Par Marc Bonhomme A l'endettement public canadien, relati- près la dernière récession de 1990-92, vement au PIB, était le plus élevé des pays du G-7, après l'Italie. Mais contrairement à ce dernier pays, la part de financement extérieur était hors proportion pour un pays du G-7 ou même pour un pays riche membre de l'OCDE.
La croissance (relative au PIB) de l'endettement public et extérieur au Canada a débuté au moment précis où éclatait la crise de 1974-75 (1). Depuis lors, les reprises ont été anémiques (relatif faible taux de croissance du PIB, de l'emploi et de la productivité) même si elles ont été longues et les crises-récessions de plus en plus profondes (taux de croissance négatif) même si elles ont été relativement courtes (1974-75, 1981-82, 1990-92). Cette crise de l'endettement public et extérieur trouve sa source dans le tournant de l'onde longue il y a 25 ans. Le plein d'endettement privé durant les trente glorieuses
Pourquoi ce changement de phase de l'onde longue ? Un courant de gauche prétend qu'une fois épuisée la reconstruction d'après-guerre et une fois atténuée la peur du stalinisme, l'absence prolongée de chômage de masse, qui en fut la conséquence, renforça le prolétariat au point que l'importante hausse des salaires, des conditions de travail, des services publics et des programmes sociaux diminua de beaucoup le taux de profit. S'ensuivit une baisse brutale des investissements précipitée par la brusque montée des prix du pétrole après la guerre de Kippour en 1973. Cette analyse, en plus de suggérer au prolétariat (et au Tiers monde) de modérer son ardeur combative pour aider au rétablissement du taux de 1. Cette crise marqua le début de la phase dépressive de l'onde longue (qui dure encore) suivant la phase expansive 1945-1975, dite des trente glorieuses.
dans la tourmente
tement néolibéral
profit, oublie que c'est justement la fulgurante croissance de la demande solvable due à la force ouvrière (et la course aux armements due à la guerre froide), renforcée il est vrai par une croissance de l'endettement privé, qui a permis le prolongement de la phase expansive de l'onde longue.
Un autre courant de gauche, bien que reconnaissant pleinement l'importance de l'ampleur de la reconstruction d'après-guerre induit par la peur des révolutions comme facteur politique explicatif essentiel, insiste sur un autre facteur, économique celui-là, que fut le déploiement à grande échelle d'une panoplie de technologies structurantes, tant scientifiques (ordinateur, télévision, transistor, nucléaire, jets) qu'institutionnelles (le complexe bungalow/électroménager/auto/pétrole, expérimenté aux États-Unis dès les années 20, qui généralisa à la majorité du prolétariat des pays impérialistes les acquis technologiques scientifiques du tournant du siècle). Ces technologies, mises au point durant les années 30 et 40 mais dont la dépression puis la guerre avaient empêché la généralisation, purent se déployer grâce non seulement aux hausses salariales mais à la généralisation du crédit hypothécaire garanti par l'État et aux investissements publics dans les infrastructures urbaines et de transport et les services publics.
La dépression et la guerre, qui furent en fait le paroxysme de la phase dépressive de l'onde longue précédente, avaient auparavant réduit la composition organique du capital (approximativement le ratio capital/travail) tant par des faillites généralisées durant la dépression des années 30 que par des destructions et par l'usure du capital fixe durant la guerre. Ainsi le terrain était-il prêt pour un effort gigantesque de renouvellement du capital fixe, y compris le stock de logement, au retour de la paix sur la base des technologies nouvelles et d'une demande solvable assurée par le crédit puis relayée par un relatif plein emploi
À la longue, cependant, ces technologies nouvelles se répandirent à travers la plupart des entreprises réduisant par-là les profits de monopoles. La rapide accumulation du capital, plus rapide que la croissance de la demande solvable qui elle-même commençait à ralentir suite à la hausse de l'endettement privé, avait provoqué une importante hausse de sa composition organique et des difficultés de réalisation du capital, faisant par-là diminuer le taux de profit. La politique fiscale envenime la crise de l'endettement public
La phase dépressive de l'onde longue, par elle-même, engendra la crise de l'endettement public tant par le ralentissement des entrées fiscales que par la hausse automatique des dépenses sociales, en particulier de soutien du revenu. De plus, le PIB réel croissant lentement, le ratio dette/PIB se mit à croître. Puis la bourgeoisie se mit de la partie pour envenimer l'endettement public avant de le résoudre à sa façon.
Dans un premier temps, au cours de la période 1976-1979, la bourgeoisie chercha le moyen à la fois de maintenir les profits et de les ré-investir au taux de profit historique Pour maintenir ses revenus, elle obtint une baisse de l'imposition de ses protits et de ses revenus de placement, ce qui accrut le gonflement de la dette publique. Mais que faire des profits et revenus de placement qu'elle ne pouvait plus investir dans la production
d'une façon rentable ? La bourgeoisie les préta massivement aux gouvernements.
Comme d'une part la demande privée de capital-argent s'était effondrée, et qu'elle n'était pas compensée par les emprunts publics, et que d'autre part l'offre de ce même capital-argent était devenue pléthorique, les taux d'intérêts, c'est-à-dire le prix du capital-argent, s'effondrèrent au point que les taux réels en devinrent par moments négatifs à cause d'une importante poussée inflationniste qui elle-même avait été déclenchée par les monopoles pour maintenir leur taux de profit aux dépens du prolétariat et des PME. Le problème, pour la bourgeoisie, c'était que l'inflation avait dégénéré en spirale inflationniste parce que le prolétariat restant organisationnellement fort et combatif malgré la hausse du chômage, sa partie syndiquée parvenait très souvent à gagner l'indexation des salaires d'où la riposte d'une nouvelle hausse des prix par les monopoles et ainsi de suite.
En conséquence, l'endettement public (comme d'ailleurs celui du Tiers monde) devint une solution de facilité pour les gouvernements (d'autant qu'avec des taux négatifs plus ils s'endettaient moins ils étaient endettés en termes réels !). La bourgeoisie canadienne, en 1976, tenta d'abord de briser cette spirale inflationniste en imposant une politique de gel des prix et des salaires. C'est ainsi que le gouvernement canadien Trudeau, à la grande consternation de la bourgeoisie, parvint brièvement à unir l'ensemble du prolétariat dans une brève grève générale. La bourgeoisie en vint à réaliser qu'il lui fallait trouver un autre moyen pour infliger une défaite majeure au prolétariat afin de rétablir la rentabilité du capital. Pour cela il fallait rompre avec le paradigme de l'État providence. L'offensive monétariste
Les bourgeoisies les plus fortes, essentiellement celles des pays anglo-saxons, firent consensus sur la nécessité de provoquer un chômage massif par le moyen d'une dure politique d'austérité monétaire et de répression contre les syndicats. Ce fut le gouvernement américain, au travers de sa banque centrale (la Réserve fédérale), encouragé par le gouvernement Thatcher, qui donna le signal du tournant néolibéral dès 1979. La hausse brutale des taux d'intérêt était devenue possible non seulement à cause de l'affaiblissement idéologique du prolétariat et du consensus bourgeois pour le briser organisationnellement au travers de la politique monétaire mais aussi parce que les États, tant impérialistes que du Tiers
Monde étaient devenus l'élément dynamique de la demande de capital-argent. Il y eut là une importante ingérence du politique dans l'économique, que rendait possible la structure de la demande de capital-argent (2).
Cette brusque politique d'austérité monétaire, d'un point de vue bourgeois, avait le double avantage de mettre à genoux le prolétariat (donc de faciliter la stagnation salariale et des conditions de travail) tout en offrant une solution expéditive à la rentabilisation du capital en subventionnant le capital par l'impôt au travers du mécanisme de la hausse du taux d'intérêt réel ! Les conséquences pour les gouvernements du Tiers Monde, puis des pays de l'Est, ont été dramatiques, permettant la mise sous tutelle des plus faibles d'entre eux par les programmes d'ajustement structurels du FMI. Dans les pays impérialistes, la conséquence, au niveau des États, fut un superendettement public (à différent degré et avec 10 ans de retard pour le Japon) par l'intermédiaire de l'effet boule de neige (emprunter pour payer l'intérêt). Echec de l'application du reaganisme au Canada
Durant la décennie 1980, l'austérité monétaire ne s'accompagnait pas du tout d'une austérité budgétaire. Au contraire, le reaganisme fut un champion du keynésianisme militaire et donc de l'endettement public et extérieur tout en réduisant de beaucoup les impôts des plus riches. La GrandeBretagne de Thatcher s'en tira mieux au niveau de l'endettement grâce aux rentrées fiscales du pétrole de la Mer du Nord et aux nombreuses privatisations dont elle fut la pionnière. Mais seuls les purs pays anglo-saxons (États-Unis, Grande-Bretagne, Australie et Nouvelle-Zélande) purent appliquer à fond la nouvelle politique néolibérale.
En Europe surtout, mais aussi au Canada, les prolétariats nationaux résistèrent mieux. Au Canada, au milieu des années 80, le nouveau gouvernement Mulroney recula devant les personnes âgées (3). Cette incapacité des gouvernements canadiens à appliquer intégralement le reaganisme dans la décennie 1980 résulta en emprunts massifs pour financer les services publics et les programmes sociaux, qu'ils ne parvenaient pas à démanteler ni à restructurer, tout en devant emprunter à un taux d'intérêt élevé et continuer à diminuer l'imposition des profits et des revenus élevés
En fait, le gouvernement Mulroney fut à ce point coincé qu'il cessa d'indexer les seuils d'exonération fiscale et les paliers d'imposition, augmentant ainsi automatiquement chaque année les impôts des dites "classes moyennes" (petite bourgeoisie et salariat aisé). Ces augmentations automatiques ont été le facteur principal pour arriver au déficit zéro au cours de la décennie suivante. Rien de surprenant alors que ces "classes moyennes", ne recevant plus l'équivalent en services de leurs prestations fiscales (à cause de la politique du déficit zéro qui détourne plus du quart des impôts vers le paiement des intérêts), soient dorénavant 2. Il faut ici se rappeler que si sur le marché des produits et services, y compris pour la force de travail, le prix est déterminé en dernière analyse par le temps de travail socialement nécessaire, tel n'est pas le cas pour le marché du capital-argent, c'est-à-dire pour cette partie du capital qui se transforme momentanément en argent entre deux cycles de reproduction du capital. Le capital-argent n'étant pas de l'argent, bien qu'il en ait la forme, n'est pas un produit du travail mais un pur rapport social. Le prix du capital-argent est donc lui aussi un pur rapport social, c'est-à-dire qu'il est déterminé tant par les rapports de force entre la bourgeoisie et le prolétariat qu'entre les capitaux financier et manufacturier (qui ne sont pas séparés par une muraille de Chine ! et entre les bourgeoisies nationales. 3. Tout comme le gouvernement Chrétien, 10 ans plus tard, qui n'a finalement pas osé les attaquer frontalement en renoncant à sa contre-réforme du programme des prestations aux personnes âgées.
tentées par le discours de la réduction des impots.
Reste que la grande contribution du gouvernement Mulroney à la cause bourgeoise, suite à son échec d'application des politiques à la Reagan, est d'avoir réussi à intégrer le Canada à l'Accord de libre-échange (ALE) en 1989, contre la grande majorité du peuple canadien et même contre une importante partie de la bourgeoisie. Ce gouvernement l'avait préparé en rendant le Canada de plus en plus dépendant des marchés financiers extérieurs de façon à pouvoir invoquer les diktats de Moody's et Standard and Poor pour justifier d'abord l'ALÉ, puis l'ALÉNA en 1994.
L'ALÉNA devait garantir l'accession sans entrave au grand marché américain pour se procurer les dollars US, en dégageant un important surplus commercial, afin de payer les intérêts sur la dette extérieure. La bourgeoisie canadienne savait fort bien qu'une fois piégé dans l'ALENA, le prolétariat canadien allait devoir accepter les normes néolibérales de compétitivité salariale, fiscale et budgétaire. Au prix d'une forte dévaluation du dollar canadien dans la première partie de la décennie, précipitée par la crise de 1990-92 (beaucoup plus forte au Canada qu'aux Etats-Unis), la stratégie de Mulroney fut un succès dont les nombreuses guérillas commerciales Etats-Unis-Canada (bois, porc, blé, magazines) rappellent toutefois la fragilité. Austérité monétaire et austérité budgétaire
La décennie 1990, plus exactement après la crise de 1990-92, inaugura une période d'austérité budgétaire qui conduisit au déficit zéro grâce à une longue période de prospérité — toute relative pour le prolétariat en particulier pour les femmes et les jeunes — qui continue. La bourgeoisie canadienne profita et profite toujours de sa 4. Cette substitution dans le débat public (entre remboursement de la dette et programmes sociaux) est possible du fait que la plus grande partie du remboursement de la dette se fait soit par des surplus hors budget, soit par des postes de dépenses contingentes finalement alloués au paiement de la dette en fin d'année, soit par des remboursements de dette des secteurs particuliers (hôpitaux) budgétisés en tant que dépenses de programme. Ainsi la priorité donnée à ce remboursement n'est pas visible, alors les quelques milliards d'augmentation des dépenses de programme sont rendus très visibles au moment du discours du budget. 5. Par exemple, à un taux d'intérêt courant disons de 5 %, une obligation à un taux nominal de 20 % se vend quatre fois son prix d'achat.
dépendance vis-à-vis de l'hégémonisme américain, grandement accrue par l'ALENA, au point que le moteur de la prospérité canadienne est devenu le très important surplus d'exportations nettes vers les États-Unis dont l'actuelle prospérité est financée par la fuite des capitaux mondiaux vers les États-Unis.
Reste maintenant à la bourgeoisie canadienne à ajuster sa structure fiscale à la contre-réforme fiscale reaganienne des années 80. Cela entraîne des débats au sein même de la bourgeoisie au sujet de la priorité à donner soit au remboursement de la dette soit à la diminution des impôts, débat recyclé dans l'opinion publique à laquelle on parle de choisir entre les programmes sociaux et la baisse des impôts des "classes moyennes" (4).
Reste que l'austérité budgétaire des années 90 a obligé la bourgeoisie américaine comme la bourgeoisie canadienne à accepter une baisse rapide des taux d'intérêt à court terme à partir de 1994-95 pour éviter une crise qui s'annonçait, même si les taux d'intérêt réel restent relativement élevés par rapport aux taux d'avant 1979. Ce ré-ajustement (nécessaire pour éviter une série de banqueroutes au capital financier et peut-être quelques troubles sociaux) a rendu moins intéressants les prêts à l'État. Il est devenu beaucoup plus lucratif de vendre à prix fort sur le marché secondaire les vieilles obligations d'Etat à haut taux d'intérêt afin de les réinvestir sur le marché boursier (5). La pérennité de la bulle spéculative boursière dépendant d'injections de fonds sans cesse croissants, il faut alors réduire les impôts et la dette d'État au détriment des dépenses Le piège de la baisse des taux d'intérêt
Ce récent phénomène démontre qu'une baisse des taux d'intérêt, dans une conjoncture à la baisse, n'est pas incompatible avec les intérêts du capital financier. Bien entendu, cette baisse des taux au milieu de la décennie était aussi dans l'intérêt immédiat du prolétariat puisqu'elle a été suffisante pour éviter un retour de la crise. Mais elle a favorisé un regain de croissance de l'endettement des salariés, qui atteint un taux historique record par rapport au revenu disponible. Cela signifie que la baisse des taux d'intérêt, même si elle soulage momentanément le prolétariat, l'enchaîne plus fortement au capital financier. Les salariés se trouvent déjà de plus en plus liés au capital financier par l'obligation d'assurer l'essentiel de leurs retraites par l'intermédiaire de fonds de pension. Ces fonds et dépôts sont de plus en plus placés sur les marchés boursiers, y compris ceux du régime public de pensions du Québec et bientôt du Canada. Plus un prolétaire a de dettes, plus il est enchaîné à son emploi. Plus sa retraite dépend de la performance des fonds de pension, plus il dépend des succès de la spéculation même si celle-ci détruit par ailleurs la qualité et même l'existence de son emploi.
C'est peut-être là le dilemme faustien le plus méconnu de notre époque et qui, en dernière analyse, explique l'immobilisme syndical et la tolérance dont jouissent les directions syndicales acquises à la régulation de l'économie par le marché
C'est donc une erreur profonde pour les salariés de revendiquer la baisse des taux d'intérêt comme moyen de lutte contre le capital financier. Cette revendication renforce politiquement le capital financier. Pour frapper le capital financier, il faut lui enlever l'arme de la dette qui rend, en dernière analyse, le débiteur esclave du créditeur. Pas plus que pour la dette extérieure du Tiers Monde, les paiements d'intérêts sur la dette publique des pays impérialistes, comme résultant d'une grève fiscale, n'ont à être payés; il faut aussi lui enlever les moyens qui lui permettent de s'assujettir l'ensemble des épargnes populaires, d'où la revendication de la nationalisation des institutions financières (sans rachat ou au moins avec un payement différé jusqu'à la réalisation du plein emploi).
D'aucuns (tel le Premier ministre québécois Bouchard) prétendent que le déficit zéro libère l'État de l'emprise du capital financier. Rien de plus faux et cela à cause tout simplement du remboursement du principal. Par exemple, pour l'année 1999-2000, année de déficit zéro, le gouvernement du Québec devra emprunter plus de 5 milliards de dollars pour renouveler la partie de sa dette qui vient à échéance. Si dans un contexte de baisse des taux cela est avantageux, il pourrait en être tout autrement si le gouvernement du Québec adoptait des politiques progressistes ou enclenchait résolument le processus de l'indépendance : soudainement la hausse de sa prime de risque ferait dégringoler la cote de crédit de Moody's et Standard and Poor. À moins donc de prétendre se libérer de la dette à la manière du satrape roumain Ceausescu, en remboursant le principal au prix d'immenses souffrances populaires, le seul moyen restant demeure le gel, le moratoire ou l'annulation.