L e Sommet de Lisbonne a adop-
té « un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde... ». L'Europe-puissance, lancée suite à la guerre dans les Balkans, ajoute une nouvelle flèche à son arc : une bataille concurrentielle sans merci par (ou pour?) la mise en place de la "nouvelle économie". Comme méthode, l'UE utilisera celle qui avait réussi pour la mise en place de l'Union monétaire, et qu'elle applique. depuis juin 1999, pour sa "défense autonome" : un discours mobilisateur (qui se veut "populaire"), un calendrier précis avec ses objectifs et échéances, des vérifications régulières et des mécanismes "d'autocontraintes".
Le vacarme publicitaire autour de cette "nouvelle économie" ne devrait pas cacher trois autres mesures du Sommet de Lisbonne. Elles sont encore plus importantes : 1l S'agit ni plus ni moins d'un "Marché unique-bis", c'est-à-dire d'une nouvelle étape du projet lancé en 1992 et touJours en cours.
D'abord, l'achèvement d'un « marché totalement intégré et libéralisé là l'échelle de I UE des télécommunications » pour la fin de l'an 2001. C'est un marché colossal par sa taille (le nombre de consommateurs) et par les capitaux investis. Il fait le lien entre le réseau téléphonique et internet qui impulsera une nouvelle étape dans la "cyber-économie". Jusqu'à présent les échanges par internet avaient avant tout créé un marché pour les consommateurs — essentiellement les voyages, la musique, les vidéos et les livres. Mais s'ajoutera maintenant le commerce "inter-entreprises" (sans intermédiaires) : des bouleversements en cascade vont affecter les structures de l'économie (branches qui naissent d'autres qui périclitent ; redécoupages entre branches et au sein de branches : la distribution, le secteur bancaire, la fusion entre secteur téléphonique et secteur internet....).
Ensuite, une date est fixée pour l'achèvement d'un marché financier 1. Cité par le Financial Times du 17 avril 2000. 2. "Has the "new economy" rendered the productivity slowdown obsolete ?", juin 1999. 3. Interview dans Corriere della Sera du 18 avril 2000. 4. Financial Times du 25 mars 2000.
"Nouvelle et Marché unifié (2005), qui enlèverait toutes les barrières afin de « favoriser les investissements ». Cela vaut en particulier pour le marché des obligations gouvernementales. Rendre l'accès aux capitaux plus facile et meilleur marché, est un objectif majeur : à côté des emprunts d'Etat, il y aura « la modernisation des règles relatives aux marchés publics » et, sur un autre plan (dans un autre chapitre du texte), il est question de favoriser l'éclosion des fonds de pension par un encadrement juridique et institutionnel européen.
Ces masses de capitaux seront nécessaires pour soutenir la centralisation du capital ("fusions et acquisition") mais aussi pour participer aux festivités que le Sommet de Lisbonne vient de décider en éliminant (avant fin 2000) les entraves aux services ; notamment en accélérant la libéralisation des secteurs tels que le gaz, l'électricité, les services postaux et les transports. (Jospin avait cédé à la veille même du sommet). La gestion de l'espace aérien entrera désormais dans ce champ. La vraie "pensée" de l'UE à propos du développement économique est celle-ci : " des marchés financiers efficaces et transparents favorisent la croissance et l'emploi en permettant une meilleure allocation des capitaux à moindre coût ». Pour cela, TUE « poursuivra ses efforts visant à favoriser la concurrence et à réduire le niveau général des aides d'État ». Dans ce contexte, la pression du grand capital pour arriver à une harmonisation fiscale minimale pourrait aboutir : ce serait la cerise sur le gâteau.
En réalité, on assiste à une sorte de "Marché Unique-bis" : quinze ans après le rapport Cockburn (1985) qui ouvrait la marche vers le "Marché Unique" (janvier 1993), toute une série de rapports vont arriver en cascade pour mettre en œuvre, pendant les dix ans qui qui viennent, la soumission de nos sociétés à une nouvelle vague de "marchandisation".
La "nouvelle économie" est la clé magique pour ouvrir cette manne.
Elle est portée par un discours idéologique-démagogue et parée de vertus magiques. Selon ses idéologues, elle n'est pas seulement nouvelle dans la chronologie "temporelle". Elle échapperait aux cycles conjoncturels, supplanterait la "vieille" économie matérielle, économie"
Unique-bis
impulserait un envol de la productivité sans précédent et... créerait le plein emploi"! C'est ce discours qui se retrouve dans le document du Sommet.
Les derniers événements en bourse ont fait atterrir cet enfant de Dieu" sur terre. Quant à la "disparition" annoncée de l'économie traditionnelle (notamment manufacturière), Kumar Bhattachary, un des économistes anglais les plus influents, faisait remarquer récemment « Nous ne sommes pas des Dieux. Nous ne pouvons pas vivre de l'air pur et occuper nos journées en achonnant nos téléphones portables » (I). Quant aux progrès de la productivité aux États-Unis, et partant, aux bénéfices sur le plan social qui pourraient en découler, un des économistes de l'establishment US (Robert J. Gordon) les ramène à de justes proportions (devant la respectable Federal Reserve Bank of Chicago) : « il n'y a pas eu d'accélération de la productivité dans 99 % de l'économie américaine en dehors du secteur qui produit le "hardware" pour les ordinateurs. Au contraire (...) la décélération dans le secteur manufacturiers aggrave ; si on enlève les ordinateurs du secteur de la production des biens durables, le recul s'accentue en comparant la période 1995-99 à 1972-95, et il n'y a pas de progrès du tout dans le secteur de la production de biens non-durables. » (2). La conclusion sort de la bouche d'un autre expert, Steve Hancke, ex-conseiller de Reagan : " Vous Européens, vous devez faire attention (...) Le "boom" économique américain doit beaucoup plus à la dérégulation qu'à la révolution technologique » (3).
Malgré les bons conseils des fins connaisseurs du sujet, le Conseil européen, tenu à Lisbonne, alimente la "fantaisie" de la nouvelle économies, en promettant que « le passage à une économie numérique fondée sur la connaissance, favorisée par l'existence de biens et de services nouveaux, sera un puissant facteur de croissance de compétitivité et de création d'emplois ». Voilà pour l'idéologie. Ce sont évidemment les décisions pratiques qui font triompher les patrons : « Enfin des objectifs concrets (...) qui au moins auront une chance d'avoir un effet positif pour les entrepreneurs et les consommateurs » (4).
Il s'agit d'un train de mesures, censées être appliquées d'ici 2003. Elles portent essentiellement sur trois choses :
1. Un élargissement radical du marché de consommation des ordinateurs : chaque école (chaque classe, chaque élève ?) dans TUE sera branchée sur l'internet. Avec ses effets multiplicateurs collatéraux dans chaque famille et, certainement. chez chaque enseignant. Un accès par internet à tous les services publics de base, qui, à leur tour, devraient être équipés en conséquence. Cela s'accompagnera d'une baisse radicale des coût d'accès. Le tout coiffé par un plan d'action européen qui mettra en place une "autoroute de l'information" pour interconnecter les différents réseaux à l'échelle du continent ;
2. Un appui multiforme aux capitaux « qui sont directement tributaires d'un environnement réglementaire favorable à l'investissement, à l'innovation et à l'esprit d'entreprise » (Conseil européen). Cela signifie une série de mesures juridiquesinstitutionnelles, fiscales, (anti)sociales très favorables au "capital-risque" et aux PME : montant du capital de départ, garantie bancaire et conditions d'endettement, baisse des coûts de la gestion de l'entreprise . Un aspect important est la synergie, orchestrée et payée par l'Etat, organisant « les interfaces clé entres les entreprises et les marchés financiers, entre la R[echerche] & Développement] et les instituts de formation, entre les services de conseils et les marchés technologiques ». Ce n'est pas dû au hasard si le Conseil a adopté le projet d'un « espace (européen] de la recherche », avec sa coordination inter-étatique, son ouverture accrue au secteur privé, l'adoption d'un brevet communautaire, la circulation des chercheurs dans l'UE...
3. La formation de la main d'œuvre pour la familiariser avec l'ordinateur et l'internet est indispensable. Elle vise l'école, mais aussi un environnement général où la formation permanente tout au long de la vie active devrait se faire au moindre coût, hors l'école et l'entreprise. L'école sera fortement bousculée au-delà de l'ordinateur dans les classes : il s'agira d'une véritable "marchandisation" de tous les rapports sociaux (cf. la réforme Allègre en France).