Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER GRANDE-BRETAGNE

À Londres et ailleurs : un camouflet électoral pour Blair

· Inprecor n° 448, juin 2000 · p. 5-7 · 2 369 mots

Grande-Bretagne

Par Dave Hudson* a décision de Ken Livingstone (1), populaire député de l'aile gauche du Parti travailliste, de rompre avec son parti et de se présenter en indépendant pour le poste de Maire de Londres, constitue la plus importante rupture de gauche dans ce parti depuis la seconde guerre mondiale. Son élection est un coup sérieux porté à Tony Blair et à son gouvernement du New Labour (2). Blair a perdu le contrôle de sa capitale et un point d'appui potentiel important pour une alternative sur sa gauche a été établi. Le défi de Livingstone, la crise actuelle dans l'industrie et la poursuite continue et inflexible par le New Labour de la politique conservatrice (multipliant par trois le nombre de centres de détention pour demandeurs d'asile et préparant une nouvelle et réactionnaire loi d'ordre public) à réduit l'électorat de Blair au niveau du minimum indiqué par les sondages depuis qu'il a conquis le gouvernement il y a trois ans.

Cependant il y a peu de signes qui indiqueraient que Livingstone envisage d'employer sa victoire pour lutter en faveur d'une alternative socialiste. Bien qu'il ait eu 55 % des suffrages exprimés (en tenant compte de la seconde préférence), ce qui le met en tête de la compétition, ce résultat a été obtenu malgré une campagne morne qui pourrait être caractérisée comme droitière et populiste, évitant soigneusement l'emploi du terme "socialiste". Il n'est pas parvenu à faire le plein des suffrages des travailleurs, comme en témoigne une participation électorale relativement faible - pour une campagne si importante et tellement médiatisée — entre 33 % et 38 % des quelques 5,1 millions d'inscrits.

Livingstone rassemble maintenant une administration inter-partis, incluant un poste d'adjoint au maire qui tournera entre les quatre partis représentés dans l'Assemblée. Et il semble vouloir éviter la confrontation avec le gouvernement au sujet des projets impopulaires de privatisation du Métro -qui furent au centre de la dispute électorale.

Mais, d'autre part, il reste imprévisible, comme en témoigne par exemple sa déclaration que « le capitalisme fait chaque année plus de victimes que l'holocauste nazi », très mal reçue à la City et à Downing Street (3). Le potentiel de confrontation entre Livingstone et le New Labour reste donc important.

Après le décompte des votes de seconde préférence pour le poste de maire de Londres, Livingstone obtint 776 427 voix, le conservateur modéré Stephen Norris arriva second avec 564 137 voix et le candidat officiel du Parti travailliste, Frank Dobson, troisième avec seulement 223 884 voix. Comme on pouvait s'attendre de la part d'un candidat populiste victorieux, le vote en faveur de Livingstone fut socialement et politiquement diversifié. Néanmoins, pour une large part, il s'agit d'un vote des travailleurs, sanctionnant l'incapacité du New Labour de réaliser une quelconque réforme significative en leur faveur. Au contraire, Blair a poursuivi l'offensive capitaliste néolibérale commencée par Margaret Thatcher : une politique sociale réactionnaire en matière de chômage, de protection des handicapés, de demandes d'asile, de sécurité, etc., avec le discours idéologique approprié

En extrapolant les résultats des législatives de 1997, le parti travailliste aurait pu aisément remporter la mairie de Londres - son bastion traditionnel -ainsi que onze des quatorze circonscriptions dans l'élection parallèle de l'Assemblée du Grand Londres. Mais le New Labour ne l'emporta que dans six d'entre elles. Dans trois circonscriptions il a perdu plus de 15 %. Et ce n'est que grâce aux élus à la proportionnelle que les travaillistes disposeront de neuf sièges dans l'Assemblé, à égalité avec les conservateurs. Dans les circonscriptions de Londres le score du New Labour a oscillé entre 10.% et 25 %.

Les résultats des élections municipales qui ont eu lieu simultanément dans le pays confirment la sanction des candidats de

Blair. Avec une moyenne de 30% le parti travailliste a perdu près de 600 sièges alors que les conservateurs en ont gagné 567 avec une moyenne de 38 % des suffrages exprimés. Néanmoins, contrairement à une impression superficielle, le vote en faveur des conservateurs n'a pas augmenté de manière significative. Ce sont les électeurs traditionnels du Labour qui ont voté avec leurs pieds par dégoût. Lorsqu'il s'agissait d'une élection plus importante - telle l'élection partielle pour le député à Romsey

— on a assisté à une plus forte participation des électeurs travaillistes qui clairement ont fait le choix tactique d'appuyer le candidat

Libéral démocrate pour mettre les

Tories

(conservateurs)

hors du

Parlement.

La volonté d'empêcher l'élection des

Tories, ndon Socialst Alliance même dans la

VOTE KEN région rurale de la Côte sud, va

VOTE ISA sans doute se manifester à nouveau lors des législatives, ce qui favoriserait les travaillistes.

Notons également que dans

* Dave Hudson est dirigeant de International

Socialist Group (ISG, section britannique de la

IVe Internationale).

1. Inprecor n° 446 d'avril 2000 a publié un dossier sur cette campagne. Rappelons qu'il s'agissait pour la première fois d'élire directement le maire de Londres et, simultanément, d'élire des représentants à l'Assemblée du Grand Londres

(Greater London Assembly, GLA), 14 dans un scrutin de circonscription à un tour et 11 à la proportionnelle intégrale.

2. Pour bien marquer sa volonté de rupture avec la tradition du travaillisme britannique,

Tony

Blair a employé la formule du « Nouveau [partil travailliste ».

3. Respectivement le centre financier de Londres et la résidence du Premier ministre.

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certaines circonscriptions où il était possible de voter en faveur d'une alternative de gauche, les candidats de gauche indépendants ou d'extrême gauche eurent des scores significatifs. Le Socialist Party (4) a gagné un autre conseiller dans la ville de Coventry - son troisième - alors que d'autres obtenaient 17 % à Newcastle ou 30 % à Merseyside. La liste indépendante contre la fermeture de l'hôpital à Kiddiminster, une petite ville des Midland, a obtenu onze des treize postes de conseillers en jeu et a failli renverser ainsi la majorité municipale. A Londres, une gauche alternative

A Londres l'apparition d'une gauche alternative sous la forme de l'Alliance socialiste (5) a sérieusement modifié la donne électorale. Bien que la participation au vote des électeurs travaillistes traditionnels y ait été faible, l'abstention a touché tous les grands partis. Il est d'autant plus significatif de noter que si dans les circonscriptions le Labour party a perdu autour de 15 % des voix, en additionnant les votes en faveur du Parti Vert et ceux en faveur de la LSA on peut retrouver ce pourcentage. Le Parti Vert en Grande Bretagne, qui n'est pas dirigé par l'aile gauche, a adopté dans cette campagne électorale une attitude à gauche du Parti travailliste sur la plupart des questions en débat. Bien qu'il s'agisse d'une organisation qu'on pourrait qualifier de petite-bourgeoise, il est perçu au sein du mouvement ouvrier (y compris par son aile gauche) et par 4. Le Parti socialiste est issu de la tendance Militant au sein du Labour party, une organisation trotskiste qui avait pratiqué jusqu'en 1993 (jusqu'en 1992 pour sa branche écossaise) une politique "entriste" à l'intérieur du grand parti ouvrier britannique. 5. London socialist alliance (ISA) est un regroupement de plusieurs organisations d'extrême gauche. Inprecor a présenté l'histoire de ce regroupement dans le n° 446 d'avril. On se reportera également à l'article publié ci-contre en ce qui concerne les perspectives de la ISA. 6. La Communist League est issue d'une scission au sein de la section britannique de la IVe Internationale, formée des militants qui se sont alignes sur la direction du Socialist Workers Party (SWP) américain, lorsque celle-ci décida de tourner le dos à l'Internationale et d'exclure tous les opposants de ses rangs. C'est un petit groupe propagandiste; qui n'a presenté qu'un seul candidat, justement dans cette circonscription. 7. Les candidats de la ISA et ceux d'autres listes d'extrême gauche : le Socialist Party (qui soutenait la liste de la ISA pour le scrutin proportionnel tout en présentant ses propres candidats dans certaines circonscriptions), le Socialist Labour Party d'Arthur Scargill, la liste contre la privatisation du Métro de Londres, la LC...

la jeunesse comme un parti radical à gauche du Labour party. Il bénéficie souvent à ce titre des votes protestataires.

Sans prétendre entrer dans les détails, notons quelques résultats significatifs : dans la circonscription du nord-est, le parti travailliste a perdu près de 25 % en comparaison avec son score de 1997, alors que les Verts obtenaient 15,6 % et la LSA 7,0 % ; dans celle de Lambeth & Souyhwark, au sud de la Tamise, le candidat travailliste obtint 38 % de voix (une perte de 21 %), alors que les candidats des Verts, de la LSA et de la Communist League (6) obtenaient respectivement 13,1 %, 6,2 % et 0,53 % des voix. Dans l'ensemble des circonscriptions du Grand Londres les Verts et la gauche socialiste (7) totalisent 270 000 voix (17 %) alors que le candidat travailliste officiel au poste de maire, Frank Dobson, n'obtient que 223 000 voix (la majeure partie des électeurs travailliste votant pour Livingstone, soutenu également par la LSA). Autrement dit, à Londres un nombre significatif d'électeurs travaillistes traditionnels, au lieu de s'abstenir, ont pour la première fois voté pour des candidats à gauche du Labour Party et à gauche de Livingstone lui-même (qui n'avait pas constitué de liste pour l'Assemblée du Grand Londres).

Le message délivré à Blair et au New Labour par ces élections, particulièrement à Londres, est clair et universellement reconnu par les médias. Ceux qui ont voté en faveur des travaillistes lors des législatives, en particulier les travailleurs, voulaient mettre fin aux attaques anti-ouvrières des années Thatcher-Major et sont opposés à leur poursuite. Mais le projet capitaliste de Blair, son alliance stratégique avec les secteurs-clé du capital, son adoption à leur suite de l'offensive néolibérale mondiale menée par la Maison Blanche, la Réserve Fédérale, le FMI et la Banque mondiale, signifient qu'il n'est pas prêt à entendre ce message. Les derviches tourneurs de Downing Street ont déjà décrété que ces résultats ne doivent aucunement conduire à une modification de la politique gouvernementale et qu'il suffira d'en modifier la présentation, autrement dit, de procéder à quelques changements cosmétiques. En tout cas Blair et ses conseillers savent que la majorité des électeurs critiques devra rallier le Parti travailliste à l'occasion des prochaines législatives (prévues en mai 2001) pour empêcher une victoire des conservateurs.

D'un point de vue objectif pourtant - et ce malgré les limites du programme de Livingstone - la victoire de ce dernier témoigne de la possibilité (mais non de la réalité pour l'instant) de créer une puissante alternative de gauche face au blairisme. Un potentiel que Livingstone a refusé de concrétiser lorsqu'il a appelé ses partisans à rester dans le parti travailliste. Il a clairement annoncé qu'il désire recouvrir son appartenance au Labour Party (il en a été formellement expulsé). Sa trajectoire actuelle le conduira à gaspiller le potentiel permettant de construire une alternative de gauche, s'il persévère à abandonner une politique de classe au profit d'une gesticulation populiste combinée avec une gestion municipale « responsable » et sa propre version de la « troisième voie ».

Son gage explicite à la collaboration de classe — il prétend « unir tout le monde à Londres » — et ses tentatives conséquentes d'unir tous les partis politiques (à l'exception de ceux qui auraient un lien quelconque avec le socialisme) au sein d'une coalition de gestion de la ville - les consultations sont déjà bien avancées — visent explicitement à calmer les craintes de la City financière de Londres et du grand capital, ce qui adoucirait son cheminement de retour au sein du parti travailliste. Cela ne signifie pas pour autant qu'il appliquera en pratique une telle orientation, car nous devons tenir compte de sa tendance à ne pas mâcher ses mots Ainsi son soutien aux travailleurs de la plus grande usines londonienne, FordDagenham, les encouragements qu'il a prodigués à leur lutte contre les licenciements, ne l'a certainement pas rapproché de Downing Street.

Il n'en reste pas moins que l'intention de Livingstone de revenir dans le Parti travailliste permet de penser que l'espace ouvert à la gauche du Labour ne sera pas rempli rapidement et que Livingstone lui-même ne pourra pas assurer son hégémonie sur cet espace à plus long terme. La question est alors si cet espace sera occupé par les Verts ou par la gauche révolutionnaire et socialiste organisée par l'Alliance socialiste ?

Où encore sera-t-il occupé par des forces plus sinistres ? Le Parti national britannique (BNP), néofasciste, a obtenu près de 60 000 voix, ce qui reflète une polarisation politique et de classe sous-jacente qui prend peu à peu place dans la politique britannique. On peut craindre que si la gauche ne commence pas à occuper le vide apparu lors de ces élections, celui-ci sera comblé par des forces d'extrême-droite. Le résultat du BNP a choqué certains au sein de la gauche et a stimulé les campagnes antiracistes et en faveur des demandeurs d'asile. Dans les élections londoniennes la LSA fut la seule force qui prit la défense du droit d'asile dans une atmosphère de racisme grimpant stimulé par les tentatives du gouvernement travailliste

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ne voulant pas paraître sur ce terrain plus libéral que la droite conservatrice.

Cela doit être une partie de notre réponse à la gauche socialiste qui a choisi de demeurer au sein du Labour party. Le combat intérieur et extérieur pour permettre à Livingstone de retourner au sein du parti ne suffit plus aujourd'hui. En lui-même il n'est aucunement porteur d'un projet : la gauche travailliste est aujourd'hui faible et Livingstone sera obligé de capituler politiquement s'il persiste à vouloir être réadmis au sein du parti. La tâche première aujourd'hui est d'animer de nouvelles luttes dans es usines et les bureaux, dans les universités, dans les localités et dans les rues. Il n'est pas possible d'infliger à Blair une défaite à l'intérieur du parti dans un futur prévisible. Les coups contre sa politique doivent venir du dehors. Les forces de gauche qui restent au sein du parti travailliste doivent se tourner vers les combats menés hors du cadre du parti, dans le mouvement syndical, dans les campagnes et les mouvements sociaux. Elles doivent faire pression sur Livingstone pour qu'il s'engage dans la lutte pour les intérêts de la classe ouvrière.

Ken

Livingstone victorieux

Par

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