouvement indigène et populaire, et un groupe de militaires avec à sa tête de jeunes officiers, ont pris le pouvoir en Equateur pendant quelques heures, le vendredi 21 janvier, dans un climat de mobilisation sociale croissante. Antonio Vargas, dirigeant de la CONAIE (Confédération des nations indigènes de l'Equateur) et le colonel Lucio Gutiérrez ont investi le Congrès avec un groupe d'indigènes, ont désavoué les pouvoirs de l'Etat et formé une junte de gouvernement. Dans les heures qui suivirent, la haute hiérarchie militaire, le patronat, les différents partis politiques (social-chrétien, démocrate-populaire, roldosiste...) et des membres du gouvernement ont réussi à trouver une parade à ce coup de force conjoint du mouvement populaire et d'un secteur de l'armée, en substituant le vice-président Gustavo Noboa à Jamil Mahuad au poste de président de la République. Pendant ce temps, partout dans le pays, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour soutenir la destitution de Mahuad et la formation d'un gouvernement récusant la dollarisation et les diverses mesures néolibérales prises quelques jours auparavant. La pression ouverte du gouvernement des Etats-Unis (menace de sanctions et de blocus " comme à Cuba "), l'unité de la bourgeoisie, le retard pris par les secteurs populaires urbains à se joindre aux

Equateur : Les leçons d'une insurrection manquée

mobilisations, la capacité avec laquelle l'armée a su «colmater» ses breches sont quelques-uns des éléments qui ont déterminé l'issue fatale de la rebellion populaire. Mais les causes profondes de la crise n'ont évidemment pas été résolues pour autant. Dans les heures qui suivirent son intronisation, le nouveau président annonçait la poursuite de la dollarisation et des privatisations, tandis que le leader de la CONAIE, Antonio Vargas, passait à la semi-clandestinité, que plusieurs officiers étaient arrêtés, que les derniers groupes indigènes présents dans Quito étaient dispersés par les forces spéciales et que les députés exigeaient des sanctions exemplaires à l'encontre des " insurgés ". Si l'on ne peut pour le moment prévoir pleinement les conséquences de cette défaite, quelques enseignements peuvent déjà être tirés de ces événements. La société équatorienne est de plus en plus polarisée, et les conflits s'affirment clairement comme une confrontation de classe. La bourgeoisie a serré les rangs autour d'une solution institutionnelle. Toutes ses divisions ont été mises de côté le temps de faire face aux mobilisations populaires Le renforcement du néolibéralisme a aussi renforcé la polarisation sociale. Il apparaît évident qu'il existe au sein des forces armées un courant «nationaliste» proche des revendications du mouvement populaire et qui cherche à développer une projet politique distinct. Dans son allocution, le colonel Gutiérrez a fait référence à la " revolución juliana ", un mouvement de jeunes militaires qui en 1925 renversa le pouvoir des banquiers. Mais les divergences ne sont pas encore assez prononcées au sein de l'institution militaire. A partir de là, une stratégie qui s'appuyait quasi exclusivement sur un pronunciamiento militaire avait peu de chance de réussir. Les mobilisations populaires restent marquées par de fortes divisions et des discontinuités. Alors que la campagne était à l'avant-garde et que la lutte reposait essentiellement sur les indigènes, ces efforts ne furent que trop peu accompagnés par des mobilisations urbaines significatives. Dans la plupart des grandes villes, la majorité des secteurs populaires ne commencèrent à entrer en lutte que lorsque les rebelles prirent le Congrès et que s'organisait la marche sur le Palais du gouvernement. La stratégie échafaudée n'a apparemment pas pris en compte les disparités du mouvement. La principale et urgente tâche à venir sera d'en renouer les fils. Cependant, le mouvement peut se prévaloir de certaines victoires : Mahuad a finalement été évincé du pouvoir. Cela renforce dans la conscience sociale la conviction que les gouvernements ne peuvent pas tout impunément, et que si c'est le peuple qui est souverain en démocratie, les gouvernements ne sont légitimes que lorsqu'ils satisfont aux nécessités de celui-ci. Il est important de noter que les luttes sociales ont acquis, presque naturellement, un caractère net de classe, sans pour autant cesser d'attirer à elles des secteurs de plus en plus divers : une frange notable de la jeunesse, une présence significative du clergé, une partie de l'armée... Les articulations sociales ont donc tendance à se profiler avec plus de clarté. La majorité de la population a pu percevoir clairement que la classe politique, les institutions de l'Etat, la hiérarchie militaire comme celle de l'Eglise protègent les intérêts des classes dominantes. Les «parlements du peuple» restent une conquête pour les luttes futures, et il est probable que des formes d'organisation similaires réapparaîtront quand la situation l'exigera. Mais dans l'immédiat, on ne peut mesurer l'ampleur de la défaite en terme de démoralisation. On ne peut savoir non plus à quel point sera dure la répression, contre les officiers et contre les organisations populaires. Au-delà, la poursuite du modèle néolibéral et l'appauvrissement qui en résultera peuvent, en plus du découragement, reléguer le mouvement social dans la torpeur pour longtemps. Rien ne permet de penser que la crise de régime ait été enrayée. Si le soulèvement du 21 janvier a été un échec, le mouvement populaire a toujours de la réserve. Sa tâche principale continue à être de s'affronter contre le modèle de paupérisation et d'autoritarisme, même dans des conditions difficiles. Et il n'y a pas d'autre chemin que la lutte.

Quito, le 22 janvier 2000.

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