Par Marc Bonhomme* a "nouvelle économie" (télé-informatique, bio-technologie, efficacité énergétique et énergies douces, nouveaux matériaux) est-elle en mesure de soutenir une nouvelle onde longue expansive ? Ou bien une crise économique mondiale nous pendelle au bout du nez suite à une crise boursière majeure ?
Durant ces 25 dernières années, la bourgeoisie, au moins en Amérique du Nord, a su rétablir le taux de profit d'après-guerre. Elle a développé une panoplie de nouvelles technologies émergentes qui ont commencé à se développer à grande échelle dans certains secteurs, surtout aux États-Unis. On peut donc dire que les conditions économiques et technologiques de la phase ascendante d'une nouvelle onde longue sont partiellement réunies au sein du centre stratégique du capitalisme mondial et à sa périphérie impérialiste. La récente croissance de la productivité aux États-Unis en est le signe.
Remarquons que la création préalable d'une demande solvable finale (autrement dit d'un accroissement de la consommation populaire) ne fait pas partie de ces conditions (contrairement à ce que pensent les keynésiens). Celle-ci est plutôt la conséquence de la vague d'investissement initial et son ampleur serait la conséquence des capacités du prolétariat à imposer une redistribution. Notons en passant que c'est généralement au début de la phase expansive (et récessive) que se joue le drame « réforme ou révolu-
= mondiale
velle onde
xpansive ?
tion ». Une fois sorti des souffrances de la longue phase récessive de l'onde précédente et de la lutte individuelle pour la survie qu'elle induit, le prolétariat redevient combatif libérant une colère longtemps réprimée. Que cette reprise de la riposte
0 0 débouche ou non sur une révolution dépend en grande partie de l'accumulation de forces idéologiques et organisationnelles au cours de la phase précédente. Un rapport de forces très favorable dans une conjoncture appropriée peut déboucher sur la révolution à moins d'être stoppé par de grandes * Marc Bonhomme est économiste, membre de la section québécoise de la Quatrième Internationale et de l'exécutif du Parti de la démocratie socialiste (PDS) du Québec.
réformes qui en même temps prolongeront la phase ascendante de la nouvelle onde longue.
Si l'histoire du capitalisme n'est pas un perpétuel recommencement, on doit remarquer que le passage de la phase récessive à la phase expansive s'est accompagné par le passé d'une destruction/dévalorisation du capital (la fois précédente marquée tant par la dépression des années 30 que par la seconde guerre mondiale). Une telle dévalorisation/destruction du capital est nécessaire pour permettre un élargissement des marchés et donc une vague d'investissements suffisante pour soutenir une accumulation de capital élevée et prolongée. L'ouverture très partielle des marchés de l'Est (depuis la
RDA jusqu'à la Chine), mais accompagnée d'une importante dévalorisation du potentiel industriel qui y était installé, pourrait jouer ce rôle. Sans doute devrait-elle s'accompagner de nouvelles grandes destructions physiques du capital dans des pays industrialisés de la périphérie, dont les guerres de l'Irak et des Balkans constitueraient les prodromes.
Le château de cartes américain
Même si les conditions économico-technologiques d'un changement de phase sont à peu près réunies, tel est loin d'être le cas des conditions politico-institutionnelles, qui sont les plus déterminantes. L'actuelle situation de l'économie américaine, à laquelle les économies québécoise et canadienne sont accrochées, illustre la contradiction. Cette économie roule à plein régime mais sur la base, d'une part, du capital mondial qui la finance, comme le montre un déficit extérieur de plus en plus profond qui atteint presque les
4 % du PIB américain ; d'autre part, du déficit record du secteur privé américain (revenus moins dépenses des entreprises et consommateurs) qui atteint, en 1999, 6 % du PIB
(niveau record depuis 1945).
Il est d'ailleurs remarquable de constater que la décennie 1990 a vu, tant aux
États-Unis qu'au Canada, le déficit privé se substituer au déficit public et l'inflation des actifs financiers se substituer à l'inflation des produits et services.
Bill Gates et consort baignent donc dans la prospérité, d'une part, grâce au chaos mondial provoqué par la libre circulation du dollar US (appuyé par une menace militaire et une culture commerciale hollywoodienne de plus en plus anesthésiante) et, d'autre part, grâce à la bulle boursière qui, créant une richesse virtuelle chez les ménages les plus riches, les incite à désépargner alors que les ménages moins riches empruntent davantage suite à des taux d'intérêt relativement bas rendus nécessaires, à la fois pour diriger le capital-argent vers la bulle boursière et pour soutenir la consommation. Ainsi la boucle est-elle bouclée.
Le moindre choc économique ou politique pourrait crever la bulle boursière américaine hypertendue, probablement par l'intermédiaire d'un tarissement du financement extérieur. Comme beaucoup de compagnies ont des actifs financiers comme collatéraux à leurs emprunts, le financement des fonds de roulement et des investissements en serait affecté. L'éclatement de la bulle aurait aussi un effet important sur la consommation suite à une brusque hausse de l'épargne pour compenser la disparition d'actifs financiers que possèdent directement ou indirectement environ la moitié des ménages (les plus riches), sans compter la proportion grandissante des petits porteurs empruntant sur marge pour spéculer.
S'ensuivrait probablement une crise majeure qui, à son tour, pourrait s'étendre au restant du monde, à moins que la Banque centrale américaine ne fasse un tournant de 180 degrés favorable à une politique monétaire très laxiste qui permettrait un retour en force du déficit budgétaire. Mais l'endettement tant public que privé, déjà à un niveau record, s'en trouverait accentué. L'économie américaine (et canadienne) s'en trouverait encore plus instable, ce qui pousserait la bourgeoisie américaine à rechercher une solution plus durable sur la base de sa force hégémonique, monétaire et militaire.
Craignant ce scénario comme la peste, ou l'anticipant, la bourgeoisie américaine a enjoint la bourgeoisie japonaise de non seulement s'enfoncer encore plus dans les déficits publics pour redevenir le moteur de l'économie est-asiatique (la relance par la baisse des taux d'intérêt à court terme étant devenu impossible avec un taux de 0,04 % !). Et pour être certain que l'énorme épargne japonaise continue d'irriguer les Etats-Unis, la bourgeoisie américaine demande à la Banque du Japon de financer le déficit japonais par l'inflation monétaire (techniquement par des prêts directs de la Banque du Japon au gouvernement japonais). Pas mal pour des néolibéraux champions de la lutte anti-inflation et des déficits zéro ! Comme quoi le néolibéralisme n'est qu'une idéologie de convenance
À cause de sa faiblesse militaire et de sa récession prolongée, le Japon est vulnérable aux pressions américaines dans une zone de fortes tensions militaires. Par contre les États-Unis n'ont pas le même pouvoir de pression sur l'Union européenne (UE) avec son PIB qui dépasse celui des États-Unis, sa croissance modeste, sa puissance nucléaire et dorénavant aux trois quarts unifiée dans une même zone monétaire. Ce sont les divisions internes de l'UE, et une plus grande résistance populaire aux politiques néolibérales, qui l'empêchent de devenir à moyen terme une puissance hégémonique à l'égal des États-Unis.
Cependant, les bourgeoisies de l'UE ne sont pas aux prises avec le déséquilibre externe des États-Unis. Le surplus de la balance des paiements européenne permet à ses banques et transnationales de constamment se renforcer mondialement, y compris aux États-Unis. Les exemples les plus patents en sont les fusions Daimler-Chrysler au profit de la multinationale allemande et celle BP-Amoco au profit de la multinationale britannique. Un capitalisme unifié ?
Quelles conditions politico-institutionnelles manque-il finalement au capitalisme pour déboucher vers la phase expansive d'une nouvelle onde longue ? Il faudrait d'abord unifier le capitalisme sous une direc-
tion hégémonique incontestée.
Le candidat le plus évident, les États-Unis, devrait ré-acquérir sa capacité à diriger le processus en cours de concentration et de centralisation accélérées du capital (les fusions et acquisitions), c'est-à-dire de régler son problème structurel de balance des paiements qui le gangrène depuis 30 ans. Pour cela, ou bien la bourgeoisie américaine impose une cure de grande austérité au peuple américain (et aux Amériques surtout du Nord), particulièrement aux classes dites moyennes, pour baisser les importations, ce qui suppose le recours à des méthodes fortes pour contenir les tensions sociales; ou bien elle renforce et se sert de sa puissance militaire encore plus qu'elle ne l'a fait jusqu'ici pour imposer un financement permanent à bon marché non seulement du déficit de sa balance des paiements mais aussi de ses exportations de capitaux, le tout sur le dos des peuples du monde. Même cette seconde option supposerait de toute façon une stabilisation de la balance des paiements et une ré-allocation des ressources vers davantage de dépenses militaires, comme c'est déjà commencé.
Pour devenir hégémonique, l'Union européenne devrait parvenir à s'unifier en un État européen fort capable à la fois d'infliger une défaite historique aux prolétariats du continent, particulièrement allemand et français, et de se re-militariser pour être capable de tenir tête puis vaincre les EtatsUnis. Cette voie est lourde de grands conflits sociaux et d'affrontements de grande ampleur avec les États-Unis.
Quant au Japon, l'étroitesse relative de son marché intérieur, sa relative faiblesse militaire, son incapacité à institutionnaliser sa zone d'influence dans une APEC sous son contrôle, le forcera à continuer à accepter la domination américaine à moins de l'émergence d'un hégémonisme européen avec lequel il pourrait s'allier.
Quelle que soit la puissance hégémonique qui s'imposerait (sans doute à travers d'importantes guerres régionales) resterait à résoudre le problème du déclenchement d'une vague d'investissements capable de soutenir une accumulation de capital élevée et prolongée. La clef de cette possible vague réside moins dans la privatisation et la modernisation au sein des actuels pays impérialistes que dans l'équipement massif en infrastructures privatisées des très grands pays émergents que sont la Chine, l'Inde, la Russie, l'Indonésie et quelques pays importants de leur immédiate périphérie (Viêt-nam, Pakistan, Bengladesh, Ukraine).
Au départ, cette vague pourrait être financée par les fonds de pensions et les fonds communs de placement des classes dites moyennes — à qui elles offriraient le prix de consolation de l'enrichissement dans l'austérité — sur lesquels surferaient les capitaux propres des bourgeoisies impérialistes et nationales. En fait, dans la mesure ou le prolétariat des pays impérialistes reste gagné par les illusions de l'individualisme néolibéral et consent à être consolé par la culture hollywoodienne, il sera possible à la bourgeoisie de lui proposer un pacte social à la japonaise basé sur le paradigme : épargner aujourd'hui, consommer à la retraite (quitte à dévaluer ces épargnes à la russe si les choses tournaient mal). Même l'impôt d'aujourd'hui pourrait être transformé en épargne individuelle légalement obligatoire. Ensuite, une épargne similaire des immenses masses du Tiers monde pourrait prendre la relève dans la mesure où elles seraient mises au travail. La sourde résistance du Tiers monde
Ce qui empêche le déploiement de cette stratégie (en plus des contradictions interimpérialistes déjà mentionnées) ce sont les directions politico/économiques d'importants pays du Tiers monde. Celles-ci ne sont pas assez fortes à la fois pour imposer à leurs peuples une pleine intégration de leurs marchés nationaux à l'ordre impérialiste et pour obtenir de l'impérialisme une part satistaisante du butin.
La transition indonésienne d'un capitalisme de clique (crony capitalism), héritier des capitalismes nationaux de la guerre froide à qui on concédait une marge de manœuvre d'accumulation nationale, est encore loin d'une affaire conclue tellement la croissance des inégalités et de la misère, suite à la crise de 1997, rend très délicate toute stabilisation d'un capitalisme à façade démocratique.
La pleine intégration de l'Inde au marché mondial ne sera pas plus facile comme le montre la présente montée de l'ethnicisme qui répond à la tentative, mue par le FMI, de démantèlement progressif d'un capitalisme national très étatisé et bureaucratisé, qui cherche à maintenir son propre processus d'auto-accumulation et même d'hégémonisme régional à l'aide de sa puissance nucléaire.
Que dire enfin de la Russie, enlisée dans la transition d'un capitalisme mafieux résultant d'une décomposition de la bureaucratie, dont la nouvelle direction semble aspirer à assurer à sa bourgeoisie naissante un statut impérial, aspiration lourde d'affrontements futurs. La bureaucratie chinoise, quant à elle, a pu et a su rétablir un processus d'auto-accumulation à la base, tant dans es campagnes que dans les villes, processus complété par un important apport de capitaux extérieurs introduisant plusieurs technologies nouvelles, processus qu'elle parasite grâce au pouvoir qu'elle conserve par des méthodes de plus en plus répressives. Mais cette bureaucratie saura-t-elle achever sa transition en privatisant les grandes industries étatiques, au prix d'un lourd chômage, tout en devenant une pure classe capitaliste ?
Ces pays, qui comptent près de la moitié de la population mondiale, ne constituent pas un environnement stable de loi et d'ordre garantissant d'une part la jouissance de la propriété privée et le respect des contrats, et d'autre part une pleine intégration dans le marché mondial et une ouverture sans contrainte à la libre circulation des capitaux.
Certes, au prix de fortes répressions et de sanglantes guerres régionales, qui engendreraient davantage de misère et d'inégalité, peut-être même une régression sociale suite à des catastrophes écologiques ou nucléaires, le capitalisme pourrait encore une fois s'en sortir.
Les classes ouvrière et populaire y consentiront-elles ou bien plutôt, dans la suite de Seattle, parviendront-elles à s'unifier pour parvenir à un gouvernement mondia démocratique et socialiste sur la base de l'égalité des nations et des sexes ? Pour répondre à cette question angoissante, le rôle du prolétariat des pays impérialistes paraît déterminant.