Par Alain Tondeur* epuis juillet 1999, la Belgique expérimente une coalition gouvernementale originale, basée sur un accord tripartite entre libéraux, social-démocrates et écologistes. Baptisée "arc-en-ciel" par la presse francophone et "paars-groen" (mauve-vert) par les journalistes flamands, cette alliance, dominée par la droite, se fixe pour objectif de rétablir la crédibilité des institutions tout en poursuivant une politique néolibérale réaménagée. Pour l'instant, ça marche, grâce notamment à une conjoncture économique favorable, à des marges budgétaires retrouvées, à un mouvement syndical désorienté... et à un mariage princier transformé en conte de fées à dormir debout. Mais, en profondeur, le malaise social et politique demeure...
Le 13 juin 1999, les citoyens du royaume de Belgique renouvelaient non seulement leurs représentants au parlement européen mais aussi leurs élus à la chambre, au sénat ainsi que dans les conseils régionaux (1). Survenant dans le sillage de la Crise blanche, troublées par la crise de la dioxine, surplombées par une perte de légitimité vertigineuse des institutions bourgeoises, ces élections ont réservé plusieurs surprises de taille, qui ont été analysées dans ces colonnes (2). Mais la formation des gouvernements fédéral et régionaux a été plus surprenante encore... Gauche-droite plurielle
A première vue, le verdict des urnes plaidait en faveur de ce qu'on appelle ici une "coalition asymétrique", c'est-à-dire une majorité gouvernementale diversement composée au Nord et au Sud du pays. Grands perdants de la consultation, les socialistes flamands (SP) et les sociaux-chrétiens francophones (PSC) semblaient condamnés à rejoindre les bancs de l'opposition. Par contre, leurs homologues de l'autre côté de la frontière linguistique, le PS et le CVP, avaient sauvé leur place de premier parti respectivement en Wallonie et en Flandre. Ils auraient pu, dès lors, convoler avec les libéraux flamands et francophones (VLD et PRL) pour former une tripartite CVPVLD-PRL-PS, dont l'axe aurait été constitué par la famille libérale, seule présente à tous les niveaux de pouvoir.
Les contacts préélectoraux entre partis pointaient en direction d'une telle formule Au Sud, où la social-démocratie reste incontournable, PS et PRL avaient déjà conclu un accord de gouvernement "secret". Au Nord la droite du CVP militait depuis des mois pour une coalition de droite avec le VLD, allié à la Volksunie (nationalistes flamands démocratiques). Indépendamment de ces contacts, il était difficile jusqu'ici d'envisager un gouvernement sans le CVP, car ce CVP est le principal parti bourgeois du pays, la colonne vertébrale de tous les gouverne* Alain Tondeur est membre du Bureau politique du POS-SAP (Parti ouvrier socialiste), section belge de la IV° Internationale, et rédacteur du bimensuel La Gauche. Il a notamment publié La crise blanche, Bruxelles 1997 (un remarquable petit essai pour comprendre les "marches blanches") et, avec François Vercammen, Réinventer l'espoir, un socialisme de la libération pour le XX/ siècle, Bruxelles 1995. 1. L'architecture institutionnelle de la Belgique est extrêmement complexe. Le pays est divisé en trois régions (Flandres, Wallonie et Bruxelles) et en trois communautés (flamande, francophone et germanophone). Outre la chambre et le sénat -fédéraux - on compte donc trois assemblées élues au suffrage direct, qui correspondent aux
À l'heure
ments depuis la guerre (sauf un), ainsi que le creuset précieux de la collaboration de classe entre le patronat chrétien flamand et la bureaucratie du puissant syndicat chrétien CSC. Depuis la réforme "fédérale"' de l'État, l'axe de la vie politique belge est d'ailleurs formé par l'alliance Nord-Sud entre le CVP et le PS, alliance qui se prolonge pour ainsi dire à travers le front commun bureaucratique des sommets de la CSC (majoritaire en Flandre) et de la FGTB (majoritaire en Wallonie). Comme on le voit, les jalons en direction d'un gouvernement asymétrique étaient bien plantés, tant dans l'actualité immédiate que dans la dynamique du "fédéralisme d'union" et dans les rapports de forces sociaux. Le fait qu'une autre voie ait été empruntée après le 13 juin n'est donc pas anecdotique.
Dans cette affaire, les jeux n'étaient pas faits d'avance. Suivant en cela la constitution, qui lui donne un pouvoir important, le roi Albert Il devait choisir un
"informateur" pour préparer l'accouchement du gouvernement tédéral. Cette mission aurait dû échoir au CVP qui demeurait, en dépit de ses pertes, le parti le plus important du pays. Or ce parti, en état de choc et déchiré par les querelles de succession, refusa de prendre quelque initiative que ce soit, même au niveau de la formation du gouvernement flamand (la formation des gouvernements régionaux ne dépend pas formellement des consultations trois régions, ainsi que trois assemblées communautaires, composées respectivement des élus régionaux néerlandophones, francophones et germanophones. Regions et communautés sont dotées de leurs exécutifs, dont les compétences ont été fixées par la dernière réforme de l'État, qui date de 1989. Les exécutifs régionaux et communautaires flamands sont fusionnés, tandis que les exécutifs francophone, wallon et germanophone siègent séparément. L'exécutif bruxellois est bilingue, avec des garanties pour la représentation de la minorité flamande de la capitale (quoique située géographiquement et historiquement en Flandre, Bruxelles est peuplée en majorité de francophones). 2. Voir Inprecor n° 437/438 de juillet-août 1999.
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royales). Confronté à cette bouderie, le chef de l'État désigna comme informateur le président du parti libéral francophone (PRL), Louis Michel. Les consultations exploratoires de celui-ci allaient déboucher très rapidement sur la formation d'arcs-en-ciel (quasi) symétriques à tous les niveaux de pouvoir (3). Et sur la désignation comme premier ministre fédéral du chef des libéraux flamands, Guy Verhofstadt - un thatchérien pur et dur qui a choisi opportunément de se reconvertir en admirateur de Tony Blair, pour se débarrasser de son image "asociale"
Il n'est pas interdit de penser que le roi misait sur l'échec de son informateur, car cela lui aurait permis de remettre en selle le CVP. Les liens très étroits entre la famille royale et la hiérarchie catholique, qui exerce une influence politique indiscutable, crédibilisent cette hypothèse. Toujours est-il que l'habile Louis Michel est parvenu, contre toute attente et en un temps record, à créer le climat de confiance propice à un accord de "gauche-droite plurielle" entre les bleus, les rouges et les verts du Nord et du Sud du pays. Sociaux-démocrates et écologistes ont compris qu'il y avait là une chance à saisir de rester au pouvoir, pour les premiers, d'y entrer, pour les seconds et, pour tous, de renvoyer les sociaux-chrétiens dans l'opposition. Cette perspective alléchante a fortement stimulé les négociateurs et aiguisé leur sens du compromis. Au sud du pays, les partenaires socialistes, écologistes et libéraux caressent l'espoir de se partager la dépouille du PSC, dont l'avenir est effectivement en forme de point d'interrogation. Au Nord, une bataille féroce est engagée pour tenter de déloger le CVP de sa position de premier parti et de parti-État. Dans les deux cas, les élections communales d'octobre 2000 seront un test important pour cette stratégle.
Au-delà des suppositions sur la frustration du palais et de l'évêché, le fait est que, dans les circonstances données, l'audacieux projet de Louis Michel était la chose la plus intelligente à faire du point de vue de la classe dominante. D'abord parce que l'État belge est à ce point affaibli par les turbulences des dernières années que l'expérience 3. La social-démocratie (PS et SP), les libéraux (PRL et VLD) et les Verts (Ecolo et Agalev) forment les coalitions à tous les niveaux de pouvoir, sauf à Bruxelles où Ecolo est dans l'opposition et où le CVP est dans la majorité avec Agalev. Un fameux imbroglio ! En Flandre, la majorité fédérale et régionale s'élargit au parti nationaliste flamand démocratique, la Volksunie. 4. Le Vlaams Blok fasciste est le seul parti représenté au parlement qui ose se prononcer pour la république.
— sans précédent — de majorités "asymétriques" aurait menacé de le désarticuler, en clivant encore plus les familles politiques traditionnelles, qui sont les "piliers" du régime Ensuite parce que la relance des tensions communautaires aurait encore approfondi le fossé entre ces familles politiques et la fraction de la population qui perçoit les querelles entre Wallons et Flamands comme des manoeuvres de diversion par rapport aux problèmes sociaux et aux questions de citoyenneté. Les partis traditionnels auraient alors perdu sur les deux tableaux, car ils ne sont pas capables, d'autre part, de rivaliser avec le populisme nationaliste dont le Vlaams Blok s'est fait le champion à l'extrê me-droite de l'échiquier politique (4). Mais la raison principale est qu'il fallait répondre d'une manière ou d'une autre à l'aspiration au changement. En l'occurrence, on ne pouvait imaginer meilleur signal que l'entrée des Verts au gouvernement, coïncidant avec l'éviction du CVP-PSC, le parti traditionne par excellence, le parti qui a donné tous les premiers ministres depuis plus de vingt ans, le parti du brutal, arrogant et insensible Jean-Luc Dehaene. Restaurer la confiance et l'autorité
Le projet politique de la nouvelle coalition consiste, en résumé, à rétablir la confiance de la population dans les institutions et à restabiliser celles-ci afin d'être en mesure de poursuivre la politique néolibérale dans le cadre de l'UE. La déclaration gouvernementale le dit sans détours. Pompeusement intitulée « La voie vers le XXI siècle », elle part du constat que « ces dernières années notre pays a subi des événements regrettables (sic) qui ont fortement ébranlé la confiance de la population dans les institutions ». La conclusion est explicite : « La Belgique doit redevenir le modèle qu'elle était. Le citoyen doit à nouveau pouvoir être fier de notre pays. Il faut restaurer la confiance dans les pouvoirs publics ainsi que leur autorité, fondée sur la loyauté fédérale ».
Le changement de ton par rapport aux coalitions précédentes est spectaculaire Certes, les formulations ne font aucune avancées démocratiques concrètes, au contrôle et à la participation des citoyens concrets : tout est affaire de "confiance", de "fierté" et "d'autorité de l'État à restaurer". Mais, dans l'abstrait, "le citoyen" est caressé dans le sens du poil. Le texte va jusqu'à parler de "démocratie citoyenne" et de "démocratie directe". De plus, c'en est fini de l'arrogance face aux problèmes quotidiens, aux angoisses des gens : le pouvoir renoue avec la compassion hypocrite.. qui était jadis l'apanage des jésuites du CVP. Le message "humain" semble prendre le pas sur les diktats technocratiques: la compétitivité des entreprises, la guerre économique, la flexibilité de la main-d'oeuvre, l'assainissement budgétaire ne sont pratiquement plus évoqués explicitement, alors que les programmes gouvernementaux ne parlaient que de cela depuis près de vingt ans.
On le voit, les stratèges de l'arc-en-cie ne se trompent pas sur l'ampleur ni sur la profondeur du fossé qui s'est creusé ces dernières années entre la population et la classe politique. Ils en perçoivent clairement les dimensions non seulement émotionnelle (la révulsion face à la froideur du gouvernement précédent dans l'affaire Dutroux) mais aussi sociale (le mécontentement face à l'austérité, à la pauvreté croissante) et politique (la remise en cause du mauvais fonctionnement de l'État, voire de certaines de ses institutions). C'est pourquoi le changement ne se limite pas à un ton nouveau, à une communication moins abrupte ou à quelques mesures symboliques. Des priorités sont modifiées, des accents nouveaux sont introduits. L'offensive néolibérale est accélérée sur certains fronts, arrêtée sur d'autres. Tout se passe comme si ce gouvernement était à la recherche d'une nouvelle articulation de la politique néolibérale, sans sortir bien entendu du cadre tracé par le pacte de stabilité européen et par les alliances internationales
La politique sociale et économique met bien en lumière ces déplacements d'accents et de priorités. Le subside de l'Etat à la sécurité sociale est garanti. Au cas où les ressources viendraient à manquer, le gouvernement augmenterait même son intervention financière dans ce secteur. Le nœud coulant de l'austérité est desserré dans le secteur des soins de santé. Certaines mesures de restriction sont levées dans le secteur de l'enseignement. Les bas revenus sont (un tout petit peu) augmentés via un abattement fiscal. On donne une aumône (1000 BEF, soit 162 FF par mois) aux petits pensionnés. Mais, de l'autre côté, les privatisations vont s'accélérer (postes, communications, chemins de fer sont dans le collimateur). Les réductions des cotisations patronales à la sécurité sociale sont amplifiées, et déconnectées de tout engagement patronal en faveur de l'emploi. Dans le cadre des recommandations de l'UE, plusieurs mesures sont en préparation pour flexibiliser encore plus le marché du travail en "incitant" les retraités, les préretraités et les chômeurs à (re)devenir "actifs", même
sans avantage financier significatif par rapport à leur allocation.
Le même phénomène s'observe par rapport aux questions de société. La majorité a déposé un projet de loi visant à la dépénalisation de l'euthanasie. Le débat sur la parité hommes-femmes sur les listes électorales est ouvert, dans le sillage de ce qui se discute en
France. Les discriminations à l'égard des couples homosexuels pourraient être atténuées, voire supprimées. Mais, de l'autre côté, le ministre de la Justice commande une
"étude" sur le lien entre les caractéristiques ethniques et la petite criminalité. Le gouvernement a adopté un projet de loi sur la procédure accélérée à l'encontre des petits délinquants pris en flagrant délit (en dépit de la levée de boucliers des juristes démocrates). Le budget de la défense nationale est reparti à la hausse pour la première fois depuis
1992 (avec l'argument que les mIssions
"humanimilitaires"
coûtent cher). La cerise sur le gâteau est la politique d'asile "humaine et ferme". Avec, côté
"humanité"
', une régularisation sous critères et, côté fermeté (sans guillemets) la reprise des expulsions sous contrainte et par charters. Avec l'affaire des
Tziganes, l'arc-en-ciel a même le triste privilège d'être le premier gouvernement européen à
Symbole des «marches blanches» avoir organisé une rafle et une déportation sur base ethnique (5).
"Blairisme" à la belge
A première vue, ce patchwork contrasté justifie l'appellation de gouvernement "arc- en-ciel" : chaque parti semble obtenir quelque chose pour ses mandants, on sort apparemment de la culture du compromis à la belge, inodore et insipide ; le débat politique fait mine de reprendre ses droits. Mais cette impression est trompeuse. Un examen plus attentif montre que la couleur bleue des libéraux domine très largement l'arc-en-ciel
En matière socio-économique, les privatisations servent à payer les abattements de charges patronales, et ces abattements creusent, dans les rentrées de la Sécu, un trou qu'il faudra bien combler un jour. En matière de lutte contre le crime, la priorité du gouvernement va à une politique sécuritaire et électoraliste, qui, en mobilisant une plus grande part des moyens disponibles pour traquer les petits délinquants, fait la part encore plus belle aux mafias du crime organisé. Le bleu se mélange au brun. En matière d'asile, la régularisation sous critères, sans octroi de permis de travail, est taillée sur mesure pour les secteurs capitalistes qui exploitent le travail clandestin et qui, pour prospérer, ont besoin que la peur des expulsions plane en permanence au-dessus de la tête de leurs victimes. Quant au débat politique, le premier ministre en a clairement tracé les limites : cela ne le dérange pas que députés des verts expriment leurs états d'âme, comme certains l'ont fait en manifestant devant les barbelés des centres fermés (6), pour peu qu'en fin de compte tous les parlementaires de la majorité votent les projets de la majorité
Véritable architecte de l'arc-en-ciel,
Louis Michel a lancé le concept de "libéralisme social". Plusieurs mois durant, avant les élections, il a mené une campagne idéologique habile pour désamorcer la méfiance de la gauche à l'égard des libéraux.
Un des objectifs de cette campagne était d'endormir les organisations syndicales, car celles-ci gardent un souvenir cuisant de la régression brutale et des atteintes aux libertés imposées par le PRL et le VLD dans les années 82-87, dans le cadre des gouvernements de droite homogènes avec le CVP-PSC. Michel a compris que la stratégie d'attaque frontale contre les organisations syndicales n'était plus praticable aujourd'hui. Il a compris aussi que la stratégie des gouvernements CVP-PS depuis
1988 — une stratégie de cogestion de la crise avec des sommets syndicaux tour à tour déstabilisés puis remis en selle par leurs
"amis politiques" — était au bout du rouleau. Son "libéralisme social" est donc une tentative de donner un nouveau souffle à la politique bourgeoise dans ce pays.
"libéralisme
Fondamentalement, ce social"
peut être caractérisé comme une sorte de blairisme à la belge. L'arc-en-ciel soigne sa communication, alors que cet aspect était ouvertement méprisé par la coalition précédente. Il impulse des modernisations "sociétales" , liquide certains archaïsmes, et utilise le crédit qui en découle au sein de la "middle class" pour tenter de recréer un consensus majoritaire autour de la politique gouvernementale. En même temps, la politique d'austérité est repositionnée sur de nouveaux créneaux, où l'on évite de s'en prendre directement aux revenus des personnes. Dans les prochaines années, ce dispositif devrait être complété par une réforme fiscale qui, d'après ce qu'on sait, rehausserait le minimum imposable et avantagerait tous les contribuables, mais surtout les contribuables à gros revenus. Tout ceci est rendu possible par la bonne conjoncture économique et par la réapparition de marges budgétaires. En effet, les politiques d'austérité menées depuis le début des années quatre-vingt ont été couronnées de succès : le déficit budgétaire a été ramené de 11 % à moins de 3 %, la politique salariale a été bridée dans le carcan structurel d'une "norme de compétitivité" et les bénéfices des entreprises ont été dopés, tant par des mesures fiscales ou parafiscales que par une flexibilisation très poussée du marché du travail.
Mais la différence avec le blairisme est que les rapports de forces sociaux ne sont pas les mêmes en Belgique qu'en GrandeBretagne. Le mouvement syndical a certes subi, en 1993, un échec sérieux, qui a causé en son sein un profond désarroi, favorisé l'aile droite pragmatique et renforcé les forces centrifuges (7). Le patronat en profite pour pousser son avantage dans les entreprises. Le cas échéant, il appelle à l'aide la magistrature, qui, en cas de grèves, rend systématiquement des jugements visant à garantir "le droit au travail" et à sauvegarder le droit de propriété capitaliste à coups d'astreintes. Mais, en dépit d'un affaiblissement certain, la FGTB et la CSC n'ont pas 5. La déportation de 74 Tziganes, le 5 octobre 1999, s'est déroulée selon un scénario digne du régime de Vichy. La police de Gand a piégé les intéressés avec une convocation donnant de faux espoirs de régularisation. Les policiers ont raflé les enfants dans les écoles. Hommes, femmes et enfants ont été détenus cinq jours durant au Centre fermé 127 bis. Tous et toutes ont été marqués sur la main d'un numéro à l'encre indélébile puis mis dans un avion pour la Slovaquie. Un jugement de la Cour européenne des droits de l'homme demandant de suspendre l'expulsion a été ignoré. 6. Les centres fermés pour déboutés du droit d'asile sont l'équivalent des centres de rétention francais.
subi de défaite comparable à celle qui a frappé les trade unions britanniques. Les forces du syndicalisme restent très importantes. Elles continuent de représenter une menace potentielle, même si la FGTB et la CSC sont divisées du fait que leurs amis politiques sont respectivement au gouvernement et dans l'opposition.
Les libéraux sont conscients du problème. Pour l'aborder, ils ont doté l'arc-en-ciel d'une stratégie de contournement et de sape. Ce travail se fait avec la collaboration active de la social-démocratie — qui adhère pleinement à la stratégie de Tony Blair — et avec la complicité de fait des écologistes. Contrairement au gouvernement Dehaene, qui mettait les syndicats sous pression dans le secret de longues négociations et ne se présentait devant l'opinion qu'avec un compromis ficelé, l'arc-en-ciel s'adresse directement à l'opinion publique avec une volonté évidente de plaire, et ouvre ensuite le débat avec les syndicats. De la sorte, le gouvernement se donne une image de modernité, d'initiative, de jeunesse et utilise cette image pour pousser les organisations syndicales encore plus sur la défensive. Dans la fonction publique, par exemple, l'arc-en-ciel s'appuie sur le mécontentement populaire justifié face aux " dysfonctionnements " révélés par l'affaire Dutroux pour créer un climat favorable aux privatisations et d'autres attaques contre les fonctionnaires. Il planifie un audit de la fonction publique débouchant sur des propositions de réformes qui seraient soumises à la "consultation populaire". Ce schéma ne réserve aucune place a la concertation avec les organisations syndicales.
Mais c'est la politique des revenus de l'arc-en-ciel qui risque d'être le plus grand piège pour les syndicats. Le gouvernement précédent avait établi une norme légale stipulant que le coût salarial ne peut pas augmenter plus vite en Belgique que dans les principaux pays concurrents (Allemagne, France et Pays Bas). Cette norme est établie chaque année par le Conseil National du Travail, une des multiples instances de concertation où les représentants syndicaux prennent leurs responsabilités dans la gestion du système belge. Elle limite non seule7. En novembre 1993, les deux organisations syndicales ont mené contre le "plan global" du gouvernement Dehaene une série d'actions et de grèves qui ont culminé dans une grève nationale unitaire de 24 heures d'une massivité sans précédent. Mais les "amis politiques" au gouvernement - les socialistes et les démocrates-chrétiens - sont passés outre, et la bureaucratie syndicale a plie, pour ne pas mettre la coalition en danger.
ment les revendications salariales mais aussi toute autre revendication ayant un impact sur les coûts (par exemple la réduction du temps de travail avec embauche et sans perte de salaire). En dépit de tout le bla-bla idéologique sur le « moins d'État dans l'économie », les libéraux n'ont évidemment pas remis en cause ce fleuron de la politique d'austérité. Les syndicats n'ont pas mené une offensive contre la norme, car toute leur stratégie depuis une quinzaine d'année est basée sur l'acceptation de la modération salariale en échange d'emplois. Or cette stratégie s'effondre dès lors que le gouvernement déconnecte les baisses des charges patronales de tout engagement en matière de création d'emploi. Si en plus l'arc-en-ciel se présente face aux travailleurs avec ses cadeaux fiscaux (notamment un projet de développement des stock-options), le mouvement syndical risque de sentir le sol s'ouvrir sous ses pieds... La responsabilité des Verts
Il faut reconnaître que l'arc-en-ciel bénéficie d'un contexte relativement favorable : embellie économique, assainissement budgétaire, lancement de l'euro, désarroi du syndicalisme. Mais cela ne suffit pas à expliquer la facilité avec laquelle l'opération a été mise sur les rails ni la solidité de "l'état de grâce" dont jouit la nouvelle équipe. Un facteur proprement politique intervient, à savoir le choix stratégique des Verts de s'inscrire durablement dans une "culture de gouvernement" qui les rapproche de la socialdémocratie tout en permettant à celle-ci de rafraîchir son image. Comme leurs collègues français et allemands, entre autres, les Verts belges ont franchi le Rubicon du pouvoir. Le passage a été malaisé mais, en fin de compte, il s'est fait sans accident majeur. Chez les Verts flamands (Agalev) la décision de participer au gouvernement a été prise sans états d'âme et quasiment sans débats. Par contre, lors de l'assemblée générale des verts francophones, 41 % des membres se sont prononcés contre la participation au pouvoir.
Cette ample opposition est à la mesure de la radicalité sociale qui s'était exprimée dans le vote en faveur des écologistes francophones. Il faut savoir en effet que l'essentiel des grandes mobilisations sociales des dernières années (la Marche blanche, la Marche multicolore pour les ouvriers de Clabecq...) avait son centre de gravité dans la région francophone et qu'Ecolo a réussi à se positionner comme le débouché politique et le relais de toutes les radicalisations. Celles-ci ont marqué le programme électoral du parti vert francophone qui se prononçait, par exemple, pour la levée du secret bancaire, un impôt sur les grosses fortunes, la taxe Tobin, la suppression des centres fermés, le droit de vote pour les étrangers, les 32 heures généralisées par voie légale sans perte de salaire, et quantité d'autres revendications des mouvements sociaux et de la gauche syndicale. Comme aucune de ces exigences ne se retrouve dans la déclaration gouvernementale, on comprend que la participation gouvernementale ne soit pas passée comme une lettre à la poste. Si une majorité s'est dégagée, c'est d'une part parce qu'Écolo ne voulait pas rompre l'accord conclu avec Agalev pour y aller «ensemble ou pas du tout », et d'autre part, parce que la gauche verte ne proposait aucune alternative à la participation.
L'affaire des Tziganes a donné le mal de mer à beaucoup de militants écologistes mais la direction du parti est parvenue à franchir ce cap périlleux sans mettre en danger la participation gouvernementale. Par la suite, l'appareil des verts a perdu une bataille lors de la réélection du "secrétariat fédéral" du parti : deux équipes étaient en lice et une majorité des membres a voté pour celle qui n'avait pas le soutien de la direction sortante. C'est un événement important pour la vie interne du parti vert, mais le résultat du vote aura sans doute peu de conséquences à court et moyen terme sur la stabilité gouvernementale.
Dans ce contexte, c'est une période importante et délicate qui s'ouvre pour la gauche anticapitaliste. Il s'agit de dégager un chemin permettant de donner une expression politique et, à terme, électorale, aux mouvements sociaux de résistance. Des éléments pour une telle expression politique sont aujourd'hui dispersés dans la gauche verte, dans l'extrême-gauche, dans la gauche syndicale, dans les fractions militantes des autres mouvements sociaux. Le rassemblement de ces potentiels fragmentés sera une œuvre de longue haleine. Cela nécessite plus que jamais une stratégie de recomposition ouverte, inventive, créatrice, en rupture avec les comportements dogmatiques et sectaires de la "petite gauche". Une stratégie qui passe avant tout par des pratiques de mobilisations communes, de débats sans exclusives et de recherches des convergences autour de plates-formes alternatives et de stratégies citoyennes.
Bruxelles, le 23 décembre 1999