Par Christian Picquet*
Jospin et les partis de sa coalition se sont imposés, en France, face aux tenants de l'ultralibéralisme. C'était en juin 1997 et leur succès électoral surgit, comme par surprise, d'une dissolution de l'Assemblée nationale à travers laquelle le président de la République, Jacques Chirac, avait cru possible de relégitimer l'action de son gouvernement afin qu'il se trouve en mesure de pousser les feux de l'austérité, de la déréglementation et de la destruction des grandes conquêtes sociales de l'après-guerre.
Erreur funeste que celle-là. En anticipant les élections législatives et en pensant les emporter, la droite fit alors preuve d'un extrême aveuglement. Un an et demi auparavant, en novembre et décembre 1995, elle avait dû affronter le soulèvement des salariés du secteur public et la paralysie du pays par une greve générale des transports, exprimant la fronde de l'ensemble du monde du travail devant la tentative de remise en cause du système des retraites et les attaques dont le service public faisait l'objet. Ce mouvement social, sans précédent depuis Mai 68, allait ouvrir un nouveau cycle de luttes dans l'Hexagone, favoriser l'expression d'un rejet massif du libéralisme, provoquer l'apparition d'une nouvelle radicalité sociale et politique. En ignorant ces phénomènes et en prétendant faire passer en force son projet de remodèlement global de la société française, le chef de l'État créa donc lui-même les conditions d'une défaite dont son propre camp ne s'est, à ce jour, pas encore remis. De l'invention de la " gauche plurielle "...
Dans l'Hexagone, autant qu'à l'échelle européenne, le retour de la gauche aux affaires put apparaître comme une « divine surprise ». Quatre ans auparavant, sorti totalement discrédité de dix ans d'exercice du pouvoir sous la présidence de François
Mitterrand, le Parti socialiste avait essuyé un échec historique, qui apparaissait devoir le renvoyer à l'opposition pour de très longues années. En l'absence d'alternative anticapitaliste crédible, le rapport des forces politiques penchait dangereusement en faveur de la réaction, tandis que le Front national profitait pleinement de la désespérance que la crise, le chômage et les restructurations de l'économie engendraient dans les classes populaires. Ce parti fasciste devenait même la première force électorale chez les ouvriers et les chômeurs...
Ce fut alors la force de Lionel Jospin que de s'imposer comme le tenant de ce qu'il devait plus tard désigner comme un « droit
L'INVENTAIRE On a retrouvé l'euro sous les affaires
Dessin de Cabu paru dans Le Canard Enchainé d'inventaire » de l'expérience mitterrandienne. Symbole de ceux qui prirent le contrôle de la social-démocratie française avec Mitterrand au début des années soixante-dix, premier secrétaire du parti après la victoire de 1981, défenseur sourcilleux de la conversion du gouvernement à l'orthodoxie monétaire et financière dès 1993, ministre de l'Éducation nationale à la suite de la réélection du président sortant en 1988, il avait pourtant fini par rompre avec son mentor au moment où le PS s'abîmait dans les scandales et l'affrontement aussi opaque que délétère de ses écuries internes. Dès septembre 1993, il indiquait, dans Libération : « Le temps est venu de rompre avec l'orthodoxie économique qui domine le monde occidental et la France depuis quinze ans, et qui a démontré son inefficacité. Les raisonnements fondés sur la désinflation compétitive ou selon lesquels les profits d'aujourd'hui font les investissements de demain et les emplois d'après-demain ne fonctionnent pas. On ne voit jamais venir les emplois d'après-demain. » L'année suivante, il assénait dans le même sens : « La réforme a vaincu la révolution mais les réformistes donnent l'impression de ne plus croire aux réformes. » (1). Par touches successives, il finit par apparaître porteur d'un retour à une ligne plus classiquement keynésienne, dont il devait donner la définition suivante : « Ce doit être d'abord une véritable politique, c'est-à-dire l'affirmation de la responsabilité du pouvoir politique en matière économique et donc l'obligation pour lui de fixer des priorités, des objectifs, des moyens, pour obtenir des résultats. Le libéralisme au contraire, comme son nom l'indique, laisse faire, il laisse jouer seules les lois du marché. Il réduit à peu de choses les décisions, donc la responsabilité, comme si l'économie était un domaine autonome. Il opère une neutralisation du rôle de la politique et de l'Etat. » (2)
Occupant, de cette manière, le créneau de la rupture « raisonnable » avec la totale soumission au libéralisme maastrichtien caractéristique des années Mitterrand, il lançait les « Assises de la transformation sociale », en compagnie de personnalités communistes, écologistes ou issues du syndicalisme. Le délitement de l'appareil socialiste dans la foulée de sa défaite des législatives de 1993 lui donnait ensuite l'occasion de s'imposer comme le challenger de Jacques Chirac à la présidentielle de 1995. Contre toute attente, il arrivait en tête de tous les candidats au premier tour et * Christian Picquet est membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IV° Internationale). 1. Lionel Jospin, L'invention du possible, Flammarion 1994. 2. Contribution au congrès socialiste de Liévin, avril 1994.
n'échouait que de quelques points au second, ramenant le rapport de forces gauche-droite très près du 50-50. Il s'emparait du leadership sur le camp progressiste et reprenait les rênes d'un PS qui retrouvait, du même coup, ses ambitions hégémonistes. L'idée d'un « parti organique de la gauche », d'un « Congrès de Tours à l'envers » qui verrait notamment le Parti communiste reprendre le chemin de la vieille maison social-démocrate, acquérait dès lors un certain crédit. Chargé des relations du PS avec le reste de la gauche, Jean-Christophe Cambadélis s'en fit même le théoricien audacieux : « Nous pouvons voir émerger une mouvance de la transformation sociale faite de partis, de courants, associations, une convergence autour du Parti socialiste ou avec lui, le maillage d'une convergence démocratique. » (3)
Dès avant les législatives anticipées de 1997, les ingrédients de la « gauche plurielle » présentement gouvernante se trouvalent ainsi réunis. L'habileté de Jospin aura consisté à rassembler, autour d'une socialdémocratie proclamant son « ancrage à gauche », les courants qui entretiennent d'incontestables liens avec les secteurs radicalisés ou politisés du salariat et de l'électorat populaire, en l'occurrence le PCF et les Verts. Même si sa cohérence s'avère des plus fragile et si aucun programme ne sera jamais venu prendre le moindre engagement 3. Jean-Christophe Cambadélis, Pour une nouvelle gauche, Stock 1996. 4. Avant le premier tour des législatives de 1997, le PS se contenta de signer des déclarations d'intention très vagues, respectivement avec le PCF et les Verts. 5. Jean-Christophe Cambadélis, L'avenir de la gauche plurielle, Plon 1999 6. Lionel Jospin, article de la Revue des socialistes, avril 1999 7. Libération, 5 octobre 1985. 8. Hoang Ngoc Liêm, La facture sociale, Arléa 1998.
devant les citoyens (4), cet aréopage aura permis au gouvernement de bénéficier d'une indéniable tolérance de la part du peuple de gauche. Tolérance renforcée par le contraste qui oppose les discours d'un Tony Blair ou d'un Gerhard Schröder à ceux des dirigeants du PS français. Cambadélis, toujours lui, ne manque d'ailleurs jamais l'occasion de souligner les différences avec le New Labour : « J'ose affirmer que le centrisme gestionnaire de Blair n'est pas pleinement conciliable, ou réconciliable, avec ce qui est la racine d'un engagement politique à gauche : le primat du politique sur la "neutralité" gestionnaire, de la liberté (et de l'égalité pour autant qu'elle en conditionne l'effectuation) sur "l'efficacité" financière. » (5) Le véritable dessein stratégique ne tarde toutefois jamais à s'exprimer : « Toutes les composantes de la gauche plurielle évoluent aujourd'hui dans un même cadre de pensée, au sein duquel ne subsistent en définitive que des nuances plus ou moins importantes sur les objectifs et la stratégie. »
Depuis Guy Mollet, pour ne pas remonter à Jules Guesde, le double langage a toujours fait partie de la tradition socialiste hexagonale. La pratique jospinienne n'y fait pas exception. Si les effets d'annonce gouvernementaux ont pu laisser croire à l'opinion que le PS en revenait à une ligne keynésienne s'écartant du néolibéralisme déferlant sur toute l'Europe, il faut reconnaître au Premier ministre qu'il n'a jamais vraiment dissimulé qu'il avait, lui-même, renoncé à contester le grand capitalisme financier de ce début de siècle : « Une des leçons de ce siècle, pour la social-démocratie, est qu'il n'est sans doute plus possible de la définir comme un système parmi d'autres systèmes. Plus qu'un système, elle est une façon de réguler la société et de mettre l'économie de marché au service des hommes. (...) Je ne sais plus ce que serait le socialisme en tant que système. Mais je sais ce que peut être le socialisme en tant qu'ensemble de valeurs, en tant que mouvement social, en tant que pratique politique. » (6) En d'autres termes, au-delà du verbe, le Jospin de 1999 n'a pas abjuré celui qui proclamait, quatorze ans auparavant, son adhésion au « tournant de la rigueur » auquel venait se souscrire l'alliance PS-PCF de l'époque : « Nous avons pris nos distances avec un certain keynésianisme: croyance à l'efficacité de la relance économique, vision à court terme de l'intervention de l'État. Nous savons que nous devons raisonner en termes d'évolution lente des structures, notamment pour la productivité. Le poids des contraintes internationales se fait sentir lourdement. (...)
Mais redécouvrir l'économie classique, c'est être au plus près de Marx. Voilà le paradoxe. » (7) Les soubassements idéologiques de la version française du social-libéralisme se voient ici parfaitement soulignés.
D'où vient pourtant l'exercice précautionneux auquel se livre le premier des socialistes pour se distinguer de la « troisième voie » blairiste comme du « nouveau centre » de Schröder ? Sans doute de ce « libéralisme honteux » auquel tous les gouvernements, de droite comme de gauche, auront eu recours ces dernières années. Il est vrai que l'attachement d'une grande majorité de la population à ses services publics, son refus de voir tailler en pièces son système de santé et de protection sociale, la vivacité persistante de l'aspiration à la République sociale seront systématiquement venus bloquer la contre-réforme libérale en des points essentiels. Jusqu'à mettre un million de personnes dans les rues de Paris en 1994, lorsque fut menacée l'école publique ; jusqu'à en jeter le double sur le pavé lorsque le plan Juppé prétendit s'en prendre aux retraites l'année suivante. Animateur de « l'Appel des économistes contre la pensée unique », Hoang Ngoc Liêm résume bien cette résistance sociale à laquelle se heurtent les possédants : « Tout commence, en France, par un curieux paradoxe. La pensée libérale, qui triomphe après 1983, ne voudra jamais avouer ses penchants ni ses "vices". A la différence du libéralisme anglo-saxon, longuement prémédité par les conseillers économiques des candidats conservateurs, le libéralisme français s'installe progressivement, comme en catimini, sans s'annoncer, d'une façon singulièrement perverse, en faisant accroire qu'il n'y a pas d'autre voie possible. Ce libéralisme honteux, répudié par les plus farouches partisans du libéralisme pur et parfait, trouva donc peu de défenseurs naturels parmi ceux qui se rallièrent à la ligne choisie en 1983. Il est vrai qu'en réalité ce libéralisme "masqué" s'attaquait à un bastion, celui de "l'exception française", qui, aujourd'hui encore, continue de résister bec et ongles, malgré les innombrables entreprises politiques, idéologiques et médiatiques de démolition. » (8) ... au social-libéralisme du quotidien
Ce retour sur le cadre de la stratégie jospinienne s'avérait, on l'aura compris, indispensable pour apprécier plus clairement la réalité de l'action gouvernementale depuis trois ans. Elle se prétendait un « point d'équilibre » entre les dévastations sociales induites par la mondialisation du capital et la
dynamique prétendument dangereuse d'une rupture franche avec le néolibéralisme. La voie médiane n'existant que le temps des discours, l'union de la gauche gouvernante eut tôt fait de s'engager dans la voie de la rentabilisation de l'outil productif et de l'insertion du capitalisme français sur le marché international. Quelques jours seulement après l'entrée en fonctions de la nouvelle équipe, deux événements seront venus en donner le signal. D'abord, l'acceptation de la fermeture de l'usine de Vilvoorde de Renault, firme dont l'Etat français demeure l'actionnaire principal. Ensuite, la signature du Pacte de stabilité à l'occasion du sommet européen d'Amsterdam. Deux points sur lesquels le PS s'était cependant clairement engagé dans un sens contraire. Comme porte-parole de sa formation, Jospin en personne était allé indiquer aux salariés belges de l'entreprise automobile que, s'il venait à accéder au sommet de l'État, il reviendrait sur cette fermeture. Et il avait également promis qu'il ne ratifierait le traité d'Amsterdam, dénoncé comme faisant du « super-Maastricht », que si les Quinze l'accompagnaient de la constitution d'un « gouvernement économique européen ».
Reniements des plus symptomatiques de la part d'une gauche qui n'aura pas tardé à administrer de nouveau la preuve de ses talents gestionnaires. En quelques semaines, faisant écho à l'offensive du grand patronat, elle aura ainsi encouragé l'accélération des processus de concentration capitalistiques affectant les secteurs industriel et bancaire, accepté la déréglementation sauvage accompagnant la mondialisation libérale et le démantèlement de ce qui demeurait des fonctions régulatrices de l'État, poursuivi la liquidation des survivances du « pacte social » que la classe dominante avait consenti aux salariés après la Deuxième Guerre mondiale.
Dans cette logique, se retranchant le plus souvent derrière les directives de l'Union européenne, la « gauche plurielle » aura davantage privatisé que les gouvernements de droite l'ayant précédée depuis 1993. Une démarche engagée avec l'ouverture du capital de France Télécom et qui touche désormais l'énergie, les transports, la santé et même l'Education nationale. Ce qu'accompagne l'approfondissement des attaques contre la réglementation du travail, par le biais de la flexibilité, de la chasse aux «temps morts », de la systématisation de la modulation des horaires. Tout autant que le privé, le secteur public se trouve frappé, dans ce cadre, par un recours de plus en plus fréquent aux vacataires et auxiliaires de droit privé comme par la création des emplois- jeunes, lesquels instituent sans le dire un double statut de la Fonction publique et ouvrent le chemin à la précarité pour cette dernière.
Présentée comme la vitrine sociale de la politique gouvernementale et le symbole d'une détermination à combattre le chômage, la loi de réduction de la durée du travail, présentée par la ministre de l'Emploi, Martine Aubry, systématise cette approche régressive. Loin de favoriser la création des
Jacques Chirac et
Lionel Jospin ont parfaitement cohabités durant la guerre des Balkar centaines de milliers de postes de travail promis, elle supprime par exemple toute obligation d'embauches pour les employeurs. Elle satisfait même aux exigences de ces derniers en autorisant l'intensification de l'exploitation des salariés, la généralisation de la flexibilité, le recul des garanties inscrites dans le Code du travail. Plus, elle favorise le blocage des salaires par le truchement de clauses de « modération salariale » dont l'effet sera, à terme, la stagnation du pouvoir d'achat. Elle s'assortit enfin de la multiplication des « aides aux entreprises », sous la forme de baisses ou d'exonérations des charges patro-
Parallèlement, le droit à la santé se révèle, lui aussi, remis en question. Les restrictions budgétaires frappent les hôpitaux tandis que se développe un rationnement des soins sous couvert de maîtrise des dépenses de santé. Ces mesures, que ne parviennent pas à masquer l'instauration d'un filet de secours minimum pour les plus démunis avec la Couverture maladie universelle, dessinent la perspective d'une baisse progressive des fonctions de la Sécurité sociale, qui ira nécessairement de pair avec la montée en puissance des assurances privées. D'évidence, même si le gouvernement dit récuser le recours à des fonds de pension qui viendraient se substituer aux actuels systèmes de retraite par répartition, ces derniers s'avèrent bel et bien dans le collimateur.
On pourrait encore ajouter que tous les projets de réforme de la fiscalité qui auraient pu obéir à une certaine logique redistributive, de l'abaissement de la taxe sur la valeur ajoutée jusqu'à l'accroissement des prélèvements sur les patrimoines, ont très vite été abandonnés au profit de baisses d'impôts en faveur des plus hauts revenus. Même le refus de régulariser une majorité des sans-papiers n'aura pas simplement été destiné à satisfaire les secteurs les plus réactionnaires de la société, mais aura finalement fort bien reflété la tendance lourde de la démarche gouvernementale : cette attitude encourage, en effet, une gestion ultralibérale de la force de travail, plongeant la fraction la plus exploitée du salariat dans une situation de non-droit et de précarité extrême.
Au total, cette politique se combine parfaitement à l'offensive du Medef, l'organisation patronale qui en appelle désormais à une « refondation sociale ». Autrement dit, à une véritable entreprise de démolition des acquis sociaux et des droits dont disposaient jusqu'alors les travailleurs (9). On ne s'étonnera dès lors pas si trois ans de « majorité plurielle » débouchent à présent sur l'émergence d'une nouvelle configuration de la société française, sur un nouveau modèle social et politique inspiré du système anglo-saxon. Si le niveau moyen de consommation des ménages augmente, la pauvreté s'étend simultanément. Plus de six millions de personnes dépendent des minima sociaux — que l'on refuse d'augmenter massivement, dogme de la diminution des déficits publics oblige —, le nombre des détenteurs du revenu minimum d'insertion (RMI) s'accroît, le taux de chômage reste un des plus élevés du continent et la précarité se généralise (10). 9. Au nom d'une nouvelle « constitution sociale » qu'il estime nécessaire, et après avoir menacé de quitter les organismes paritaires où il siège en compagnie des confédérations syndicales, le Medef vient d'imposer des négociations à ces dernières. Il y affiche sa détermination à précariser tout le salariat, à substituer aux - contrats à durée indéterminée » (CDI) des contrats de cinq ans conçus sur le modèle des emplois-jeunes instaurés par le gouvernement, à détruire les principales garanties dont les salariés bénéficient en matière de licenciements et d'embauches. 10. Près de quatre millions de salariés se retrouvent ainsi à temps partiel, dont 85 % de femmes, et les trois-quarts des embauches se font en contrats à durée déterminée (CDD).
En d'autres termes, la restructuration libérale de la formation sociale française aboutit à sa segmentation accrue : l'existence d'un secteur qualifié du salariat profitant des mutations en cours, au prix il est vrai d'une disponibilité qui connaît de moins en moins de limites, va de pair avec les restructurations industrielles, la flexibilité, la modération salariale et la grande pauvreté, phénomènes auxquels se trouve à présent confrontée une majorité de travailleurs. Deux journalistes économiques, l'un du Monde et l'autre de Libération, résument parfaitement cette nouvelle et sinistre réalité : « La société française est en passe de basculer. Un monde s'en va, un autre arrive. Ce ne sont pas seulement les grands groupes industriels et financiers qui sont régis par des lois nouvelles, celles qui découlent de la "valeur pour l'actionnaire". C'est, en réalité, toute la société qui, en parallèle, en subit le contrecoup. Une société où l'exclusion gagne du terrain, où la précarité du travail devient irrésistiblement la règle. Une société où la violence s'installe, en même temps que les ghettos. » (11) Atouts et fragilités de Jospin
Pour autant qu'il s'engage dans une semblable orientation d'adaptation aux exigences de la mondialisation libérale-capitaliste, le gouvernement ne pâtit pas d'une rupture avec la majorité de l'électorat populaire. C'est qu'il tire tout d'abord bénéfice de la croissance. Pour 1999, celle-ci s'est élevée à 2,7 % et les prévisions pour l'année en cours la situent autour de 2,8 %. L'inflation reste limitée à 1 %, tandis que le commerce extérieur atteint, pour la quatrième année consécutive, un excédent de plus de cent milliards de francs. Bien que l'on n'assiste nullement à un retour du plein-emploi comme durant les Trente Glorieuses, le nouveau contexte économique tend néanmoins à faire régulièrement diminuer le chômage Selon les statistiques du Bureau international du travail, depuis juin 1997, ce dernier accuserait une baisse de 2,6 points, plaçant le pays en tête des États de l'Union européenne pour le recul du nombre des demandeurs d'emploi. Sans doute, ces chiffres escamotent-ils la réalité d'une précarité galopante. Mais, pareils résultats offrent à la classe dirigeante comme aux pouvoirs publics d'authentiques marges de manœuvre. Dans un pays où le chômage a représenté un tel fléau, son recul produit d'indéniables effets 11. Gérard Desportes et Laurent Mauduit, La gauche imaginaire et le nouveau capitalisme, Grasset 1999.
sur la conscience sociale. La pression du chômage, de l'austérité, du Pacte de stabilité, des restructurations industrielles tend donc à se faire moins forte sur les travailleurs.
La « gauche plurielle » en retire une évidente, quoique relative, stabilité. L'ensemble de ses composantes, et singulièrement le Parti socialiste, ne subit pas des déboires électoraux semblables à ceux qui ébranlent les gouvernements sociaux-démocrates de Grande-Bretagne, Allemagne ou Italie D'autant qu'elle profite de l'inexistence d'alternative crédible à son action. A sa gauche, si des organisations comme la Ligue communiste révolutionnaire ou Lutte ouvrière bénéficient d'une audience accrue, et si elles sont parvenues, en juin 1999, à franchir la barre des 5 % leur donnant accès à une représentation au Parlement européen, elles ne disposent pas du rapport de forces qui leur permettrait de bouleverser l'échiquier politique. Et, à sa droite, il n'existe, pour l'heure, pas d'opposition parlementaire véritable. Sortis étrillés de la consultation de 1997, les partis conservateurs ont été pris de court par un gouvernement qu'ils pouvaient d'autant moins contester qu'il ne rompait pas avec l'héritage des équipes précédentes et parvenait à agir sans provoquer de tensions sociales majeures. Ils subissent, de ce fait, des déroutes électorales à répétition et se révèlent en proie à une balkanisation qui voit les différents appareils ou cliques s'entredéchirer. Ce qui explique que le Medef ait dû suppléer aux carences de cette droite défaillante et qu'il occupe aujourd'hui le double rôle de défenseur des intérêts du patronat et de substitut à une opposition politique en crise.
Le Premier ministre et le Parti socialiste peuvent d'autant mieux manifester leur sérénité que, au sein de leur majorité parlementaire, ils ont su contenir toute velléité de contestation de la part de leurs partenaires. Même si sa crise lui donne souvent des allures de bateau ivre, le Parti communiste se retrouve en une sorte d'état de lévitation. Ses références fondatrices, ses fidélités doctrinales se sont évanouies, tandis que les conditions de sa participation ministérielle le contraignent à cautionner des lois et décrets en contradiction flagrante avec ses professions de foi. C'est ainsi que, sous peine de se voir débarquer de l'attelage gouvernemental, il lui est fait interdiction de voter contre la loi de finances et ses dérivés. Ses députés sont en outre allés jusqu'à approuver la loi Aubry sur les 35 heures en dépit de son caractère calamiteux.
Quant aux Verts, leur toute récente conversion au réalisme gestionnaire se révèle en contradiction flagrante avec leurs pétitions de principe originelles comme avec les attentes radicales de leur aire d'influence. Lors de la récente marée noire sur les côtes de Bretagne, leur ministre de l'Environnement, Dominique
Voynet, adopta un comportement si complaisant à l'égard du groupe pétrolier
TotalFina, responsable de la catastrophe, que cela ouvrit une véritable crise d'identité au sein du mouvement écologiste. Il est vrai que ce dernier avait fait de la revendication d'un développement durable le signe du renouveau politique qu'il prétendait traduire.
Lionel Jospin n'a cependant pas encore partie gagnée. Les grèves de l'hiver 1995 ont ouvert en France une nouvelle donne sociale et politique. Certes, le mouvement ne parvint ni à s'étendre au secteur privé, dont les salariés restaient paralysés par la peur du chômage, ni à bouleverser un paysage syndical dont une des composantes essentielles, la CFDT, avait collaboré activement à l'offensive de la droite contre les systèmes de retraite des travailleurs de l'État. Mais le rejet du libéralisme, qui s'exprima à cette occasion, ne s'est plus démentit depuis. Il aura même gagné en ampleur, ce dont témoigne l'essor fulgurant d'une association comme Attac, qui milite pour l'instauration de la taxe Tobin et dans laquelle se retrouvent maintenant près de vingt mille adhérents à la recherche manifeste d'une réponse politique globale au modèle libéral comme à la financiarisation de l'économie.
La tolérance bienveillante dont le gou-
vernement aura bénéficié durant près de trois ans doit donc surtout à une image construite à partir de deux messages : volontarisme politique et honnêteté. Que ministres et partis au pouvoir apparaissent en décalage avec ces exigences, et il se retrouvent immédiatement fragilisés. Ce fut le cas, à l'automne 1999, lorsque Michelin, le grand groupe du pneumatique, annonça un plan de suppression d'emplois en dépit de ses profits insolents, et que le Premier ministre s'inclina en prétendant que la puissance publique se trouvait dorénavant impuissante devant le fonctionnement des marchés (12). Ce fut encore le cas lorsque l'équipe gouvernante s'avéra à son tour confrontée à des scandales politico-financiers prenant leur origine dans le détournement des fonds de la Mutuelle nationale des étudiants de France (Mnef) au profit de personnalités dirigeantes du PS : il fallut alors limoger en catastrophe le ministre de l'Économie et des Finances, Dominique Strauss-Kahn (dit DSK), bien que ce dernier ait été une carte-maitresse de Jospin en raison de ses liens avec les milieux d'affaires. Nouvelle étape gouvernementale
Pour réelles qu'elles fussent, les marges de manœuvre de la « gauche plurielle » ont progressivement fini par atteindre leurs limites. Les gouvernants se voient dès lors contraints de faire preuve de beaucoup de prudence dans l'annonce de mesures heurtant les aspirations de leur propre base électorale. Ils savent ne plus être à l'abri de confrontations sociales d'ampleur depuis les mouvements massifs qui viennent, au premier trimestre 2000, de conduire à un remaniement gouvernemental et au départ de plusieurs ministres de premier plan, parmi lesquels ceux de l'Éducation nationale, de l'Economie et des Finances, de la Fonction publique.
A la Poste, dans les hôpitaux du secteur public, dans l'administration des Finances, dans l'Education nationale, grèves et manifestations se sont en effet enchaînées, prenant pour cibles des aspects essentiels de la gestion social-libérale : le dogme du gel de l'emploi public qui prétend satisfaire aux exigences du Pacte de stabilité, la remise en cause de la qualité et des moyens du service public, la dégradation des conditions de travail pour les travailleurs de l'État, une fiscalité qui se dérobe au dégagement des moyens qui permettraient de répondre aux besoins sociaux si l'on consentait à toucher à la répartition des richesses.
Le ministre de tutelle des personnels et usagers de l'école, Claude Allègre, prétendait ainsi soumettre le système éducatif à des critères dont la finalité se réduisait à « l'employabilité » des élèves. S'inscrivant dans une perspective néolibérale des plus classiques, cette approche se révélait non seulement lourde de conséquences en matière pédagogique, mais elle conduisait inexorablement au démantèlement de l'Éducation nationale comme institution publique unifiée et construite sur des principes d'éga-
SI JE DOIS RETOURNER DANS LE PRIVE, JAIMERAIS AVOiR UN SUCCESSEUR CAPABLE DE ME RASSURER... lité républicaine. Samuel Johsua résume fort bien cette philosophie : « Au total, les libéraux militent pour une issue qui réduirait considérablement la fonction de l'école comme dispensatrice de connaissances. Cependant, un "filet de sécurité" serait disposé pour les populations supposées inaptes aux apprentissages "abstraits". D'où la logique compassionnelle de nombreuses déclarations sur les "exclus" : s'en occuper, certes, mais loin des ambitions que l'on pourrait afficher pour les élus de la "haute compétition internationale". On irait alors tout droit vers l'acceptation définitive de l'existence de plusieurs écoles, dont une "pauvre école" comme "école pour les pauvres". » (13) Multipliant les provocations et insultes à l'encontre du monde enseignant et croyant par là faire passer ses réformes en s'appuyant sur l'opinion, le ministère aura fini par soulever contre lui la colère de dizaines de milliers de professeurs et de parents au cours d'un mois presque ininterrompu de grèves souvent reconductibles et de considérables rassemblements de rue.
C'est également contre une réforme s'attaquant à la mission de service public de leur administration que les agents des Impôts se sont à leur tour mobilisés, refusant que l'on ampute les moyens mis à la disposition des citoyens et que l'on diminue le nombre d'emplois dans leur secteur d'activité. Une revendication qui rejoignait celle des personnels hospitaliers, en butte aux fermetures de lits et à un amoindrissement constant de leur capacité à faire face à la demande de soins des populations. Enfin, à la Poste, c'est la volonté des directions locales d'utiliser la réduction de la durée du travail pour en réalité accroître la charge de travail des salariés qui aura suscité une multiplication de grèves s'étendant parfois sur plusieurs semaines. Cette secousse sociale, la première d'une pareille ampleur depuis juin 1997, n'aura en réalité fait que traduire le changement d'état d'esprit qui s'opère parmi la population laborieuse. S'il permet au gouvernement de conserver une image largement positive dans l'opinion, le retour à une phase de PerinoN croissance fait simultanément voler en éclats l'alibi grâce auquel se trouvait jusqu'alors justifiée l'austérité budgétaire et salariale. Dans le même temps, la loi Aubry, en confrontant les salariés au démantèlement d'acquis essentiels, crée les conditions d'un aiguisement des résistances, lesquelles acquièrent une ampleur et une détermination nouvelles. Les négociations auxquelles ce nouveau cadre législatif donne désormais lieu dans les branches et entreprises, ainsi que dans les administrations publiques, se traduisent dès lors par une multiplication de conflits portant tout à la fois sur les salaires, l'emploi, les conditions de travail. Enfin, les attaques à répétition contre les services publics, lancées sous prétexte de « réformer l'Etat », apparaissent de plus en plus comme l'expression d'une volonté de généraliser la déréglementation, avec pour conséquence un approfondisse12. L'indignation soulevée par le cynisme du patron de Michelin conduisit alors le Parti communiste à organiser, en compagnie de l'extrême gauche et d'une majorité des Verts, une manifestation nationale pour l'emploi, qui rassembla des dizaines de milliers de personnes le 16 octobre 1999. La LCR et LO y participèrent de concert autour de l'exigence d'interdiction des licenciements dans les entreprises qui font des profits, mot d'ordre qui avait déjà été au centre de leur campagne des élections européennes. 13. Samuel Johsua, L'école entre crise et refondation, La Dispute 1999.
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La démission de DSK vue par Pétillon (Le Canard enchaîné)
France / Femmes-OIT ment insupportable des inégalités.
Dans la mesure où les conflits de ce printemps exprimaient une semblable dynamique, ils auront fini par déstabiliser la majorité parlementaire. Jusqu'à voir le Parti socialiste et ses députés s'émouvoir de leurs conséquences possibles sur le scrutin municipal de 2001 (14) - lesquelles seront un test pour les législatives et la présidentielle de l'année suivante - et demander le retrait des projets gouvernementaux contestés par les mobilisations dans l'Éducation nationale et la Fonction publique. Dans un premier temps, Lionel Jospin crut qu'il pourrait se contenter de jeter du lest en affectant le surplus de recettes fiscales engendrées par la croissance à une baisse de l'imposition des contribuables les moins aisés, à une diminution d'un point de la TVA et à un desserrement limité de l'austérité budgétaire. Il ne put toutefois échapper au remaniement ministériel, lequel n'en aura que davantage souligné que la stabilité institutionnelle dont il se prévalait pouvait se fragiliser dès lors que sa base sociale retrouvait le chemin de l'action. Pour une large partie de l'opinion, la preuve a été administrée que les luttes payaient et que le mouvement social n'était pas condamné à l'impuissance face à un gouvernement de gauche agissant dans l'intérêt des marchés financiers et du grand patronat.
Il n'en demeure pas moins que l'absence d'un correspondant politique à l'action sociale, d'une alternative crédible, continue à faire lourdement sentir ses effets négatifs. Elle aura même permis au Premier ministre d'éviter la crise politique ouverte et de réorganiser à la hâte son équipe. Pour autant qu'elle ait entériné l'échec subi au feu de l'épreuve de force avec des centaines de milliers de travailleurs, la formation du gouvernement Jospin 2 s'efforce en effet d'établir un nouvel équilibre au sein de la « gauche plurielle ». On y aura attribué deux maroquins supplémentaires aux Verts et au PCF - respectivement « l'économie solidaire » et la « décentralisation culturelle », attributions aussi peu définies que fort mal pourvues en moyens - et réintégré la gauche du Parti socialiste dans la coalition - avec Jean-Luc 14. Trois élections législatives partielles se déroulèrent au plus fort des mobilisations enseignantes. Bien que les circonscriptions aient été gagnables par le Parti socialiste, les représentants de ce dernier n'en conquirent qu'une, perdirent celle qu'ils détenaient et furent battus dans la dernière : des revers dus aux abstentions et aux votes nuls d'électeurs de gauche révoltés de l'attitude gouvernementale. 15. Laurent Fabius a été Premier ministre de François Mitterrand entre 1984 et 1986.
ministérielle avec le portefeuille en faveur d'une accélération
Mélenchon, son porte-parole, au poste de l'enseignement professionnel. Mais ces nominations visent surtout à offrir une caution de gauche au retour de Laurent Fabius (15) aux affaires. Ce dernier, désormais à la seconde place de la hiérarchie de l'Economie et des Finances, n'a jamais fait mystère de la sympathie que lui inspirait le modèle blairiste. Longtemps considéré comme le rival de Lionel Jospin, et à ce titre relégué à la présidence de l'Assemblée nationale, il n'aura jamais cessé de plaider des « réformes » de l'État, d'une nouvelle atteinte au principe de progressivité de l'impôt dans le but de récompenser « ceux qui créent de la richesse », d'une baisse de la fiscalisation des stock-options et de la mise en place de fonds de pension « à la française ». Autant dire que son arrivée résonne comme un gage donné à des milieux d'affaires inquiets d'un possible recul gouvernemental devant la mobilisation de sa base sociale.
D'évidence, une nouvelle étape s'ouvre pour le gouvernement. Les soubresauts apparus en ce premier trimestre ne pourront que s'amplifier demain, à mesure notamment que se rapprocheront les échéances électorales de 2001 et 2002.