Livre
Fred Zeller : encore un
"ancien trotskiste à vie"
Fred elle est une des rigures
marquantes de la franc-maçonnerie. L'ayant rejointe en 1953 il en a gravi les divers échelons et a fini, en 1973, Grand Maître du Grand Orient de France.
Pourtant, curieusement, il est encore considéré comme "un des nôtres" par nombre d'anciens trotskistes qui n'ont pas renié leur engagement de jeunesse. Comment expliquer cette énigme quand on garde à l'esprit les lignes mordantes de Trotski contre « ceux qui se fixent pour tâche le redressement "moral" de l'humanité » grâce à une institution de collaboration de classes, « soupape de sûreté des tendances révolutionnaires » (1) ? Rappelons également que dès le début, la III° Internationale, fondée en 1919, avait refusé l'adhésion des franc-maçons.
La publication récente de Témoin du siècle (2) de Fred Zeller vient lever une partie du voile. Il est indiscutable que l'homme qui l'a le plus marqué au cours de sa longue vie (87 ans et ce n'est pas fini ...) est bien Léon Trotski. Il en parle longuement à plusieurs reprises et termine son livre par un chapitre titré « Ni rire ni pleurer, comprendre » qui était une des maximes favorites du "Vieux", tirée du philosophe Spinoza.
Zeller avait rejoint les Jeunesses socialistes en 1930 puis avait évolué vers l'extrême-gauche avec elles tout en demeurant très critique vis-àvis du PC stalinien. Cette évolution devient inacceptable pour le PS qui en 1935 décide de les exclure en même temps que des éléments trotskistes qui avaient pénétré dans la SFIO pour y faire de 1'"entrisme", recommandé par Léon Trotski. Or voilà qu'au même moment, octobre 1935, le trotskiste David Rousset transmet à Zeller une invitation pour se rendre en Norvège afin d'y rencontrer le "Vieux" récemment expulsé de France. Fred Zeller a alors 23 ans et il est littéralement 1. Léon Trotsky, "Où va le PSOP?", Euvres, tome 20. 2. Fred Zeller, Témoin du siècle — de Blum à Trotsky, au grand Orient de France, Grasset, Paris 2000, prix 139 FF. 3. Casseurs de Pub, la revue de l'environnement mental, Dossier n° 1, novembre 1999, prix 25 F. Édité par le Comité des Créatifs Contre la Publicité, 11, place Croix-Pâquet, 69001 Lyon.
conquis non seulement par l'aura qui se dégage du compagnon de Lénine, par la finesse et la justesse de ses analyses politiques mais également par sa patience, son talent pédagogique ainsi que par le climat serein, sans jamais aucune manifestation de mauvaise humeur, qui règne dans sa petite famille. Il restera un mois auprès de Trotski, accomplissant les fonctions de secrétaire, puis rentrera en France où il rejoindra le Parti Ouvrier Internationaliste tout en continuant d'animer les Jeunesses socialistes révolutionnaires (JSR) qui avaient été exclues de la SFIO. Toute cette période est racontée de façon passionnante en relatant des entretiens avec les personnages les plus divers, allant de Léon Blum au fondateur du PC français, Boris Souvarine, et en passant par les deux envoyés du Komintern qui en 1935 essayèrent de l'acheter pour que les JSR suivent la ligne stalinienne... Pendant l'Occupation les trotskistes sont très divisés et Zeller participera à la formation et aux activités résistantes du Mouvement National Révolutionaire (MNR). Après la Libération il retrouvera ses camarades trotskistes mais une crises très dure va secouer la section française de la IVe Internationale et devant « la fin de l'espoir d'un regroupement des oppositions socialistes de gauche » Zeller va délaisser l'activité militante pour se consacrer à la peinture et se retirer dans un village du Midi. C'est alors qu'il prendra contact avec la franc-maçonnerie (son père était déjà franc-maçon).
Son parcours ultérieur est alors très contradictoire à nos yeux (pas aux siens ...) car il continue à juger le monde avec ses « lunettes trotskistes », qu'il s'agisse de la révolution coloniale, de mai 68 ou existait une véritable « situation révolutionnaire », ou encore de l'appréciation du « grand mérite historique du bolchevisme [qui] fut d'avoir su créer un organisme qui permit d'engager avec efficacité l'offensive vers le pouvoir et de le prendre ». Tout en reconnaissant les qualités personnelles de Léon Blum, il demeure un critique virulent de sa politique de Front populaire et de non-intervention en Espagne, un critique acerbe de la politique du PS après la Libération, et pourtant, en 1958, lors de l'arrivée de De Gaulle au pouvoir, il retourne dans la « vieille maison ». Il ne semble pas avoir eu beaucoup d'illusions car sa description des bagarres dans le PS ne manque pas de sel de même que celle de l'intronisation de Mitterand au congrès d'Epinay de 1974 : « Et c'est ainsi que le chef d'une petite armée composite s'empara sans coup férir du vieux parti de Jaurès ». Pendant ce temps Zeller qui semble se contenter d'avoir une carte socialiste, s'active au sein du Grand Orient pour y faire triompher ses idées gauchistes. Et là on demeure pantois car, à le lire, on a vraiment l'impression qu'il est toujours infecté du virus trotskiste et qu'il fait de "T'entrisme" dans l'institution maçonnique pour la faire bouger. Par exemple en 1968 : « Au Conseil nous n'étions que trois nouveaux arrivants face à trente frères dépassés par les évènements et trop frileux pour s'engager. Que d'efforts a-t-il fallu pour arracher, enfin, à 4 heures du matin, la décision de solidarité publiquement avec le grand mouvement contestataire ». Cependant il parviendra à se faire entendre, à faire évoluer le Grand Orient qui acceptera de le suivre et finalement il n'est pas mécontent de son travail : « Si je n'avais pas engagé l'Ordre dans cette direction, il ne fait aucun doute que nous serions devenus une organisation de vieillards sclérosés ».
Comment concilier sa vision toujours assez "trotskisante" de l'Histoire et de la situation mondiale actuelle avec sa seule activité maçonnique pour améliorer individuellement les êtres humains ? Pour notre grand Maître il convient de regarder la réalité en face : nous sommes devant une révolution technologique sans précédent, « l'Etat capitaliste a aujourd'hui des moyens illimités pour étudier tous les problèmes qui conditionnent finalement son destin » et surveiller en permanence les réactions des classes sociales qui risqueraient de le menacer. Ses moyens de répression se sont démesurément renforcés : « les polices politiques et les armées du monde entier sont sur le point de dominer complètement la société moderne (...) Toute velléité d'utiliser la violence directe afin de s'emparer du pouvoir se heurtera aussitôt à l'efficacité des armes modernes ». Alors que faire ? « Il ne reste sans doute pour la plupart qu'à tenter de réaliser, chacun à sa façon, un petit bonheur, et de vivre le moins mal possible dans le temps si court que nous passons sur cette terre ».
Pas enthousiasmant, le camarade Zeller ! Car le perfectionnement individuel a besoin d'être défini et compter seulement sur lui pour améliorer la situation de l'humanité est aussi crédible qu'attendre qu'un dieu compatissant tourne enfin son regard vers la terre. De plus l'argument du progrès technique a toujours été utilisé contre les révolutionnaires depuis l'apparition du fusil à répétition... Il ne faudrait quand même pas oublier que les armes sont manipulées par des hommes et que ceux-ci peuvent être perméables aux idées. Bien évidemment il n'est pas question de recommencer Octobre 1917 mais pas non plus de le renvoyer dans les oubliettes de l'Histoire comme si nous n'avions plus rien à apprendre de cette première révolution socialiste victorieuse. C'est d'ailleurs Zeller lui-même qui affirme que « la révolution d'octobre fait bien partie de la grande histoire de l'humanité ». Si nous demeurons persuadés que le socialisme ne s'instaurera pas à petits pas, sans que les détenteurs des grands moyens de production s'en aperçoivent, si nous croyons toujours qu'il y aura encore des situations révolutionnaires où la balance penchera en fonction du rapport de forces, nous nous efforçons d'utiliser les enseignements des luttes du passé pour imaginer celles qui nous attendent et qui diffèreront car la société n'est plus la même. Cependant nous persistons à croire que même dans la situation la plus révolutionnaire, les salariés ont besoin d'être groupés et coordonnés par des organisations révolutionnaires déterminées à franchir le pas, c'est-à-dire à en finir avec le pouvoir de la bourgeoisie. C'est bien Fred Zeller lui-même qui rapporte ce que lui avait confié en 1973 le président Pompidou : « Mai 68, à part quelques bosses, quelques voitures incendiées et la kermesse dans les rues encombrées d'ordures de toute sorte, personne n'a vraiment cherché à prendre le pouvoir. Entre nous... vous le savez bien... Et pourtant! » Et pourtant !
Jean-Michel Krivine