Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER GRANDE-BRETAGNE

London Socialist Alliance, au delà de l'addition des ses composantes

· Inprecor n° 448, juin 2000 · p. 7-9 · 2 629 mots

Grande-Bretagne IVe Internationale

Dave Hudson Grand Londres, pour la première fois, les ors de l'élection pour l'Assemblée du Londoniens étaient confrontés à une alternative de gauche. L'Alliance socialiste de Londres (LSA), bien qu'existant virtuellement avant cette élection (1), a mené pour la première fois une campagne militante dans une agglomération de 5,1 millions d'électeurs et a obtenu un résultat encourageant, en particulier dans les quartiers populaires de la ville.

La LSA avait présenté des candidats dans les 14 circonscriptions où le scrutin avait lieu selon le modèle britannique traditionnel du vote uninominal à un tour et une liste complète pour les 11 représentants élus à la proportionnelle intégrale. Elle appelait par ailleurs à voter pour le travailliste indépendant rebelle, Ken Livingstone, pour l'élection directe du maire de la communauté urbaine du Grand Londres. Ce dernier n'avait pas présenté de liste pour l'Assemblée, bien qu'au cours de la campagne, partiellement en réponse à la LSA dont il tenait à se démarquer, il ait appelé ses partisans à voter en faveur de la liste du Parti Vert. Cela a sans aucun doute réduit le vote en faveur des candidats de la LSA

L'Alliance socialiste dans sa présente composition a été reconstituée en août 1999 pour préparer cette élection municipale. Dès le début la LSA taisait partie du réseau national des alliances socialistes et avait envisagé auparavant d'être présente à l'élection européenne. En ce moment elle espérait parvenir à un accord avec le Socialist Labour Party (SLP) d'Arthur Scargill. Ce dernier ayant refusé l'unité, plutôt que de se présenter contre Scargill et diviser ainsi le vote de la gauche radicale, la LSA avait décidé de retirer sa candidature. Cette décision avait été controversée et la LSA fut accusée de capituler devant le sectarisme de Scargill.

Pour l'élection municipale de mai la LSA était bien préparée et organisée, mais c'était encore une force politique inconnue.

London Socialist Alliance

Au delà de l'addition de ses composantes

Cecilia Prosper, candidate de la LSA dans la circonscription du nord-est de Londres a obtenue 7 %.

Cependant elle s'est vigoureusement battue pour le nouveau espace politique apparu à la gauche du parti travailliste et dans les circonscriptions de la ville de Londres elle parvint à ouvrir une brèche significative, si on compare ses résultats avec ceux réalisés dans le passé par l'extrême gauche en Grande

Bretagne. Elle a ainsi émergé sur la scène politique.

Dans les circonscriptions de Londres la

LSA reçut 46 530 voix, soit en moyenne

3,1 %. Dans certaine circonscriptions londoniennes, telle celle du nord-est et celle de

Lambeth & Southwark, où la LSA a réalisé des campagnes locales brillantes, nous avons obtenu respectivement 7 % (8 629 voix) et 6,2 % (6 231 voix). Dans certains quartiers de ces circonscriptions, qui correspondent à des circonscriptions élisant les

Membres du Parlement (les plus grandes circonscriptions pour l'élection des représentants à l'Assemblé du Grand Londres couvrent la surface de six circonscriptions législatives), nous avons obtenu jusqu'à 10 %

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des suffrages exprimés. Il s'agit de scores significatifs, qui, si on les additionne à ceux réalisés par le Parti Vert, reflètent la crise croissante du New Labour et témoignent de l'ouverture d'un espace politique à la gauche du parti travailliste.

Ces résultats reflètent également la composition socio-politique du Londres intra-muros, sa composition ouvrière avec des fortes traditions. Les résultats généralement inférieurs dans la banlieue londonienne (qui ramènent notre score moyen en deçà des 3,1 %) sont dus principalement à une campagne électorale moins bien menée et au fait que l'électorat des banlieues est socialement beaucoup plus composite, plus aisé et votant traditionnellement plus largement en faveur des conservateurs. Mais même en banlieue, là où nous avons pu mener sérieusement la campagne, nous avons obtenu des scores plus élevés.

La liste présentée par la LSA pour le scrutin proportionnel n'a obtenue que 1,6 %, ce qui fut le plus décevant, bien que la LSA soit apparue ainsi en tête des listes d'extrême-gauche. Dans chaque circonscription la liste proportionnelle obtenait ainsi entre le quart et la moitié des voix qui se sont portées en faveur de nos candidats individuels. Plusieurs raisons permettent d'expliquer cet écart.

Premièrement, comme nous l'avons déjà mentionné, Livingstone avait appelé ses partisans - par des annonces de pleine page parus dans la presse — à voter en faveur des candidats Verts pour l'Assemblée. Cela a sans aucun doute eu un effet réduisant les votes en notre faveur parmi les travailleurs s'orientant à gauche, les militants de la gauche travailliste, c'est à dire tous ceux qui se situent immédiatement à notre droite. Cela a particulièrement affecté le scrutin proportionnel, car les sondages laissaient 1. On se reportera utilement à l'article d'Alan Thornett, L'extrême-gauche britannique, au delà du sectarisme, Inprecor n° 446 d'avril 2000, 2. Outre la LSA, quatre listes « à la gauche de la gauche » étaient présentes : celle de Peter Tatchel, animateur connu du mouvement gay et ancien candidat de la gauche travailliste, qui s'est présenté seul (le mode de scrutin proportionnel permet de présenter des listes incomplètes) après avoir refusé de figurer sur la liste de la ISA ; celle du SLP d'Arthur Scargill (qui présentait également des candidats dans les circonscriptions) ; celle de la Campagne contre la privatisation du Métro ; celle du Parti communiste (CPB, une survivance ultra-stalininenne qui revendique la tradition du PC britannique disparu). 3. Plus de 427 000 francs français ou 24 500 euros.

entendre que les Verts pourraient obtenir un troisième représentant à l'Assemblée — un point souligné par le London Evening Star qui, dans un article agressif "présentant" ("'calomniant" serait plus juste) la LSA et ses candidats conseillait à ses lecteurs de ne pas gaspiller leurs votes en « divisant la gauche ».

Deuxièmement il faut mentionner les divisions sectaires de l'extrême-gauche. Les électeurs voulant se positionner à la gauche du Parti travailliste et du Parti Vert devaient choisir entre cinq listes. Ensemble, ces listes ont obtenu 5,2 % des voix et auraient pu obtenir aisément un représentant dans

ISA

l'Assemblée si elles avaient été capables de s'unir (2). La LSA avait tenté d'éviter cette division, appelant toutes les organisations à constituer une liste socialiste unitaire sur la base d'un programme d'action. Malheureusement les autres listes d'extrême gauche ont semblé plus motivées par le sectarisme et leurs intérêts de chapelle que par les choix principiels.

Troisièmement enfin, notons que le mode de scrutin - trois types de bulletins de vote : un pour le candidat au poste de maire (avec un système de préférences), un pour le représentant élu dans la circonscription et un pour la liste élue à la proportionnelle (pour la première fois) — alliait à la fois nouveauté et complexité. Ainsi 16 % des bulletins déposés dans les urnes furent déclarés nuls à cause des ratures, les électeurs, en absence d'un mode d'emploi clair fourni par le gouvernement au sujet du nouveau système de vote, employant le bulletin proportionnel pour indiquer leur seconde préférence dans l'élection du maire. S'il est impossible de quantifier les pertes des diverses listes à cause de cette confusion, nos scrutateurs ont remarqué beaucoup de confusions de ce type touchant les listes non traditionnelles, dont en particulier celles de l'extrême gauche.

La campagne électorale de la LSA fut très dynamique et nous l'avons liée avec les campagnes que nous menons pour les droits des victimes de l'accident ferroviaire de la gare de Waterloo, contre les licenciements, en défense des droits des demandeurs d'asile dans une situation marquée par la montée du racisme. Nous avons distribué un million et demi de professions de foi dans les boites aux lettres (surtout dans Londres intra-muros, y couvrant près de 90 % de l'électorat). 3 000 personnes se sont engagées dans la LSA (dont deux-tiers étaient des inorganisés). Par exemple, dans la circonscription Lambeth & Southwark 300 à 350 personnes

Sont participé activement à la campagne. Une large part des circonscriptions situées hors de la ville de Londres ont été touchées par la campagne, mais nous y avions moins d'activistes et nous n'avons pas été capables de couvrir toute la banlieue. La tâche était énorme car chaque circonscription équivalait à une ville moyenne. En plus de la profession de foi électorale, un second tract a été distribué à des centaines de milliers d'exemplaires, servant de base de discussion dans un immense un porte à porte. De plus la LSA a poursuivi son activité de campagnes, distribuant des tracts thématiques lors des grèves, des manifestations, des piquets devant les stations de métro. Des milliers d'affiches ont couvert une large partie de Londres.

Deux meetings centraux ont rassemblé chacun plus de mille personnes — le second près de 1 400 — et des dizaines de réunions et fêtes de quartiers ont été organisées. Les collectes pour financer la campagne ont permis de rassembler près de 40 000 livres sterling (3). De nombreux syndicats locaux ont soutenu notre campagne et fait des dons. La LSA a fait des efforts particuliers pour se lier avec la gauche travailliste dans les syndicats et dans le parti travailliste, gagnant de nombreuses sympathies, y compris des conseillers dans les localités.

La LSA avait appelé à voter pour Livingstone et pour ses propres candidats à l'Assemblée, essayant de construire une alliance incluant Livingstone lui-même, mais ce dernier mena une campagne plus droitière. La LSA continuera à formuler des propositions adressées à Livingstone et tentera de bâtir une orientation de front unique avec lui et la gauche travailliste, autour, par exemple, du rejet des tentatives du gouvernement visant à privatiser le métro, du soutien des ouvriers de Ford à Dagenham, en défense des demandeurs d'asile ou encore contre le

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développement du parc d'attractions à Crystal Palace.

Tout le monde admet que la LSA ne peut déjà plus être réduite à l'addition de ses composantes. Le degré d'unité active réalisée en son sein est sans précédent. Il est enraciné dans les conditions objectives de la classe ouvrière et de son avant-garde large sous le gouvernement de Blair. Son succès n'est pas seulement dû à sa campagne dynamique - nous étions virtuellement la seule force présente dans les rues — ni à la seule contribution militante et financière du Socialist Workers Party (4), bien que celle-ci ne doive pas être sous-estimée, mais essentiellement parce qu'en tant que conception politique, en tant que tentative crédible d'unifier la gauche et l'extrême gauche autour d'un programme d'action, avec une orientation de front unique, la LSA est parvenue à galvaniser de larges secteurs de l'avant-garde .

Tous ceux qui se sont reconnus dans la LSA ne sont pas devenus à ce stade ses militants actifs (dans les faits la majorité de ceux qui ont lui ont apporté leur soutien ne se sont pas engagés dans l'activité militante). Mais en les influençant et en leur proposant un sérieux pôle d'attraction, la LSA peut se construire dans l'avenir. Ces couches d'avant-garde — militants travaillistes, syndicalistes, associatifs, activistes d'organisations non-gouvernementales, etc. - regarderont attentivement ce que nous faisons dans le futur. Elles regarderont en particulier ce que sera la politique future du SWP et ce que signifie son tournant vers une politique de front unique. Du point de vue de l'ISG, section britannique de la IVe Internationale (5), il s'agit d'un développement porteur d'avenir.

Nous avions annoncé que lorsque le gouvernement Blair se dévoilera devant la classe ouvrière, un espace politique s'ouvrira à la gauche du Labour party et nous devrons essayer de le remplir. Notre petite organisation ne peut prétendre le faire seule, ni même en développant les campagnes thématiques unitaires. Il faut un centre et un cadre qui permette une recomposition politique et un regroupement des forces de gauche. Durant plus de deux ans nous avons modestement construit les alliances socialistes en tant que cadre possible/potentiel, sans y voir de manière prématurée l'embryon d'un nouveau parti des travailleurs et sans nous limiter à cette seule activité.

Le succès de la LSA rend ce projet plus crédible et suggère que nous pouvons construire des alliances socialistes dans tout le pays, profitant des leçons de la LSA. Si nous voulons réaliser le potentiel que représente la LSA nous devons aller de l'avant, la transformer en quelque chose de plus qu'une alliance électorale, sans tenter, à cette étape, de développer des structures-miroirs ni d'agir comme un parti révolutionnaire. Les bases d'un tel parti n'existent pas encore aujourd'hui bien que les convergences pourront apparaître au travers d'expériences communes. La construction de la LSA devra donc rester un des éléments de notre arsenal tactique. Nous devons poursuivre ce que nous nous avons toujours fait : construire des activités ponctuelles de front unique, construire notre organisation et construire la LSA, tout en surveillant le pouls des développements politiques dans la gauche travailliste, s'ils surviennent.

La LSA tiendra une conférence en juin et continuera à se développer hors des élections, même si elle ne sera pas le seul cadre d'unité pour les organisations qui la constituent. En absence de bases politiques adéquates pour un regroupement organique des révolutionnaires, ni de conditions permettant la fondation d'un nouveau parti des travailleurs en Grande Bretagne, la LSA continuera à être une alliance de plusieurs organisations socialistes, ouverte aux membres individuels, incluant le SWP, le Parti socialiste (6), Workers Power, Workers Liberty (7), le PC de Grande Bretagne (8), le Réseau travailliste indépendant (9) et le Groupe socialiste international (ISG).

3 000 personnes se sont engagées dans la LSA 4. Le Parti socialiste ouvrier (SWP), qui s'est investi en 1999 dans la LSA après quelques hésitations, est la principale organisation de l'extrême-gauche britannique, avec environs 5 000 membres. Fondé et dirigé par Tony Cliff (décédé le 9 avril 2000), expliquant le monde autour de sa conception du « capitalisme d'Etat en URSS *, le SWP avait longtemps fait cavalier seul, refusant — au contraire de la grande majorité des groupes de l'extrême gauche britannique — toute politique "entriste" dans le Parti travailliste et ne s'investissant pas dans les multiples "campagnes" aux côtés de l'extrême-gauche et de la gauche travailliste. 5. La IV* Internationale est, directement ou indirectement, à l'origine de la plupart des organisations de l'extrême gauche britannique. Elle y a connu de nombreuses scissions et refondations. Au cours des années 1970, sous le nom du Groupe marxiste international (IMG), sa section britannique fut la troisième force de l'extrême-gauche, jouant un rôle important dans les débats marxistes (plusieurs de ses militants étaient à l'origine de la fameuse New Left Review) et dans le mouvement étudiant de 1968. Au cours des années 1980-90, avec le reflux du mouvement ouvrier britannique, la section de la IVe Internationale s'est fortement affaiblie et a connu plusieurs crises. Actuellement, sous le nom de Groupe socialiste international (ISG), elle s'est stabilisée et a jouée un rôle non-négligeable dans la constitution de la ISA, mais reste une petite organisation. 6. Socialist party (SP) est le nom que s'est donné l'organisation issue de la tendance Militant (du nom de son journal), une organisation trotskiste qui a quitté le Labour Party en 1993. Après avoir été la principale organisation de l'extrême-gauche britannique au début des années 1990, ayant joué un rôle important dans la campagne contre la Poll Tax qui contraint le gouvernement Thatcher à un premier recul, le SP est entré en crise ne parvenant pas à faire le choix entre une orientation unitaire et une tradition d'auto-affirmation. Le SP reste la seconde force de l'extrême gauche anglaise, avec plus de 1 000 militants. 7. Workers Power et Workers Liberty sont deux petites organisations de matrice trotskiste, issues toutes les deux de scissions au sein du SWP. 8. Le parti communiste de Grande Bretagne (CPGB) est une petite organisation issue de la crise du PC historique, dont les militants ont rompu avec la matrice stalinienne. 9. Le Réseau travailliste indépendant (ILN) a été constitué à l'initiative de plusieurs députés et députés européens travaillistes de gauche, exclus du Labour Party.

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