C'est l'histoire d'une cabale. A
peu près simultanément les critiques fusèrent. "Bruxelles" est critiqué, ici et là, dans la presse de plusieurs pays-membres. "Bruxelles" c'est la Commission, et la Commission, c'est son président, Romano Prodi. Les critiques étaient disparates. Soit elles étaient trop banales pour être jetées sur la place publique : « Prodi ne soigne pas ses relations avec les médias ; son porte-parole est confus ; il n'est pas assez ferme en réunion avec ses Commissaires, etc. » Soit elles ne tenaient pas la route : « Prodi n'a pas de vision sur l'avenir de l'UE. Prodi sous-estime l'élargissement vers 1 Est. Prodi ne s'occupe pas de son administration . Ces critiques sont absurdes car ce que Prodi faisait, il l'avait annoncé dans son discours d'intronisation comme président de la Commission. Et ce qu'il avait dit là, 1l lavait négocié dûment avec ceux qui l'avaient fait roi : Blair, Schröder, D'Alema, Aznar. Alors, si tous ces arguments sont dérisoires ou faux, mais aboutissent tous à la même conclusion, c'est qu'il doit y avoir une vraie bonne (et forte) ratson pour pousser Romano Prodi dehors. Cette raison tient du non-dit : le conflit de pouvoir entre la Commission et le Conseil européen, c'est-à-dire les (grands) États-membres.
Et cela se focalise sur deux personnes : Prodi, en perte de vitesse, et Javier Solana, qui monte en flèche. Derrière, il y a l'architecture institutionnelle de l'UE.
La Commission, c'est pour l'essentiel le gardien des Traités, surtout l'application du Marché unique. La Banque Centrale Européenne, c'est l'Union monétaire. La Cour de Justice Européenne : l'intitulé indique bien son domaine. Tout le reste, ce sont les gouvernements des États-membres sous diverses appellations (Conseil européen, conseils des ministres, ...). C'est tout ce qui leur est explicitement attribué, plus « faire de la politique », au moins s'ils sont d'accord entre eux, parce qu'en général il leur faut l'unanimité. Dans ce découpage, 1l y a des vides et quelques superpositions. Mais quant à la politique étrangère et de défense, c'est clair : elle est du ressort des gouvernements, en exclusivité.
Sauf que, par manque d'un porte-parole unique, représentatif et politique (par exemple un Président de l'UE élu/désigné pour une certaine période), plusieurs personnages peuvent être tentés de remplir ce vide : le président du Conseil des Ministres pendant le semestre où son pays "préside" l'UE (le ministre finlandais a ainsi joué un rôle non négligeable dans la négociation finale avec Milosevic) ; le commissaire pour les relations extérieures (membre de la Commission), en l'occurrence le britannique Chris Patten, et... le président de la Commission lui-même, en l'occurrence Prodi.
Depuis le sommet de Berlin, et le tournant politique qui y a eu lieu, cette incohérence ne peut plus subsister. Il faut un instrument politique fort, une personnalité directement liée au Conseil, et pas à la Commission. Ainsi fut créé un poste de Haut Représentant de l'UE pour la politique étrangère et de sécurité". Solana fut enlevé de l'OTAN, où il était secrétaire général. Une de ses principales tâches est la mise en place d'une défense commune européenne, autonome vis-à-vis des États-Unis. Tâche très délicate. Avoir servi à la tête de l'OTAN l'aidera. Du même coup, on l'a aussi nommé secrétaire général de l'Union de l'Europe Occidentale (UEO), pour neutraliser cette survivance militaire américano-européenne. Et, chose rarement mise en évidence, il est aussi le secrétaire général du Conseil des Ministres (c'est-à-dire des États-membres), qui, rappelons-le, concentre en ses mains l'essentiel du pouvoir législatif, exécutif et constitutionnel de l'UE. A cette fin, Javier Solana dispose d'un appareil administratif du Conseil des Ministres.
Solana travaille, beaucoup, efficacement et habilement. Sur le plan militaire, deux comités de hauts officiers, un autre de diplomates, au service du Conseil européen ont vu le jour. Quant à la politique étrangère, il a déposé sur la table du Sommet de Lisbonne un rapport fracassant (cosigné avec Patten) sur les faiblesses de l'activité de l'UE au Kosovo. Cela lui a permis de reprendre les choses en main par une résolution sans ambiguité adoptée à Lisbonne. Ce n'est qu'un début. Il y aura certainement une renégociation interne car la Commission gère pour le moment la politique commerciale (extérieure) et les multiples programmes d'aide et humanitaires (qui englobe une centaine de délégations et mission autour de la planète). Une partie non négligeable du budget de T'UE!
La cabale contre Prodi a permis de signifier à la Commission qu'elle est et reste un organe subordonné au Conseil, qui, lui, est dans les mains de la troïka franco-germano-anglaise. Le Sommet en France, fin décembre 2000, sera certainement l'occasion d'une mise en scène conforme à cette refonte du pouvoir dans l'UE.