Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

Poutine Ier, tsar de toutes les Russies ?

· Inprecor n° 446, avril 2000 · p. 36, 35 · 2 149 mots

URSS et Russie Europe de l'Est Écologie Allemagne

Pourquoi Vadimir Poutine a-til ete pacisme des le premier tour de l crescentele russe? sagit d'un apparatchik ordinaire, ayant accompli une carrière de flic en civil (1), d'un administrateur médiocre dont on ne sait même pas s'il est parvenu à détourner à son profit quelques dizaines de millions de dollars ou s'il a fait les frais d'une affaire qui le dépassait (2)....

« Poutine n'a pas une personnalité marquée, il est comme un écran sur lequel chacun projette ce qu'il souhaite », avait expliqué la psychanalyste Victoria Potapova (3). Et en additionnant les souhaits, en absence de toute alternative, Poutine a obtenu 52 % des voix dès le premier tour.

L'aspiration populaire à la "normalité"

L'écrasement de la Tchétchénie, en lui permettant de jouer sur la fibre nationaliste de la population russe, qui identifiait facilement les aspirations nationales des Tchétchènes avec le dépeçage de la propriété publique par toutes sortes de malfrats (nouveaux riches et trafiquants "mafieux"), est certainement un des éléments de son succès. Les travailleurs russes sont désorientés par la soudaine marchandisation de leur environnement, l'inflation galopante, les salaires stagnants, la modification incompréhensible des règles qui régissaient leur vie avant le début de la restauration capitaliste. Ils aspirent en majorité à la "normalité"

', c'est-à-dire à la fin des changements incessants dont ils sont les premières victimes. Le discours de Poutine sur l'Etat fort — appuyé par la démonstration de force en Tchétchénie

- trouve facilement preneur. La classe ouvrière russe, dont l'éveil avait commencé avec la grève des mineurs au printemps 1991, a été défaite sans avoir eu le temps de s'organiser pour livrer le combat.

Poutine et, pour une minorité, le bureaucrate stalinophile Ziouganov, lui apparaissent comme un dernier espoir de stabilisation.

Poutine le, tsar de toutes les Russies ?

ar

Le début de reprise économique — dopée par le quasi-triplement du prix du pétrole (dont la Russie

Jan Malewski est exportatrice) et par la forte dévaluation du rouble (après le krach financier d'août 1998 la production industrielle a bondi l'an dernier de 8 %, portant la croissance du PIB à 3 % pour la première fois depuis l'effondrement de l'État soviétique — offre à l'administration Poutine des marges de manœuvre plus grandes. Ce début de reprise nourrit l'espoir que Poutine fera enfin payer les salaires et les retraites, rentrer les impôts et assurera le fonctionnement minimal des services.

Nouvelle phase de la restauration capitaliste

Contrairement à certains pays de l'Europe de l'Est (la Pologne et la Hongrie en particulier, mais aussi la RDA), où l'introduction de la propriété privée à la fin des années 1950, fut progressive et a permis une assimilation sociale de la nomenklatura et de "'initiative privée", les nomenklaturistes qui visaient la stabilisation de leurs privilèges sociaux au travers de l'enrichissement personnel ont dû attendre en

1. Un de ceux qui restaient sur le quai lorsque les fonctionnaires en vert-de-gris

Russie la seconde moitié des années 1980. La nouvelle bourgeoisie russe n'a pas pu tirer profit de trende la RDA montaient dans les trains interte ans d'apprentissage au travers de la "petite production marchande" et du commerce, comme la polonationaux pour taxer les voyageurs d'un naise ou la hongroise.

visa de transit et orner leurs passeports

Lorsque la direction de la bureaucratie russe fut convaincue qu'elle ne pouvait plus « continuer d'innombrables coups de tampons. Et qui comme avant » au risque de devoir affronter, comme sa vassale polonaise, une révolte populaire, elle s'animaient lorsque les vert-de-gris avient agit sans projet longuement mûri, sans mesures transitoires, sans habitudes marchandes ancrées au sein mis la main sur un suspect.

2. Fin 1991, alors qu'il est vice-maire de de la société. Le projet ultra-libéral du FMI, « la thérapie de choc », que les Polonais et les Hongrois

Saint-Pétersbourg, il obtient l'autorisation venaient d'adopter sans que les classes ouvrières de ces pays soient capables de s'y opposer, fut adopd'exporter des matières premières (pour té par la majorité de la direction russe en lieu et place des demi-mesures pragmatiques prises par l'équivalent de 122 millions de dollars) afin d'importer des aliments. Une dizaine de

Gorbatchev. Il signifiait un retrait brutal de l'administration étatique de la sphère productive et une dissociétés nouvelles sont retenues par tribution de facto de parts de propriété à la couche de la bureaucratie capable de s'en emparer. Le tout

Poutine pour réaliser ce troc, sans appel voilé par un discours qui confondait allègrement la démocratie ("le pouvoir du peuple" !) et le laisserd'offre, ce qui courant en Russie. En février faire. Mais si ce laisser-faire permit l'accumulation primitive privée, il est aujourd'hui un frein pour la

1992 la ville reçoit en échange deux cargos reproduction élargie du capital acquis frauduleusement. Et ceux-là même qui furent les chantres du nond'huile alimentaire. La différence de prix interventionnisme de l'État et de la « liberté des affaires », veulent se mouvoir aujourd'hui dans un cadre entre les deux est estimée entre 1:20 et protégé et régulé par l'État. Les nouveaux bourgeois russes aspirent à se constituer en classe dominan-

1:2000. L'affaire sera vite classée malgré les demandes de démission de Poutine formute et ils ont besoin pour cela du parapluie de l'État.

lées par des élus de Saint-Pétersbourg

Lorsque Poutine expliquait que « plus l'État est fort, plus l'individu est libre » et que « seul un État

3. Citée dans Libération du 25-26 mars fort et efficace peut garantir la liberté d'entreprendre, la liberté de l'individu et de la société », il répon-

2000.

dait aux aspirations de stabilité des nouveaux riches russes. L'échec électoral du candidat ultra-libéral

4. Grigori lavlinsky, chef du parti labloko

("pomme"), bien que financé par une fran-

Grigori lavlinsky (4) est là pour signifier la volonté de la nouvelle classe dominante russe de tourner la ge importante de la nouvelle bourgeoisie page.

moscovite, n'est pas parvenu à atteindre

La nomination de Poutine à la tête de l'État russe, légitimée par l'élection du 26 mars, pourrait signi-

6 % des suffrages exprimés. Même dans fier la fin de la première période de restauration capitaliste en Russie ; la fin du partage des biens sociaux son fief moscovite il n'obtient que 19 % , contre 46 % à Poutine.

entre les nomenklaturistes, sous prétexte de loi de privatisation ou sans foi ni loi ; (lire la suite en p.35)

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Poutine le, tsar de toutes les Russies ? (suite de la dernière page) la fin de l'accumulation privée primitive. L'affaire du détournement des fonds du FMI, qui avait éclaboussé le clan Eltsine (et que Poutine vient d'étouffer) fut un signe de cette fin d'époque, comme le furent les raids mafieux pour s'emparer de la propriété (mal acquise) de certaines entreprises, expropriant par la force les ex-nomenklaturistes s'étant crus définitivement intégrés dans la nouvelle bourgeoisie russe. Au sein de l'oligarchie russe, qui a pu s'emparer de pans entiers de l'ex-propriété soviétique, on aspire aussi dorénavant à la stabilité et à la sécurité. Il faut — clament-ils — garantir la propriété privée. Aspiration partagée par le capital international, qui ne s'est pas précipité pour investir en Russie, craignant de voir ses investissements (oh combien rentables sur le papier !), engloutis dans une société où le vol est devenu le moyen le plus naturel de promotion sociale. Un État fort au service d'une bourgeoisie naissante

L'Etat fort façon Poutine ne sera pas dirigé dans l'immédiat contre la classe ouvrière russe. Atomisée et politiquement égarée, ayant subi une paupérisation sans précédent, dépourvue de traditions de lutte et d'auto-organisation (5), elle ne constitue pas aujourd'hui une menace pour le pouvoir de la bourgeoisie nomenklaturiste russe.

Les affaires de celle-ci sont bien plus directement menacées par l'autonomisation des pouvoirs régionaux, qui n'hésitent pas à recourir à des taxes locales pour assurer la survie des administrations locales, quand ils ne pratiquement pas, purement et simplement, le racket et ne soutiennent les mafias locales. Les immenses richesses de l'Asie russe ne peuvent ainsi être valorisées par le capital, ce que ce dernier considère comme inacceptable. Poutine a d'ailleurs annoncé une reprise en main des régions et des républiques (88 au total), qui jouissent, à ses yeux, d'une trop grande autonomie. L'extrême brutalité de l'intervention armée en Tchétchénie et les crimes de guerre qui l'accompagnent, sont là aussi pour signifier que pour limiter l'autonomie des républiques l'Etat russe dirigé par Poutine est prêt à toutes les extrémités.

Lorsque Poutine annonce qu'un « État fort est la source de la garantie de l'ordre, le principal moteur de tous les changements » et que « la Russie a besoin d'un État fort », ce n'est pas seulement pour renouer avec la tradition de Pierre 1er, dont le portrait trône dans son bureau. Il voudrait fonder un « État capitaliste moderne », « une Russie intégrée dans l'économie mondiale ». Dans un premier temps cela signifie un nouveau code des impôts qui protégerait les « droits des actionnaires », la suppression des aides aux entreprises déficitaires et l'établissement de la propriété privée des terres — toutes mesures bienvenues dans les chancelleries occidentales. De Madeleine Albright à Hubert Vedrine et Jacques Chirac, en passant par Tony Blair et Gerhard Schröder (6) les encouragements visant à convaincre Poutine qu'il était sur la bonne voie (et que les Tchétchènes étaient, somme toute, un petit peuple et une affaire intérieure de la Russie). Il n'en est pas moins que Poutine pressant Mme Albright pour que la Russie soit considérée comme « un membre du Club occidental », insistant sur sa « mentalité européenne » et envisageant - « pourquoi pas ? » — que son État intègre l'OTAN, parle d'autre chose que du droit de l'État russe de cultiver son jardin.

Bien que la classe bourgeoise russe soit faible et ne puisse prétendre aujourd'hui à un rôle de premier plan sur le marché mondial et bien que l'État de Poutine s'apprête à faciliter les investissements des capitaux occidentaux en Russie, l'administration politique russe ne compte pas se satisfaire d'une position subordonnée, « exotique » selon la formule de Poutine. Et cela d'autant plus qu'après dix ans de désorganisation administrative, l'État russe se matérialise plus que jamais dans son armée, son service de renseignement et de police politique (FSB, ex-KGB), sa diplomatie. Ces appareils aspirent à ce que la Russie retrouve son statut de grande puissance qu'ils considèrent injustement mis en cause. Ils veulent qu'elle joue sur ses "marches" — d'abord asiatiques, que les régimes afghan et iranien comme les affrontements indo-pakistanais déstabilisent dangereusement, mais aussi balkaniques (cf. la Bosnie) — le rôle de gendarme du nouvel ordre mondial au sein du « club occidental » si possible, mais éventuellement contre lui. Et ce faisant permettre au capital russe et assimilé en Russie d'y faire des affaires. Dans la tradition des tsars et non dans celle de

Russie Poutine, alors l'armée rouge. La faiblesse "qu'il était flic en même de la nouvelle classe civil en RDA dominante russe autorise une telle autonomie de l'appareil d'État. Et les conflits interimpérialistes renaissants (après leur gel au nom des intérêts capitalistes supérieurs durant la guerre froide) permettent à la bureaucratie bourgeoise russe d'espérer jouer un rôle autonome dans le désordre politique mondial. Le sommet de Lisbonne de l'Union européenne ne vient-il d'ailleurs pas de proposer à Poutine de « développer un partenariat stratégique vraiment efficace » entre l'UE et la Russie ? L'arme nucléaire dont dispose la Russie (7) est là pour rappeler la grandeur que Poutine voudrait voir ressuscitée. Idéalisation

Reste que la vision du monde de Poutine et, plus largement, celle des nouveaux bourgeois russes, sont inspirées par les manuels staliniens de l'histoire contemporaine. La force des États y était présentée comme relevant des tonnes de houille, d'acier et de pétrole produits, de la grandeur des armées et des capacités des dirigeants suprêmes. Le capital y était décrit comme un amas de richesses. Les contradictions des modes de production n'y figuraient pas. Même si les nouveaux dirigeants russes veulent être des pragmatiques et non des idéologues, le monde qu'ils décrivent est idéal. Et les projets qu'ils trament sont le fruit de cette idéalisation. Cela peut les conduire à surestimer leurs capacités. 5. Cf. David Mandel, Russie : les faiblesses du mouvement ouvrier, in Inprecor n° 443/444 de janvier-février 2000. 6. Respectivement : secrétaire d'État (Ministre des affaires étrangères) des États-Unis, Ministre français des relations extérieures, Président de la république française, Premier ministre britannique et chancelier allemand. 7. Et qui a été défendue avec une remarquable continuité par le KGB et le FSB contre toutes les mises en cause écologistes - l'acharnement contre Alexandre Nikitine, qui a dénoncé le risque de pollution nucléaire que fait courir la flotte, en témoigne. Le lancement-exercice, le lundi 27 mars au matin, de deux missiles par un sous-marin en plongée dans la Mer de Barents qualifié de « cadeau au commandant suprême des forces armées » nouvellement élu, rappelle à qui le veut la vocation de puissance de la nouvelle Russie de Poutine.

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