Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUSKADI (PAYS BASQUE)

Réflexions sur l'annonce de la rupture de la trêve

· Inprecor n° 443-444, janvier-février 2000, n° 443/444 · p. 11-13 · 2 352 mots

Euskadi État espagnol

Par Jose Iriarte "Bikila"*

Qu'il soit bien clair d'entrée de jeu que, pour autant que la fin de la trêve annoncée par ETA ne se traduit pas par de nouvelles actions armées, toute réflexion sur la portée de cette décision et ses conséquences relève d'un exercice essentiellement spéculatif. Pourtant, cet événement par sa propre transcendance, opère sur la réalité politique, conduit à différentes attitudes et à une situation qu'il convient d'examiner. 1. Une profonde consternation

Cet événement a créé une profonde consternation dans les rangs des partisans de Lizarra-Garazi (1), y compris dans la gauche abertzale (patriotique). Je serais même prêt à affirmer que nous avons tous pensé à l'unisson : Mayor Oreja doit se sentir heureux aujourd'hui d'obtenir ce qu'il recherchait depuis quatorze mois à son poste de ministre de l'Intérieur. Quand on nous interrogeait jusqu'ici en tant que signataires des accords de Lizarra-Garazi sur la réversibilité de la trêve décrétée par l'ETA, nous répondions que nous ne pouvions pas aller au-delà de ce qu'ETA avait annoncé publiquement, cette décision d'adopter une trêve unilatérale et indéfinie, et que c'était les raisons qui fondaient cette décision qui nous rendaient optimistes quant à sa durée. Effectivement, quand ETA a pris cette position, elle n'a pas fixé d'ultimatum au gouvernement ni de délai au terme duquel elle tirerait un bilan et pourrait revoir sa position. Elle annonçait en outre le passage de relais à la société basque, qu'elle encourageait à poursuivre le chemin tracé ces derniers mois, tout en soutenant clairement les présupposés analytiques et méthodologiques des accords de Lizarra. La trêve n'était donc pas dépendante de l'attitude du gouvernement central, que tout laissait prévoir porté à l'obstruction et à la ladrerie, mais bien du développement du processus au sein de la société basque. C'est pourquoi, face à l'enthousiasme qui avait salué cette décision, on ne s'attendait pas à un coup de barre brutal en sens contraire. La ligne politique de HB-EH (2) pendant toute cette période allait d'ailleurs dans la même direction : en cessant de se focaliser sur le gouvernement central, il s'agissait de se centrer sur la redéfinition stratégique des forces du nationalisme basque et de ses objectits à court et moyen terme 2. Quel bilan du processus Lizarra-Garazi ?

Quel bilan pouvons-nous tirer de ce processus ? Souvent en demi-teintes, certainement, avec des déconvenues et des tensions parfois vives entre les différents partenaires, ce bilan est globalement positif. Au cours de ces dix-huit mois, les accords ont pris consistance au sein de la société et des progrès substantiels ont marqué les relations entre les différentes forces nationalistes, aussi bien dans le domaine des institutions officielles que dans celui des institutions parallèles comme Udalbiltza (3). Il y a eu les grandes mobilisations unitaires pour obtenir le transfert des prisonniers politiques au Pays basque, le consensus obtenu en matière de * Joxe Triarte "Bikila" représente l'organisation Zutik (fusion de la LKI, ex-ETA-VI, section basque de la IVe Internationale et du EMK) au sein du pacte de Lizarra. Elu sur les listes Euskal Herritarok (EH) au parlement régional Juntas Generales) de Guipuzkoa , il est journaliste à la revue Hika. 1. La déclaration du 12 septembre 1998 de Lizarra-Garazi a été signée par les partis politiques basques, les syndicats et les mouvements sociaux. Cf. Inprecor n° 426 de juillet 1998 (où nous avions analysé la situation du mouvement national basque à la veille de ces accords) et Inprecor n°439/440 de septembre-octobre 1999 (reproduisant les documents adoptés par les signataires des accords et tirant un bilan un an plus tard). 2. Herri Batasuna (HB) est la principale organi-

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8 8572-08 politique linguistique, le soutien unanime à la campagne Bai Euskarari (4), les manifestations de l'Aberri Eguna (5), etc. A l'opposé, il faut souligner principalement la frustration provoquée, les mois passant, par la très faible influence de cette initiative sur la politique menée par le pouvoir central. Par ailleurs, ce processus n'a pas été vu à l'identique par les différentes composantes de Lizarra-Garazi. Pour le PNV (6) et EA (7), il a certes marqué un tournant stratégique important du fait de la rupture avec leurs alliés traditionnels, et des accrochages sérieux et répétés avec le gouvernement central. Mais il n'y a pas eu de transfert du contenu des accords, en matière de paix et sation de la gauche nationaliste basque. En octobre 1998 elle a intégré une nouvelle coalition, regroupant toute la gauche abertzale, Euskal Herritarok (EH). Après avoir obtenu jusqu'à 20,5 % des voix aux élections autonomes, EH a adopté une attitude de soutien critique envers le gouvernement de la Communauté autonome basque, dirigé par le Parti nationaliste basque (PNV). 3. Assemblée de mairies en Euskadi 4. Campagne « Oui à l'euskera ! (la langue basque) .. 5. Fête nationale basque qui a lieu le jour de Pâques. 6. Parti nationaliste basque est le parti nationaliste traditionnel, représentant la bourgeoisie basque. 7. Eusko Alkartasuna est issu d'une scission radicale du PNV.

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de construction nationale, à tous les niveaux de la politique institutionnelle, ce qui n'a pas manqué d'irriter leurs nouveaux alliés. Dès le printemps étaient apparues des déconvenues de taille, dont ETA (8) avait rendu compte à l'occasion d'une interview publiée par Gara, où l'organisation armée accusait le PNV et EA de ne pas mettre toute la viande promise sur le gril, et même d'avoir bafoué certains accords (accusation répétée à l'occasion de la rupture de la trêve). Pourtant, nous ne pensions pas que cela conduirait ETA à rompre la trêve, et moins encore pour les raisons avancées. En fait il s'agit de déconvenues dans l'application d'accords secrets passés avec le PNV et EA (désavoués par ces derniers), alors que le processus dans son ensemble, avec plus ou moins de bonheur, suivait son cours. 3. Prendre en compte les difficultés objectives

Le problème, même si ETA n'a pas voulu le prendre en considération, c'est que la situation ne se réduit pas à des exigences volontaristes vis-à-vis des parties signataires des accords de Lizarra-Garazi. La situation politique et les rapports de forces sont trop complexes pour pouvoir être transformés à brève échéance, même si la naissance du forum de Lizarra en constitue un élément de poids. Un bilan exigeant de ce forum et des stratégies qui s'y sont investies pourra bien mettre en lumière des insuffisances et des erreurs, dont certaines ont déjà été soulevées dans des contributions diverses. Mais il devra aussi prendre en compte les difficultés objectives pour délimiter les terrains respectifs de la construction nationale et du processus de paix. En pratique, si de nombreuses interférences affectent ces deux questions, cela n'a pas empêché le gouvernement de cataloguer Lizarra-Garazi comme "front nationaliste". Il faudra encore apprécier une situation politique très inégale dans les différents territoires du Pays basque (Communauté autonome basque, Navarre et Iparralde), qui se traduit par des différences électorales (et des réactions de rejet massives touchant le PNV et EA). Plus important encore, il faut souligner l'attitude de fermeture complète de la part du gouvernement central et l'immobilisme du Parti populaire et du PSOE qui n'ont pas fait le moindre pas dans la recherche d'une solution au conflit. Le pouvoir central s'est retranché 8. A ce sujet voir notre analyse dans Inprecor n°439/440 de septembre-octobre 1999, pp.11-12. 9. Ezker Batua-Izquierda Unida, est l'organisation de la Gauche unie au Pays Basque.

dans une politique pénitentiaire répressive contre laquelle ont buté toutes les mobilisations, y compris les plus importantes et les plus impressionnantes de ces dernières années. Formellement la question des prisonniers politiques n'entre pas dans le champ des accords de Lizarra (ETA a tenu, pour des raisons d'opportunité, à ne pas inclure cette question dans le processus politique et à la traiter comme une question à part). Mais en pratique, et c'est logique, elle la surdétermine sans aucun conteste. Il ne fait guère de doute qu'un changement d'attitude du pouvoir sur la question des prisonniers aurait eu des effets bénéfiques sur la situation. 4. Une contradiction stratégique ?

La marche arrière d'ETA avec la rupture de la trêve a créé une double incertitude, en partie liée aux interrogations quant aux véritables raisons de cette décision, surtout déterminée par la question de son incidence sur les prochaines actions d'ETA. Elle a certainement de très bonnes raisons de se sentir écœurée par le PNV et EA, mais cela ne peut justifier à soi seul la rupture de la trêve et le retour aux actions armées. Et si c'est son choix, quelles vont en être les cibles ? Ce serait contraire à toute logique, vu la situation politique au Pays basque, qu'elles soient dirigées contre le PNV et EA. Tout laisse à penser qu'elles viseraient l'État et ses représentants politiques, ce qui placerait alors ETA dans une contradiction stratégique. 5. Dissuader ETA de franchir un pas difficilement réversible

De quoi s'agit-il vraiment ? Un coup d'éclat médiatique ? Une rupture calculée à la façon de l'IRA, avec la possibilité de décréter une nouvelle trêve, définitive ou vraiment durable ? Au-delà de ses déclarations initiales quant aux responsabilités dans la rupture de la trêve, le PNV a confirmé sa volonté de poursuivre le processus, en réaffirmant avec vigueur son engagement nationaliste et ses objectifs à moyen et long terme. Cela signifie-t-il, comme l'ont affirmé le Parti populaire et le PSOE, qu'il a cédé au chantage d'ETA ? En fait, le PNV est cohérent avec une ligne tracée précédemment et qu'il développe depuis l'ouverture du nouveau processus politique, mais cette réaffirmation pourrait contribuer à dissuader ETA de franchir un pas difficilement réversible, ou tout au moins, si elle devait le faire, de la priver de certaines justifications politiques.

6. L'unité de la coalition de Lizarra-Garazi ?

Pour notre part, il est clair que nous aurions vivement souhaité que la trêve ne soit pas rompue. Si les choses en restaient là, cela pourrait peut-être contribuer à obliger à traiter plus sérieusement les enjeux de la situation. Au-delà de la prise de position de EB-IU (9), les premières conséquences ne sont pas du tout négatives. Pourtant il faut prendre au sérieux le cas de Izquierda Unida Même si la coalition de Lizarra-Garazi s'est formée avant la promulgation de la trêve qui n'en était donc pas une condition, la décision d'ETA soumet à de dures pressions les organisations à l'échelle de l'État espagnol, notamment EB-lU qui se retrouve un pied dedans, un pied dehors, en attendant les décisions de sa prochaine contérence Mais d'autres organisations sont dans une situation comparable et si elles gardent aujourd'hui l'espoir, teinté de beaucoup de pessimisme, qu'ETA n'entreprenne pas des actions qui nous ramèneraient à un passé révolu, elles pourraient demain prendre leurs distances et marquer beaucoup plus nettement leurs divergences. Mise à part EB-IU, les composantes de Lizarra-Garazi ont su répondre dans l'unité à la rupture de la trêve, en exigeant de « toutes les parties capables de peser sur le cours du processus qu'elles analysent la situation et revoient leurs positions, quelles que soient leurs éventuelles responsabilités respectives ». Le PNV a réaffirmé son engagement à poursuivre le processus engagé, même si la trêve était effectivement rompue, mais cela ne permet pas de prédire son attitude face à une situation qui échapperait à son contrôle. La dialectique action-répression pourrait

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« Les raisons politiques avancées par ETA pour justifier la rupture de la trêve ne tiennent pas compte de la profonde volonté populaire de maintenir la trêve, mais les principaux responsables de l'impasse où se trouvait le processus de paix sont le gouvernement d'Aznar et de Mayor Oreja et

La trêve de l'ETA a permis une forte mobilisation du mouvement ouvrier (ici, grève générale en mai 1999).

DOCUMENT

Déclaration d'Espace alternatif*

~ space alternatif tient à manifester son

• protond désaccord avec la décision prise par ETA de relancer ses actions armées à partir du 3 décembre. Nous ne partageons pas enterrer en pratique tous les efforts déployés par les partenaires de Lizarra-Garazi pour trouver une issue à la situation. 7. Les conséquences au sein de Euskal Herritarok

Nos préoccupations concernent enfin les conséquences de cette situation nouvelle au sein même de EH. Là encore, comme dans le cas du forum de Lizarra, la création de EH est antérieure à la trêve. Nous sommes un certain nombre à y avoir adhéré pour des raisons de fond qui vont au-delà des contingences relatives aux actions armées. Mais il est évident que cette trêve a contribué au succès des dernières élections et surtout à gagner le soutien de forces et de personnes qui seraient, autrement, restées à l'écart. Elle a aussi aidé à redonner sa capacité d'initiatileur parti » favorables au développement et au progrès du type de solution proposé par LizarraGarazi », les signataires « réaffirment leur engagement à recourir aux moyens d'action exclusivement démocratiques et politiques » et exigent de « toutes les parties capables de peser sur le cours du processus qu'elles analysent la situation et revoient leurs ve à la gauche abertzale à la tête du processus politique en cours. Tout cela s'en ressentira si ETA entreprend de nouvelles actions armées, surtout si elle retombe dans ses pratiques passées. Sous le double impact de la rupture de la trêve et de la décision de la direction de EH de ne pas participer aux prochaines élections générales dans l'État espagnol, de sérieuses difficultés et des tensions sont d'ores et déjà apparues en Navarre. Et on ne peut pas exclure, si les choses s'aggravaient, qu'il en aille de même dans l'ensemble du Pays basque. Il y a donc beaucoup de points d'interrogation. Ce conflit aurait pu trouver sa solution il y a bien longtemps déjà. Il en a été autrement parce qu'ainsi l'ont voulu les "innombrables" et ceux qui se sont servis d'eux. Ne laissons pas passer l'occasion qui se présente aujourd'hui. construire le dialogue entre les différentes positions en présence ; la recherche de voies juridiques pour réguler et garantir les droits des Basques à définir leur propre avenir, sans exclure aucune des options possibles de ce processus. Une mesure immédiate qui aiderait à débloquer le processus est la démission du ministre de l'Intérieur Mayor Oreja, qui a

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