Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

Un pays en voie de privatisation

· Inprecor n° 443-444, janvier-février 2000, n° 443/444 · p. 47-49 · 2 540 mots

Chine

UIV par Lau Yu Fan* en janvier 1999, l'Assemblée Nationale a révisé le chapitre de la Constitution qu concerne l'économie privée. La version initiale de la Constitution énonçait : « l'économie privée est un complément à la propriété publique socialiste ». La révision la modifia de cette manière : « l'économie privée est une des composantes importantes de l'économie socialiste de marché ». L'amendement encourage grandement les citoyens chinois à s'engager dans l'économie privée aussi bien que dans les privatisations.

Déjà, en 1997, Li Peng avait annoncé une réforme des entreprises publiques et collectives, réforme qui incluait le changement de direction, les joint-ventures, les fusions, les coopératives par actions, la sous-traitance et les liquidations. Même si le gouvernement chinois ne l'admet pas, les trois derniers points de la réforme peuvent être considérés comme une forme de privatisation. Les officiels, depuis les responsables de provinces jusqu'à l'échelon du gouvernement local, semblent surtout intéressés dans la vente des petites entreprises d'État et des entreprises collectives. Ainsi, à Zhucheng, dans la province de Shandong, des officiels ont vendu 95 % des entreprises d'Etat et des entreprises collectives en seulement deux ans. Le même processus est en marche à travers toute la Chine aujourd'hui, à tel point et à des prix si insignifiants que beaucoup d'officiels responsables des privatisations se sont vus attribuer des surnoms tels que "M. Lee Liquidation" ou "M. Chen Dilapidateur". Des entreprises vendues "à prix sacrifiés"

Jingji Yanjiu Ziliao écrit que « les petites entreprises d'État n'ont de vendu que le nom. En réalité, elles sont virtuellement données, ou à moitié vendues et à moitié données... Lorsqu'elles sont vendues aux enchères, celles-ci sont frauduleuses... Des actifs dont la valeur dépasse les 100 millions de yuans (1) sont couramment cédés pour quelques centaines de milliers de yuans, quelquefois moins ». Il donne comme exemple une ville où il y avait douze entreprises d'État, dont la valeur cumulée approchait les 100 millions de yuans : neuf d'entre elles furent vendues pour seulement 9,63 millions de yuans au total. A ce jour, les fonds effectivement perçus par le gouvernement se montent tout juste à 1,72 millions de yuans. Autrement dit, les recettes nominales de la vente ne représentent que 9,6 % de la valeur nette des actifs cédés, et les ressources réellement perçues seulement 1,75% (2).

A qui ont été vendues ces entreprises d'Etat ? La majorité des acheteurs sont des dirigeants de ces entreprises ou leurs acolytes. Selon les lois chinoises, les travailleurs sont en droit, à travers le Comité du

Personnel et des Travailleurs, d'être consultés préalablement à l'adoption de tout changement majeur affectant leur entreprise. Assurément, une transformation du régime de propriété est un changement majeur, mais c'est une pratique commune de la part des officiels et des dirigeants de balayer les lois d'un revers de main. Un officiel a dit aux délégués qui étaient contre la privatisation de leur usine : « L'usine, c'est un peu comme cette tasse dans ma main. Elle est ma propriété, pas la vôtre. Donc je peux la vendre à qui je veux, comme je peux la donner. Si je préfère la casser, c'est mon droit. Vous, les gars du Comité, vous n'avez pas le droit de vous en mêler » (3).

Des attitudes aussi arrogantes ont naturellement soulevé un ample mécontentement et ont poussé à la confrontation. Dans la ville de Luoyang, une usine de ciment dont la valeur s'élève à 200 millions de yuans et le terrain à 17 millions, a été bradée

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à tout juste 2 millions de yuans. La décision a provoqué une protestation des travailleurs, qui ont fait le siège des bâtiments du gouvernement pendant quatre jours. Quand la nouvelle équipe de direction a été envoyée sur place pour prendre possession de l'usine, elle fut chassée par les ouvriers, qui forcèrent le gouvernement à suspendre l'entrée en fonction de la nouvelle administration pour le moment (4). Les caractéristiques de la réforme chinoise de la propriété

La liquidation intégrale des entreprises d'État est une des formes de privatisation, * Éditeur du bimensuel Pioneer; journal socialiste de Hong-Kong. L'article que nous reproduisons a été publié dans Asian Labour Update (mai-août 1999), une revue de l'Asian Monitor Resource Center, Hong-Kong. 1. Un yuan équivaut environ à 0,78 FF et 0,11 euros. 2. Jingji Yanjiu Ziliao, Economic Research Review, Beijing, avril 1999 3. Idem, décembre 1998 4. Ming Pao, Hong Kong, 10 novembre 1998.

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mais pas la plus importante, car la vente directe de ces entreprises n'est applicable qu'aux petites et moyennes entreprises. La forme de privatisation mise en œuvre pour les grandes entreprises d'Etat consiste à les métamorphoser en sociétés par actions. Pendant les années 90, beaucoup de ces grandes entreprises ont été transformées de cette façon. Jusqu'à ce jour, l'État reste majoritaire dans le capital, et ces entreprises ne sont pas à vendre, même si les pression en faveur de la privatisation se sont intensifiées récemment. Le capital privé y est toujours minoritaire, mais si l'on prend en considération ce que l'on nomme les "actions de personnes morales", alors le panorama change brusquement. Lorsqu'une compagnie est transformée en "personne morale", alors il peut y avoir des "actions de personne morale" : le raisonnement est un peu étonnant, car la "personne morale" l'entreprise appartient à l'État. En fin de compte, on en reste à des parts détenues par l'État. Pourquoi, alors, est-il nécessaire d'introduire le phénomène des "actions de personne morale" ? La réponse, certains l'admettent franchement, est que cela permet « de réduire largement la valeur des parts de l'État, et ainsi de diminuer son rôle d'actionnaire principal et de décideur ulti-

Mais dans l'intérêt de qui réduit-on le rôle de l'Etat comme actionnaire ultime ? De toute évidence, dans l'intérêt des acheteurs : officiels locaux et directeurs d'entreprises publiques. Étant donné que la démocratie et la transparence sont absentes de la gestion des entreprises, l'introduction de mystérieuses "actions de personne morale" peut facilement passer dans les mains d'officiels locaux et de dirigeants. Le scandale de la Compagnie Yuanye, en 1991, en est un exemple édifiant. Quand Yuanye a été fondé en 1987, à Shenzhen, les parts de l'Etat représentaient 80 % du capital, les parts privées seulement 20 %. Quatre ans plus tard, la part de l'État était passé à un minuscule 1,4 %. Un grand nombre d'avoirs de l'État sont ainsi passés dans des mains privées.

Des manigances comme celles-ci sont aussi courantes en Russie. En quoi le cas chi5. Wu Jiajun, Sur la réforme du régime des entreprises, Xinhua Wenzhai, n° 5, 1994. 6. Hong Kong Economic Journal, 6 juillet 1998. 7. Zhongguo Gongren (Travailleurs Chinois), journal de la Fédération des Syndicats, octobre 8. Réforme, corruption et bureaucratie, Dialogue entre Han Dongfang et des travailleurs chinois, China Labour Bulletin, octobre 1998, pp. 155nois est-il spécifique ? En

Chine, les avoirs de l'État ont été si ouvertement et voracement détournés par des officiels, que même l'apparence formelle d'une distribution des parts est absente. Ces choses inacceptables se produisent depuis plusieurs années, et ce sont les travailleurs qui ont été forcés payer les parts de leurs

Selon les informations de recherche sociale en Chine,

60 % des coopératives ont obligé leurs travailleurs à acheter des actions. Ceux qui refusaient de payer risquaient de perdre leur travail ou leur salaire. Des entretiens avec ces travailleurs ont montré que seulement 1 % d'entre eux sont d'accord avec ce type de réforme. Alors pourquoi, en dépit d'une majorité écrasante de travailleurs opposés à ce système, ces réformes deviennent-elles la règle (6) ?

Les choses sont allées si loin que lorsqu'une entreprise d'Etat embauche des travailleurs, ces derniers doivent apporter de l'argent avec eux pour acheter des actions le premier jour de travail. Le journal Travailleurs

Chinois, publié par la Fédération des syndicats, rapporte qu'entre 1993 et 1996, dans une région, 80 % des entreprises d'État et des entreprises collectives ont forcé leurs nouveaux salariés à acquérir des actions. Le périodique ajoute que tout manquement à l'achat des parts est susceptible d'entraîner la perte de l'emploi. Une ouvrière au chômage de 34 ans était très heureuse d'avoir trouvé du travail dans l'une des usines. Mais avant qu'elle ne prenne son poste, la direction lui a demandé de débourser 25 000 yuans en actions, ce qui représente l'équivalent de quatre ans de salaire d'un travailleur ordinaire. Elle ne put prendre ce travail (7).

Est-ce que les travailleurs percevront des dividendes après avoir acquis leurs actions ?

En 1993 une usine a contraint chaque ouvrier à payer au moins 1 000 yuans, la direction promettant de verser un intérêt de

20 %. La première année les travailleurs ont reçu seulement la valeur de 600 yuans en nature à se répartir entre eux. Depuis, rien n'a été acquitté. En 1995, l'usine s'est transformée en compagnie par actions, mais jusqu'à 1998, aucune réunion annuelle d'actionnaires n'a été convoquée. Lorsque les ouvriers s'en sont enquis, la direction a répondu que seulement ceux qui avaient payé plus de 10 000 yuans pourraient être délégués à l'assemblée des sociétaires. Pour n'avoir pas contribué à hauteur du montant requis, la majorité des travailleurs ne pouvait prétendre être qualifiée. En fin de compte, les ouvriers virent leur salaire amputé de Le capital bureaucratique au paradis, les travailleurs

C'est une pratique commune de la part des petites et moyennes entreprises d'État d'obtenir de l'argent de leurs salariés. Pour les grandes, c'est un phénomène moins courant, car les fonds se trouvent plus facilement sur les marchés financiers. En Chine, la transformation des entreprises d'État en sociétés par actions n'a rien à voir avec une quelconque préoccupation de rentabilité ou d'efficience, car la plupart d'entre elles ne font que peu ou pas de profit. Elles sont cotées en bourse grâce à des comptabilités

« Dans ce pays [la Chine], des sociétés par actions... escroquent les actionnaires et les comptes que les dirigeants présentent ne sont pas fiables. Pour obtenir des fonds, des entreprises d'État sont capables de leurrer le

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public en annonçant qu'elles sont en train d'investir dans des projets importants, mais en réalité, elles n'en n'ont pas la capacité » (9).

« Ils "fabriquent" des entreprises faisant du profit à partir d'entreprises déficitaires, et ensuite ils les introduisent sur le marché des valeurs. Les personnes qui placent de l'argent en bourse ne font que le jeter dans un trou noir sans fonds » (10).

Une universitaire chinoise, He Qinglian, a publié en 1997 un livre appelé « Le piège chinois », dans lequel elle récapitule les changements apparus ces vingt dernières années. La première génération de riches au début des années 80 est appelée "mi-humains, mi-fantômes", car ceux qui s'étaient enrichis ne jouissaient pas du respect étant, pour la plupart, des parvenus ou d'origine honteuse (bourgeoise), ou enfin des criminels. Pendant les années 80, est née la deuxième génération de riches, appelée les "gens communs", car ils étaient presque tous d'anciens techniciens qui se sont enrichis grâce à des activités commerciales. A la troisième génération, on applique l'expression de "mi-humains, mi-dieux", car il s'agit d'officiels de différents niveaux. Ce sont eux qui ont fait d'énormes profits grâce aux privatisations.

Combien d'argent public a-t-il fini dans des poches privées ? Il y a plusieurs années, des chercheurs avaient donné un chiffre : entre

1982 et 1992, quelque 500 milliards de yuans ont été empochés par des officiels

Dans le numéro d'octobre

1996 de la revue Travailleurs

Chinois, un autre chiffre a été avancé : 800 milliards de yuans. Récemment, un universitaire, Yang Fan, a écrit que durant les vingt dernières années, le "capital du pouvoir" (un euphémisme pour le terme moins glorieux de "capital des bureaucrates") a empoché pas moins de 3000 milliards de yuans issus de la propriété publique (11).

En comparaison, la classe ouvrière a vécu la période la plus difficile de son histoire depuis les années 1950. Le chiffre officiel du chômage est aujourd'hui proche de 20 millions, et le taux de chômage est supposé d'environ

10 %. Des sources plus dignes de foi indiquent que le taux actuel pourrait avoisiner les 20 %

On nous dit que la réforme des sociétés par actions améliorera sûrement la performance des entreprises d'État et bénéficiera tôt ou tard aux travailleurs. Ironiquement, plus les réformes avancent, plus les entreprises d'État enregistrent de pertes, et le résultat en est plus de chômage. En effet, les conséquences les plus immédiates de la réforme et des privatisations sont les licenciements massifs. L'année dernière le ministère du travail a admis que la réforme des entreprises d'Etat entraînerait une augmentation « des changements dans les contrats de travail et d'éventuelles ruptures de contrat, de même qu'augmenteront les protestations collectives » (12). A peu près au même moment, une usine de Wuhan a licencié mille tra-

« Je vais à la capitale de la province, à une réunion sur l'aide au développement des régions pauvres... Pour que l'on ne méprise plus votre district, j'ai dû acheter une voiture de luxe...»

Chine vailleurs aussitôt qu'elle a été privatisée Mais des licenciements plus massifs sont en préparation. Le champ de pétrole de Daqing, autrefois un modèle de la "Mère-Patrie socialiste", est en train de planifier le licenciement de la moitié de sa force de travail, C'est-à-dire 145 000 travailleurs, une fois qu'il sera coté en bourse. Les travailleurs, et même une partie de la direction, sont contre le plan. Nous verrons ce qu'il en sera. De la thèse à l'antithèse

Bien que la corruption ait atteint des proportions gigantesques, depuis plusieurs années, les officiels chinois peuvent fièrement annoncer que « notre économie est en plein boom ». Si l'on fait la comparaison avec l'ex-URSS, l'affirmation est juste. Cependant, de plus en plus de symptômes montrent que le boom est en plein ralentissement et que l'économie chinoise pourrait entrer en récession dans un avenir proche Les officiels ont trop "investi" dans la spéculation, notamment à Hong-Kong Maintenant que la bulle de Hong-Kong a éclaté et que son économie est en récession, beaucoup de sociétés chinoises ont des difficultés. La banqueroute de la Guangdong Trust Investment Company est un témoignage palpable de la gravité de la situation. La Chine continentale est en situation de surproduction sérieuse. La crédibilité du gouvernement est en train de s'éroder peu à peu. Tous ces éléments poussent le peuple à réévaluer les réformes. Un travailleur du Hunan écrit : « Aujourd'hui ils poussent à la soi-disant réforme de l'actionnariat. Nous avons des difficultés à nous nourrir, alors où sommes-nous censés trouver l'argent pour acheter ces actions ? Devrons-nous nous vendre un jour ? Les travailleurs chinois doivent se réveiller. Nous ne pouvons pas laisser les choses empirer. Un jour viendra où elles ne pourront plus être pires. Pourquoi ne pouvons-nous pas être les maîtres de notre propre destinée, comme le Parti communiste nous le dit ? Pourquoi ne pouvons-nous pas construire une société vraiment démocratique? » (14) 9. Gao Chengde, Rule of law and credibility are necessary conditions for building a market ecoпоту, Journal of Beijing University (Philosophical and social science version), n° 1, 1999, р. 18. 10. Jingji Yanjiu Ziliao, Economic Research Review, Beijing, février 1999 11. Hong Kong Economic Journal, 26 juin 1998. 12. Idem, 10 août 1999. 13. Ming Pao, 10 janvier 1998 14. Travailleurs chinois, octobre 1996, p. 39.

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