Inprecor 1974–2004

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AUTRICHE

Les racines de l'extrémisme de droite

· Inprecor n° 445, mars 2000 · p. 23-27 · 4 472 mots

Allemagne

Par Boris Jezek* "irruption sur la scène politique autri-

. chienne d'un parti populiste et d'extrême-droite, le FPÖ, et son accession récente au gouvernement dans le cadre d'une coalition avec le parti conservateur, ne doivent rien au hasard. En revenant sur le bilan de la guerre et du nazisme en Autriche après 1945 et la persistance d'un courant xénophobe et néo-fasciste dans ce pays, en passant par le "précédent" Waldheim en 1986 et les multiples tentatives de reconstruction d'organisations fascistes depuis la guerre, nous publions ci-dessous une étude historique qui permettra de saisir l'actualité autrichienne dans une perspective à long terme. Nationalisme et antisémitisme

L'annexion de l'Autriche au Reich allemand en 1938 ne fut en rien "l'année zéro" du fascisme et du national-socialisme autrichiens, de même que la défaite militaire de 1945 n'a pas signifié la fin des idéologies fascistes et d'extrême-droite.

De la chute de la monarchie en 1918 jusqu'à 1934, tous les partis politiques sociaux-démocrates compris — étaient persuadés que cette Autriche considérablement réduite n'était pas viable. L'intégration à l'Allemagne était unanimement considérée comme une nécessité objective. Les sociaux-démocrates y voyaient la possibilité d'œuvrer en commun avec la social-démocratie allemande à des perspectives révolutionnaires.

Au 1geme et au 20eme siècles, le nationalisme a considéré la langue comme le fondement d'une communauté constituée. C'est ce qui rend un nationalisme proprement autrichien si difficile à concevoir. De plus, la naissance des nations s'était réalisée en Europe avec des changements constants de frontières qui ont fait se succéder séparation et rattachement, comme pour Salzbourg, qui a appartenu tantôt à la Bavière, tantôt à l'Autriche.

L'antisémitisme chrétien véhiculé par l'Église catholique a une tradition ancienne.

Les racines

Vienne a connu plusieurs pogroms depuis le 15eme siècle. A partir du 19eme siècle, l'antisémitisme a commencé à être exploité politiquement. Les courants chrétiens-sociaux et conservateurs catholiques y voyaient un moyen de lutte contre la concurrence économique. Pour les nationalistes allemands, il s'agissait d'un antisémitisme à fondement

Jörg Haider raciste. En 1919, des représentants de ces deux courants fondèrent ensemble la Ligue antisémite, dont l'objectif était de chasser les juifs de toutes les positions sociales. Cette Ligue devint un terrain d'action privilégié pour les nazis interdits d'expression publique, jusqu'à ce qu'elle se fonde dans le NSDAP (le Parti nazi) en 1938. Mais déjà auparavant, les actions et attentats racistes des nazis autrichiens rencontraient beaucoup de sympathie. Les chrétiens-sociaux tentèrent de faire reculer leur influence en radicalisant leur propre antisémitisme. L'Église catholique leur emboîta le pas et appela même en 1933 dans une lettre pastorale « à briser l'influence néfaste des juifs ». Il ne faut donc pas s'étonner si après l'Anschluss les campagnes anti-juives prospérèrent sur un terrain fertile. Pendant la "nuit de cristal" de novembre 1938, alors que les SA et la Jeunesse Hitlérienne s'en prenaient aux synagogues, aux maisons et magasins juifs, et commettaient leurs exactions contre les personnes, une grande partie de la population viennoise les accompagna avec une telle virulence que les dirigeants nazis durent la freiner.

La défaite militaire suivie de l'occupation par les Alliés de 1945 à 1955 contraignit l'Autriche, par le biais d'un traité, à prendre des mesures et à adopter une législation antifasciste, mais les leçons du nazisme et surtout de l'antisémitisme ne furent jamais tirées officiellement. Ce refoulement fut facilité par la réapparition rapide des conflits entre les puissances occidentales et l'Union soviétique avec la

Guerre froide. Dans leur zone d'occupation, les USA cherchaient surtout à influencer les hommes politiques, les intellectuels, les enseignants et les journalistes pour en faire des partisans du système américain. Dans le sud, les autorités d'occupation britanniques virent bientôt dans les résistants communistes au régime nazi (surtout présents dans la minorité d'origine slovène) leurs ennemis principaux. Le commandement des troupes d'occupation françaises à l'ouest n'était pas lui-même exempt des traditions pétainistes et antisémites. Dans la zone d'occupation soviétique de l'est, les réparations que l'Autriche avait à payer étaient au premier rang des priorités. En outre, l'armée soviétique réprimait aussi les éléments de gauche et les antifascistes. Un nombre non négligeable de sociaux-démocrates de gauche et de trotskistes furent enlevés dans cette zone et déportés vers la Sibérie. Les libérateurs soviétiques furent rapidement perçus comme des "occupants", pour lesquels la population (même dans la classe

* Boris Jezek est rédacteur du bimensuel Die

Linke, organe

Sozialistische Alternative de section autrichienne de la IVe

(SOAL),

Internationale.

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ouvrière) éprouvait peu de sympathie. L'antifascisme version stalinienne se transforma en une farce que les Autrichiens durent subir, sans effets sur l'évolution des mentalités. Du mythe du pays victime au cas Waldheim

D'après la doctrine officielle, l'Autriche a été la première victime du national-socialisme. Ses crimes furent imputés à l'Allemagne, ceux des nazis autrichiens qu'il n'était pas possible de nier furent considérés comme des "exceptions". A part le Parti communiste autrichien (PCA), tous les partis démocratiques adoptèrent ce point de vue. Ce refoulement fut accentué par la chasse aux voix et aux adhérents auxquels se livraient tous les partis, PCA compris.

Il ne faut pas non plus oublier que beaucoup d'opposants aux nazis restèrent dans l'émigration, et que plus de 12 000 anti-fascistes autrichiens furent tués dans la Résistance par la Gestapo En février 1938, 180 000 juifs vivaient à Vienne, 2 000 seulement survécurent à l'Holocauste. Tout cela fait que le potentiel politique qui aurait pu imposer une discussion ouverte et critique sur le passé n'existait plus. Sociaux-démocrates et chrétiens-sociaux établirent une « paix des classes » : il ne fallait plus rouvrir les « fossés de la première République ». La loi frappant le nazisme d'interdiction devait suffire à empêcher toute résurgence d'idéologies de type fasciste.

Jusqu'à l'affaire Waldheim de 1986 l'antisémitisme ne subsista que de façon souterraine, mais des études sociologiques confirmaient sa présence dans toutes les couches et classes sociales. C'est seulement lors de la campagne électorale qui précéda l'élection de l'ancien secrétaire général de l'ONU Kurt Waldheim à la présidence que ce consensus fut rompu. Cependant, la volonté de nombreux Autrichiens de toutes tendances de ne pas accepter d'ingérences de « l'étranger » rendit possible sa victoire.

Cette affaire constitua néanmoins un tournant. Une commission d'historiens fut chargée d'une enquête sur la participation de Waldheim à des crimes nazis.

Des membres de cette commission et de jeunes historien(ne)s allèrent plus loin et établirent la participation de la Wehrmacht à des exécutions massives en Union soviétique et en Serbie, sous le commandement d'officiers autrichiens dans ce dernier cas. Les noms de criminels nazis vivant encore en Autriche furent rendus publics en plus grand nombre. L'Holocauste et la responsabilité portée par des Autrichiens n'étaient plus tabous.

Néofascisme après 1945

Les mesures administratives à l'encontre d'anciens responsables nazis de haut rang n'empêchèrent pas de nombreuses personnalités de n'avoir jamais à rendre des comptes. Juges et procureurs retrouvèrent leurs positions et les universités restèrent des points d'ancrage pour les cercles d'extrême- droite. La reconstitution de l'extrême-droite est passée essentiellement par les associations pour « le maintien des traditions ». Les plus importantes sont la Ligue autrichienne de camaraderie, forte de 300 000 membres, la Ligue autrichienne des gymnastes avec environ 75 000 membres, et le Service patriotique de Carinthie avec 110 000 membres (il faut préciser qu'il est courant d'appartenir à plusieurs de ces organisations à la fois). C'est surtout à la campagne qu'elles jouent un rôle social et culturel important, ce qui leur vaut d'être courtisées et favorisées de la même façon par le SPO

(Parti social-démocrate), l'OVP (Parti conservateur) et le FPÖ (Parti " de la liberté"). Cela permet à ces organisations de gagner en respectabilité, tout en se présentant comme des associations de promotion de loisirs "traditionnels". La direction de ces organisations, tout comme les auteurs et les éditeurs de leurs publications, sont à classer à l'extrême-droite ou parmi les néo-fascistes. La grande majorité des membres se contente de participer aux activités sportives ou de oisirs, mais légitime ainsi leur caractère "apolitique" et les liens que les partis démocratiques entretiennent avec elles.

Sous la Seconde République, les groupes activistes ouvertement néo-fascistes n'ont jamais pu atteindre une importance significative. Cependant ils développent une activité éditoriale importante avec le soutien financier d'anciens nazis. Leur nombre n'a jamais dépassé 100 militants, éclatés en divers groupes incapables de s'accorder. Les organisations de gauche les ont empêché d'apparaître dans les universités, tandis qu'ils tombaient régulièrement sous le coup de mesures de dissolution, résultant de l'application des lois antinazies, ce qui empêchait leur consolidation et les contraignait à réapparaître sous d'autres appellations. Leurs tentatives de recrutement dans les clubs de football et parmi les groupes de rock xénophobes échouèrent du fait du refus de ces jeunes de se soumettre à une discipline stricte. La situation changea au début des années 90 avec la montée du racisme dans la société dans son ensemble Le terrorisme néo-nazi

Dans les années 60, alors que les patrons réclamaient plus de main d'œuvre, les "travailleurs invités" furent incités systématiquement à venir s'installer. Pour le gouvernement, les patrons, mais aussi pour la confédération syndicale OGB, les travailleurs étrangers ne furent jamais considérés autrement que comme la masse de manœuvre de l'armée industrielle de réserve. A Vienne par exemple, ville où les sociaux-démocrates dominent, on refuse d'accorder des logements sociaux communaux aux nonAutrichiens.

Les ministres de l'Intérieur sociaux-démocrates des 30 dernières années ont donc réglementé et limité la présence des "étrangers". C'est à l'ancien ministre du SPÖ, Karl Schlögl, que revient le mérite d'avoir réuni les différentes lois en un ensemble propre à faire de l'Autriche une

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composante solide de la "forteresse Europe" et à garantir les frontières de la communauté face à la République tchèque, à la Slovaquie, à la Hongrie et à la Slovénie. Cela lui a valu d'être décrit par Jörg Haider comme « mon meilleur homme au gouvernement ».

C'est lorsqu'il était Ministre qu'un réfugié nigérian fut tué pendant son expulsion par des policiers qui lui avaient collé quelque chose sur la bouche. La police mena aussi une offensive à Vienne contre des « vendeurs de drogue nigérians » à grand renfort d'arguments racistes.

On peut donc dire que si le racisme et le refus des étrangers ont constitué le fonds de commerce électoral du FPÖ, la politique du SPÖ au gouvernement les a alimentés.

C'est dans ce contexte que les groupes néo-nazis ont modifié leur structure sociale en parvenant à mobiliser des jeunes travailleurs et chômeurs. Lors d'"exercices de défense" , ceux-ci furent entraînés aux techniques de guérilla. L'Opposition anti-parlementaire fidèle au peuple (VAPO), avec Gottfried Küsssel à sa tête, devint un pôle d'attraction. Ce dernier fut particulièrement actif en 1990-91, lors de l'écroulement de la RDA. II se vanta d'avoir accordé 100 interviews en un an, une présence médiatique qui exagérait le poids politique réel de la VAPO. Küssel et d'autres dirigeants furent arrêtés en 1992, ce qui mit un coup d'arrêt aux activités des néo-nazis. Il fut libéré en 1999 pour bonne conduite, et il faut attendre un peu pour savoir s'il reprendra sa place.

Lapogée tragique de leur chasse aux étrangers fut une série de lettres piégées en 1994 en réaction à l'arrestation de Küssel, ainsi qu'un attentat à la bombe contre un foyer de tziganes qui fit 5 morts. Les dix lettres piégées furent envoyées à des journalistes antiracistes, à des étrangers résidant en Autriche, à l'ancien maire de Vienne, Zilk, ainsi qu'à des collaborateurs d'ONG et d'associations liées à l'Église, actives dans l'aide aux réfugiés. Bien que les messages de revendications aient constitué un mélange de révisionnisme historique et de discours anti-étrangers typiques de l'extrême-droite, les autorités ont toujours parlé d'un seul auteur "dérangé". Finalement, un coupable fut arrêté en 1998, Franz Fuchs. L'attentat meurtrier contre les Roms mobilisa des dizaines de milliers d'antifascistes, de démocrates et de militants de gauche dans toute l'Autriche. Le FPÖ : une extrême-droite "moderne"

En 1947 fut fondée l'Alliance des indépendants (VdU), couverture légale et démocratique des anciens nazis. Il ne faut pas perdre de vue qu'en 1945, 700 000 Autrichiens faisaient encore partie du NSDAP, même s'il ne s'agissait pas toujours d'adhésions volontaires. Des dirigeants du SPÖ soutinrent la création de la VdU parce qu'ils en attendaient un affaiblissement du parti conservateur ÖVP. C'est de ce rassemblement de nazis anciens et nouveaux, de nationaux allemands et de quelques "libéraux" (1) qu'est né le FPÖ en 1956. Lors du congrès de fondation, ces derniers le quittèrent avec cette explication : « ce congrès fut la confirmation d'une "prise de pouvoir"

préparée de longue main par un petit cercle d'extrémistes de droite et d'anciens dirigeants nazis ». La plupart des responsables de la première heure avaient en effet un passé de nazis actifs, mais le FPÖ se camouflait en "parti du centre". Lors du congrès de 1964, un tournant fut pris pour sortir de l'isolement. Le nouveau chef, Friedrich Peter, un ancien SS, déclara que « les nationaux et les libéraux ont leur place ensemble dans le FPO ». A partir de 1970 le parti fut particulièrement favorisé par le chancelier social-démocrate Bruno Kreisky dans l'intention de diviser la droite. La direction du FPÖ réagit pragmatiquement sans rien changer à son idéologie. Il y eut bien quelques démissions de vieux nazis et une confrontation interne, mais le parti se maintint.

Lors du congrès de 1980, à l'occasion d'un bras de fer entre l'aile libérale et l'aile "nationale", , Norbert Steiger s'imposa comme représentant des libéraux. Les représentants de la droite (parmi lesquels le jeune Jörg Haider) attaquèrent d'entrée la nouvelle direction, la taxant de "libérale de gauche". Steger ne put pas atteindre le but qu'il s'était fixé, c'est-à-dire débarrasser le parti des anciens nazis.

Il n'y eut pas non plus de retour critique sur le passé. En 1985, le ministre FPO de la défense, Friedrich Frischenschlager, qu'on présentait comme le libéral modèle, alla accueillir personnellement le criminel nazi Walter Reder à l'aéroport de Vienne et le gratifia d'une poignée de main, rendant ainsi manifeste les liens de son parti avec le passé nazi. Les nationaux du FPÖ reprirent l'offensive contre la direction libérale. Un jeu de négociations secrètes et d'intrigues permit à Jörg Haider de prendre la tête au congrès de 1986. L'année suivante les libéraux, au nombre desquels les anciens présidents Friedrich Peter et Norbert Steger, quittèrent le parti. Bien que le FPÖ fût encore membre du gouvernement de coalition avec le SPÖ, Haider agit en opposant politique agressif, ce qui lui permit de faire grimper les scores électoraux du FPÖ aux alentours de 20 %. « Les étrangers » et « le maintien des retraites » furent les sujets qui lui rapportaient le plus.

En 1992-93, le FPÖ fit campagne pour un référendum, dont l'objectif était de mettre fin à l'immigration et de détériorer la situation des réfugiés et des immigrés économiques. A la suite de cette campagne, quelques dirigeants du FPÖ quittèrent le parti et fondèrent le Forum libéral (LIF). Celui-ci défendait une politique économique néo-libérale conséquente, mais ses propositions en matière de droits des immigrés et des femmes et sur le plan culturel lui ont valu des sympathies à gauche. Le LIF est pour le droit au mariage des homosexuels et pour la limitation des prérogatives de l'Église catholique. En 1999, il n'a pas passé la barre des 5% et n'est plus représenté au Parlement.

Les opposants à ce référendum mirent sur pied la plus grande manifestation antiraciste que l'Autriche ait jamais connue (jusqu'au 19 février) : 250 000 personnes y prirent part. Ce référendum fut une défaite pour le FPÖ, qui espérait 1,5 million de signatures et n'en obtint que 417 000. Le FPÖ annonça qu'il ne désarmerait pas.

Plusieurs scandales financiers internes au parti et des polémiques publiques entre Haider et d'anciens proches ne nuirent pas plus au parti que ses déclarations sur le national-socialisme. Aux élections de 1999 pour le Conseil national, le FPÖ engrangea 1. le terme de "libéral" se rapporte en Autriche aux courants politiques qui se réfèrent à la révolution de 1848. Ils ne sont pas hostiles aux "nationaux allemands", sont partisans d'un néolibéralisme économique mesuré et mettent fortement en avant d'autres thèmes. Ils jouent souvent un rôle progressiste sur les sujets de société comme les droits des homosexuels, la limitation de l'influence de l'Eglise catholique, l'égalité des femmes, sur le plan culturel... On pourrait les rapprocher des radicaux français.

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27 % des voix et devint le deuxième parti, à quelques voix derrière le SPÖ La base sociale du FPÖ

Jusque dans les années 80, le FPÖ polarisait surtout à droite. Sous la direction de Haider, l'électorat se modifia fortement. Le parti lui-même attire surtout des jeunes issus des professions libérales, des cadres et des gens en cours d'ascension sociale. On pourrait presque parler d'un parti de Yuppies. Cela tient à l'image de Jörg Haider, qui aime à se montrer lors de compétitions sportives comme le marathon de New York pour faire passer l'idée qu'il est en forme et prêt au combat. Son apparence est étudiée : il ne porte presque jamais de cravate, ce qui le différencie des politiciens traditionnels. Le parti compte seulement environ 55 000 membres, ce qui est peu comparé au SPO (plus d'un million), à l'OVP (500 000) dans un pays de 7 millions d'habitants. Il n'y a aucune structure qui permette aux militants ou sympathisants d'être actifs. Le FPO n'a pas non plus réussi à s'attacher durablement les électeurs, comme le montre l'exemple du référendum. Cela tient au fait qu'il se positionnait jusqu'alors comme solution de rechange pour les électeurs protestataires essentiellement venus du SPO. Les électeurs du FPÖ viennent surtout de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière : un ouvrier sur deux a voté pour lui cette fois-ci. Cependant, le noyau dur des partisans du SPÖ, les retraités, les ouvriers qualifiés et les employés ne sont pas passés au FPÖ : 100 000 d'entre eux ne sont pas allés voter en signe de protestation contre la politique du SPO. A Vienne, beaucoup ont voté pour les Verts pour manifester leur opposition au cours xénophobe de leur parti, ce qui a permis aux Verts, qui animent des campagnes antiracistes, de devenir le deuxième parti dans certains quartiers. Un autoritarisme autrichien ?

Les "électeurs protestataires" sont peutêtre un phénomène particulier à l'Autriche. Le psychosociologue de gauche Klaus Ottomayer souligne la propension des Autrichiens à se soumettre volontairement à une autorité. Il y voit l'explication de la faible résistance au nazisme et de la passivité de beaucoup de ceux qui n'étaient pas nazis. La classe ouvrière s'inscrit elle aussi dans ces schémas de comportement. Le système de cogestion et la politique du SPÖ y ont aussi contribué largement. Le SPÖ menait une politique paternaliste qui a été reprise par Haider : « Donnez-nous le pouvoir, nous nous occuperons de vos affaires », voilà le credo du SPO et de la confédération syndicale OGB qui lui est étroitement liée. D'en "haut" (les instances supérieures) jusqu'en "bas" (les permanents du parti et les délégués syndicaux), cette structure d'autorité fonctionnait à plein. Kreisky était particulièrement typique de cette façon de dominer par l'autorité. Les MADER L'entrée du FPÖ au gouvernement a RAUS réveillé le mouvement antifasciste éléments critiques à l'intérieur du SPO furent réduits au silence en usant de méthodes de pression, de dénonciations comme "procommuniste" ou d'exclusions. Cela faisait partie de la culture politique du SPÖ et rencontrait une large approbation. Lorsque le SPO fut contraint d'abandonner sa politique de redistribution des années 70 et de recourir de plus en plus à des mesures d'austérité qui se sont encore renforcées depuis le traité de Maastricht, les travailleurs n'ont pas réagi comme dans d'autres pays d'Europe, par une résistance active, mais ils ont cherché une personnalité à qui s'identifier pour succéder à Kreisky, un homme aussi sûr de lui, aussi peu conventionnel et aussi agressif. Jörg Haider était cet homme. Les sondages confirment régulièrement que de nombreux électeurs apprécient "l'opposition forte" de Haider, mais qu'ils n'en veulent pas au gouvernement. Cela explique aussi le choc en Autriche, le large refus de la coalition ÖVPFPO et la sympathie maintenue pour les

Plusieurs milliers de lycéens le 18 février à Vienne manifestations de ces dernières semaines. Le FPÖ entre fascisme et ultralibéralisme

Aujourd'hui, l'extrême-droite domine le discours et la pratique du parti. Cela se manifeste dans le choix des candidats aux élections et aux postes décisifs. Le Centre de documentation de la résistance autrichienne a pu établir de nombreux points de contact de ces personnalités avec l'extrémisme de droite, qui se retrouve maintenant dans son intégralité au FPO, à l'exception des activistes néo-nazis autour de Küssel ou d'autres groupuscules qui ont encore pour but le "renversement" par la lutte armée. Nombreux sont les discours et les articles dans lesquels le FPÖ se réclame de la « communauté sociale du peuple » et critique les « vieux partis » et le système démocratique. Déjà en 1993 Haider déclarait dans une interview : « En réalité l'Autriche n'est pas une démocratie qui fonctionne, c'est une démocratie autoritaire en voie de développement ». Naturellement Haider est pour un « État fort ». Il dénonce une criminalité débordante, l'augmentation du trafic de drogue et le gaspillage des allocations sociales, dû, selon lui, en particulier aux étrangers. Les antidotes ont pour nom répression, durcissement des procédures pénales et renforcement de la police. L'image de la femme correspond elle aussi aux conceptions d'extrême-droite : elle doit trouver sa place naturelle dans la famille, faire des enfants et les élever.

Haider est un homme d'extrême-droite qui a fait du FPÖ un instrument du "Führerprinzip" : c'est lui seul qui dicte la ligne, tant sur le plan idéologique que dans la tactique au jour le jour. Tout est calculé : ses déclarations sur « la bonne politique de l'emploi » sous le Illeme Reich, la présentation des camps de concentration comme des « camps de travail », et sa sympathie déclarée pour les « SS sincères ». Le Tribunal suprême de Vienne a même reconnu que les

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300 000 manifestants contre les sbires de

Haider à Vienne le

19 février 2000 cGaN excuses qu'il est amené à prononcer ne sont que des « opérations dictées par le calcul politique ».

Au plan économique, Haider est un pur néolibéral. Il a essayé de s'introduire dans les débats économiques avec la "flat-tax", ce qui ne lui a d'ailleurs pas réussi. Les décisions du gouvernement ÖVP-FPÖ mettent pour la première fois clairement à nu la contradiction entre le rôle de « défenseur des petites gens » que Haider s'est attribué et sa pratique. Alors qu'une semaine avant le changement de gouvernement il clamait encore qu'il n'accepterait pas d'augmentations d'impôts, le programme de la coalition prévoit des augmentations sensibles, que Haider a défendues comme des « adaptations nécessaires ».

Le capital, en général, boude le FPÖ Seuls quelques chefs d'entreprises hostiles aux syndicats comme par exemple Frank Stronach du groupe Magna, le soutiennent. Il y a deux raisons à cela : du fait d'un marché intérieur restreint, le capitalisme autrichien est extrêmement dépendant des relations internationales. D'autre part, il a profité dans les trente dernières années d'une paix sociale, garantie par le SPÖ, par l'intégration de la centrale syndicale au moyen de commissions et structures de cogestion à tous les niveaux. La participation du FPÖ au gouvernement est un cauchemar pour les patrons : arrêt des investissements de l'étranger, crise de l'industrie du tourisme à la suite d'appels au boycott comme en Belgique, chute des cours à la Bourse de Vienne...

Le FPO est aujourd'hui un parti de la droite radicale qui a une forte proportion de jeunes électeurs dans la classe ouvrière. Ce qui lui manque, c'est la capacité à les organiser largement. Les électeurs du FPÖ n'ont pas d'autre moyen de faire de la politique que de voter pour lui. Ce sont, pour une grande partie, des électeurs protestataires qui veulent que Haider continue à être un opposant politique agressif, mais ne sont d'accord qu'avec des parties seulement de son programme. Ce qui rend le FPÖ dangereux, c'est sa capacité d'adaptation, qui fait qu'on ne saurait exclure une radicalisation encore plus grande.

C'est aussi que ce parti

"démocratique"

recycle des éléments de programme fasciste en les rendant présentables et discutables. Il y réussira d'autant mieux qu'il restera plus longtemps au gouvernement.

Le mouvement antifasciste

Dès les années 70, la résistance antifasciste s'est intéressée en priorité au FPÖ. Le

Centre de documentation de la résistance autrichienne, dénoncé et diffamé par le FPÖ comme "communiste", entreprit une analyse scientifique de l'idéologie du FPÖ et des autre groupements, et fit connaître les relations entre le FPÖ et les groupes d'extrême- droite et néo-fascistes. A cette époque, l'extrême-gauche, dominée par les trotskistes, empêchait physiquement les groupes néonazis d'apparaître dans les universités. C'est par le biais des médias que se développèrent des polémiques à propos de criminels nazis dévoilés, mais cela ne donna pas naissance à un large mouvement.

Ce n'est qu'avec l'affaire Waldheim que le mouvement antifasciste prit son essor. Il y eut des milliers de manifestants contre le refoulement du passé nazi. De nouveaux comités et groupes se développèrent, qui jouent encore un rôle dans les mobilisations actuelles. Ce mouvement a connu une nouvelle progression après les lettres piégées et l'attentat contre les Roms avec plusieurs manifestations et un rassemblement de 250 000 personnes à Vienne. Les participants étaient essentiellement membres de la gauche, des Verts, des Libéraux, des sociaux-démocrates et des chrétiens.

Un changement de génération était intervenu : un grand nombre de lycéen(ne)s et d'étudiant(e)s y ont participé.

Depuis la formation du nouveau gouvernement, des manifestations ont lieu sans discontinuer. Alors que le SPO et l'OVP négociaient encore, 12 000 personnes ont manifesté à Vienne contre le racisme. Une nouvelle situation se dessinnait, car pour la première fois des syndicats participaient à ces mobilisations. Pendant les négociations ÖVP-FPÖ, 15 000 personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre une « coalition avec le racisme ». Pour la première fois sous la Seconde République, un gouvernement nouvellement formé n'a pas pu se rendre sous les applaudissements de la Chancellerie à la Présidence. Des milliers de manifestants ont jeté des œufs sur Haider, contraignant le nouveau gouvernement à emprunter un passage souterrain. Le mouvement antiraciste salua les sanctions décidées par la Communauté européenne, Israël et les USA, parce qu'elles affaiblissaient le gouvernement. Depuis son entrée en fonction, des manifestations de jeunes antifascistes se déroulent quotidiennement et sont applaudies par les passants. Cette sympathie est un phénomène totalement nouveau. Ces manifestations, qui ne sont dominées ou dirigées par aucune force politique, commencent spontanément l'après-midi avec la participation de centaines de jeunes. Ils sillonnent ensuite les rues de Vienne jusqu'à deux heures du matin, tandis que le nombre des participants peut monter jusqu'à 7 000. Dans plusieurs autres villes des manifestations ont aussi lieu, qui sont largement couvertes par les journaux et les télévisions. Rien ne laisse prévoir la fin de cette mobilisation.

Vienne, le 7 février 2000 La jeune génération antifasciste...

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