Zbigniew Kowalewski* es resultats de l'élection présiL dentielle du 8 octobre dernier en Pologne confirment qu'il y existe un grand acteur social, a savoir l'électorat de gauche, dont la force et la conscience progressent. Par sa nature meme, il ne se manifeste que périodiquement, mais il ne faut pas lui attribuer une existence volatile ou conjoncturelle et le traiter conjoncturellement, ignorer ou négliger sa matérialité et consistance, ses valeurs, exigences et aspirations.
Sa constitution en 1993, en pleine turbulence dont on perdait facilement la boussole - le régime bureaucratique avait chuté et la restauration capitaliste avait commencé à peine quatre ans plus tôt - fut une grande surprise. Prenant une revanche sur les vainqueurs de 1989 - la droite radicale (nationaliste, cléricale et anticommuniste furibonde) ainsi que la droite prétendument "modérée", c'est-a-dire néolibérale — il porta au pouvoir le parti "post-communiste" converti à la socialdémocratie.
En 1995, il completa cette revanche en chassant de la presidence de la république Lech Walesa, ancien leader du mouvement ouvrier indépendant Solidarité récyclé en patron de la croisade anticommuniste et restaurationniste, et en mettant a sa place le leader socialdémocrate Aleksander Kwasniewski.
En 1997, la droite radicale, unifiée dans l'Action électorale Solidarité (AWS), passa à la contre-offensive, revint au parlement et, en coalition avec la droite modérée dite
Union de la Liberté (UW), reprit le pouvoir. L'effet fut tres dur : le retour d'un régime obscurantiste sur le terrain idéologique et culturel, et agressivement néoliberal sur le terrain socio-économique. La remontée du chômage, de la pauvreté et des privatisations, et les effets de quatre réformes néoliberales simultanées de la santé, de la securité sociale, de l'éducation et de l'Etat (la décentralisation), remirent rapidement l'électorat de gauche sur les pieds.
Il s'exprima dans les sondages sur les intentions de vote donnant plus de 60 % à Kwasniewski et environ 40 % (c'est-a-dire la majorité absolue au parlement) à l'Alliance de la Gauche démocratique (SLD, "post-communiste"). Pour éviter la défaite, l'UW déserta du gouvernement, qui de cette facon devint minoritaire, et ne se présenta pas aux élections présidentielles.
L'AWS, elle, consciente qu'elle ne pouvait gagner démocratiquement, s'efforca d'éliminer Kwasniewski de la compétition. Sur la base d'une loi réactionnaire qu'elle avait promu et d'un dossier grossierement monté par la police secrete, le tribunal dit "de lustration" devait déclarer qu'il avait occulté sa collaboration sous l'ancien régime avec les services secrets. Une telle occultation l'éliminerait pour dix ans de la vie politique institutionnelle. L'opération échoua : devant une manipulation évidente, le tribunal rendit un verdict favorable pour Kwasniewski.
Désespérée, l'AWS vota au parlement une loi absurde rendant aux usagers les logements communaux, cooperatifs et étatiques en propriété privée. Kwasniewski opposa son veto a cette loi. L'AWS attendait que l'affaire mobiliserait les secteurs populaires plus arrierés, receptifs aux mesures démagogiques. Mais avant tout, elle lanca une campagne feroce visant discréditer Kwasniewski : elle l'accusa d'avoir insulté le pape Jean-Paul II et profané les tombeaux des officiers polonais assassinés par Staline à Katyn.
Plusieurs évèques se précipiterent pour déclarer Kwasniewski indigne de la présidence de Pologne. Mais tout cela s'avera peu payant : de son électorat surgonflé, il perdit seulement 6 ou 8 %. Le véritable électorat de gauche, lui, ne se laissa impressioner mais se mobilisa d'autant plus, réélisant Kwasniewski au premier tour des élections, avec 54 % de voix!
Le leader de l'AWS Marian Krzaklewski arriva seulement troisieme, derriere un candidat néoliberal indépendant, n'obtenant que 15% et subissant une tres dure défaite qui ouvrit tout de suite une grave crise au sein de la droite radicale. Lech Walesa, lui, soutenu qseulement par son propre miniparti de droite, arriva septieme, avec 1.%. Il est fini politiquement, dans des conditions honteuses qu'il mérite bien en tant qu'un homme qui avait trahi et renié sa classe.
Une grande perdante de ces élections est l'Eglise catholique.
Kwasniewski fut candidat de presque toute la gauche : non seulement de son parti, la SLD, mais aussi de l'Union de travail (UP, parti socialdemocrate minoritaire) et de l'Entente nationale de syndicats (OPZZ, confédération majoritaire). L'électorat de gauche exigeait clairement que les partis de gauche adoptent une attitude unitaire, et l'UP la compris bien. Quand en 1997 elle ne l'avait pas fait, elle avait été fortement punie, a savoir éliminé carrément du parlement. Mais cette fois c'est Piotr Ikonowicz, président du Parti socialiste polonais (PPS) et seul candidat se situant a gauche de Kwasniewski, qui négligea cette volonté unitaire.
Jusqu'a récemment, il était allié de la SLD et grâce a cette alliance tres inégale élu a deux reprises au parlement, au prix, entre autres, de soutenir l'adhesion de la Pologne a l'OTAN (position qu'il modifia finalement en s'abstenant lors du vote au parlement). Cette fois-ci, il fit une volte-face : il attaqua durement Kwasniewski, le présentant comme un néoliberal de plus et prétendit etre le seul candidat de gauche. II s'opposa au mot d'ordre mobilisateur, lancé par la SLD, l'UP et l'OPZZ et suivi avec ardeur par l'électorat de gauche, d'élire Kwasniewski au premier tour pour infliger a la droite une défaite écrasante, et refusa jusqu'a la fin de se retirer a son profit.
En dépit d'une campagne remarquable a certains égards, le resultat final, parfaitement prévisible, fut catastrophique. L'électorat de gauche ne le reconnut pas en tant qu'un de ses candidats et lui tourna le dos. Il arriva dixieme, avec 0,2 % (38 600 voix).
L'année prochaine, l'alliance SLD-UP soutenue par TOPZZ gagnera les élections parlementaires en obtenant probablement une majorité absolue au parlement. Au pouvoir, elle menera une politique social-libérale dont les effets sociaux dégageront une espace politique pour une gauche alternative.. mais celle-ci s'est justement sabordé. •