Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : ISRAËL ET PALESTINE FACE À LA SECONDE INTIFADA

Le Tanzim du Fatah, ou la révolte de la base

· Inprecor n° 453-454, décembre 2000 / janvier 2001 · p. 42-44 · 2 377 mots

Palestine et Israël

Par

Toufic Haddad*

A uctoucher du solei du 7

• octobre dernier, dans le faubourg de Doha, au sud de

Bethléem, de nombreuses personnes rendent hommage à la tamille de Mustafa Farajeh, un jeune de 22 ans tué deux jours auparavant par des balles dumdum de l'armée israélienne. La famille est saluée par environ

30 000 personnes qui avaient déjà pris part aux obsèques le jour précédent. Un groupe de 25 personnes masquées entre dans la tente funèbre. Certaines d'entre elles sont en uniforme, d'autres ont des vestes avec des insignes militaires. La plupart ont des fusils M16 automatiques, d'autres des armes plus traditionnelles. Tous saluent la famille : un bref discours est prononcé pour affirmer que le sang du jeune

Mustafa n'a pas été versé en vain et que sa mort sera vengée.

Le groupe en question appartient au

Tanzim, une formation paramilitaire liée au

Fatah dont le nom signifie « organisation ».

De nombreux conflits qui ont eu lieu dans les territoires occupés sont attribués à cette formation. Pour sa part, le gouvernement israélien a attaqué Tanzim en tant que responsable du « cycle de violences » et demandé à l'Autorité palestinienne de la désarmer.

Pourtant, il sait très bien, comme le sait l'Autorité palestinienne, qu'un tel projet est

* Toufic Haddad, journaliste, édite aux côtés de

Tikva Honig-Parnass la revue mensuelle israélo- palestinienne Between the Lines (PO Box 681,

Jérusalem, abonnement annuel 45 dollars ou équivalent). L'article que nous reproduisons ci- contre a été publié dans Between the Lines, n° 1 de novembre 2000.

1. Haaretz et Yediot Aharonot, 7 septembre 1993

2. Graham Usher, "The Politics of Internal

Security", Journal of Palestine Studies, hiver

1996. On estime actuellement l'ensemble des forces de sécurité palestiniennes à 45 000 hommes.

Le Tanzim du Fatah,

ou la révolte de la base

Nasser Soumi, Assemblage, 1992 irréalisable du fait même que ces militants représentent le seul soutien dont Arafat dispose à la base. Par ailleurs, on pourrait dire qu'Israël est responsable de la naissance de Tanzim dans la mesure où il a insisté sur la nécessité de mettre sur pied une « force policière solide » selon les mots des accords d'Oslo. Une organisation de combat

L'apparition de Tanzim sur la scène palestinienne est tout à fait récente : elle ne remonte qu'à 1995 lors de l'arrivée de l'Autorité palestinienne dans les territoires occupés. C'est alors que l'Autorité palestinienne a été mise sur pied avec la constitution d'un réseau de sécurité et de renseignements bien organisé : c'était une condition préalable exigée par Israël à Oslo. Dans une intervention du 30 août 1993 à la Knesset, Yitzhak Rabin avait exigé l'émergence « d'une réalité où une sécurité interne palestinienne serait aux mains des Palestiniens... Ce sont eux qui gouverneront par leurs propres méthodes, libérant, ce qui est le plus important, les soldats de l'armée israélienne de la tâche qu'ils doivent accomplir eux- mêmes » (1). Si Rabin avait vécu plus longtemps, il aurait été heureux de constater que son vœu s'est parfaitement réalisé

L'Autorité palestinienne a été bien contente de transformer les contingents du Fatah qui avait fait l'expérience de l'Intifada en une myriade de forces de sécurité représentant 70 % des emplois fonction publique.

dans la

Pourtant, il va de soi que, comme l'a expliqué le journaliste Graham

Usher, « l'Autorité n'a pas besoin d'une force policière de 30 000 hommes pour stimuler l'activité créative de ses 2,6 millions d'habitants. Une force d'une telle envergure n'est nécessaire que pour encadrer le peuple en l'absence d'une telle activité. » (2)

Ces forces de sécurité étaient dominées par des hommes de main fidèles à

Arafat, parmi lesquels des responsables de la sécurité, du renseignement et du renseignement militaire à Gaza et en Cisjordanie, qui, par ailleurs, étaient constamment engagés dans des luttes fractionnelles pour assurer leur influence et leur pouvoir, luttes qui parfois débouchaient sur de véritables affrontements.

En fait, la tâche la plus importante des forces de sécurité était de tenir en échec l'opposition politique, dans une large mesure islamiste. Mais elles s'engageaient aussi dans des opérations visant à surveiller des collaborateurs d'Israël, à contrôler le marché noir des armes et à combattre les activités criminelles. Les cadres du Fatah qui venaient d'être intégrés dans ces forces étaient les premiers candidats pour l'accomplissement de ces tâches étant donné leur connaissance des milieux locaux. Signalons également l'inclination du Fatah à liquider les collaborateurs pendant l'Intifada et le fait que la nature de leur travail amenait certains de ses hommes à s'engager dans le commerce d'armes et de voitures volées

La situation commença à se détériorer au fur et à mesure que le processus de paix

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s'épuisait après l'avènement de Netanyahu. Les cadres du Fatah avaient de plus en plus de peine à se défendre des accusations populaires selon lesquelles l'Autorité avait une attitude de faiblesse à la table des négociations et, en même temps, commettait des abus dans la rue. Qui plus est, la conscience nationale de nombreux cadres du Fatah était marquée du sentiment qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas dans la trajectoire politique de l'Autorité. Lors d'une crise au mois de mars 1997, une session extraordinaire du Comité central du Fatah se déroula à Beit Sahour, près de Bethléem. Le secrétaire général du Fatah en Cisjordanie, Marwan Al Barghouti, déclara que « de nombreux Palestiniens, y compris dans les rangs du Fatah, se demandaient s'il était juste de faire la paix avec Israël... A la conférence de Beit Sahour des cadres se sont prononcés pour un retour à la lutte armée. Ce n'était pas la majorité, mais nous ne pouvons pas ignorer ces opinions» (3).

Le même dirigeant ajoutait : «Nous demandons que /'OLP cesse toute négociation avec Israël. Nous demandons également que se termine toute coopération entre l'Autorité et Israël en matière de sécurité. Nous ne pouvons ni ne voulons assurer la sécurité d'Israel sans condition».

C'est dans ce contexte que Tanzim est né. Tanzim est devenue le front de la base du Fatah, incluant de nombreux membres des services de sécurité de l'Autorité, mais aussi beaucoup d'entre ceux qui craignaient que la stratégie de l'Autorité ne devienne un obstacle à la défense des intérêts nationaux palestiniens. En se donnant une image de défenseur des droits nationaux et en ayant des armes à sa disposition, légales comme les Kalashnikov, mais surtout illégales comme les M16, Tanzim mettait en question le sentiment largement partagé selon lequel le Fatah était inséparable de l'Autorité. Par ce moyen l'organisation réussissait dans une certaine mesure à gagner la confiance populaire en se présentant comme luttant contre la corruption de l'Autorité. Sa participation aussi bien à des manifestations non violentes que, plus récemment, aux affrontements armés lui a obtenu le respect des masses. Au fond de la conscience populaire il y avait le sentiment que le Fatah était responsable de la tragédie d'Oslo. Dans ce sens les manifestations qui ont déferlé dans les Territoires occupés ont été pour le Fatah une épreuve de rédemption par le feu dans son effort pour se placer à nouveau dans le camp des masses palestiniennes. Sur ce terrain l'Autorité n'a pas beaucoup de choses à dire ou à faire, sauf se mettre à la traîne de Tanzim et de ceux qui luttent dans la rue, tout en essayant d'éviter de se voir accusée par les gouvernements des États-Unis et d'Israël d'être responsable des « désordres». Le rôle de Barghouti

Tanzim est dirigée officiellement par Marwan Al Barghouti, bien qu'il soit bien connu que la nature fractionnelle des services de sécurité se retlète aussi dans ses rangs. Tous les hommes forts de l'Autorité ont leurs partisans dans Tanzim puisqu'ils ont intérêt à apparaître eux aussi populistes. Pourtant, l'écrasante majorité de l'organisation se range soit derrière Barghouti lui-même soit derrière des héros de l'Intifada des régions où le Fatah a été historiquement fort : Ramallah (camp des réfugiés d'Ama'ri et Vieux Ramallah), Naplouse (camp Balata et Casabeh-Vieille Ville) et Gaza. Une mise au point s'impose à ce sujet: les militants de base préfèrent se lier à des dirigeants locaux bien connus, originaires des territoires occupés plutôt qu'à ceux qui ont rejoint l'Autorité en provenance d'autres pays (4). II est aussi important de souligner qu'à cause de sa structure assez relâchée, Tanzim ne pourrait être manipulée aisément, comme le supposent les Israéliens lorsqu'ils exigent de l'Autorité « d'arrêter Tanzim ». Un dirigeant peut lancer un appel au calme à Ramallah alors qu'un autre peut appeler à une escalade à Gaza.

L'explosion de violences dans les territoires occupés a amené Tanzim à traverser le Rubicon. Lorsqu'en 1997 Barghouti disait que ce n'était pas une majorité du Fatah qui appelait à la lutte armée, c'était une époque où des secteurs du peuple palestinien commençaient à se rendre compte que les accords d'Oslo n'avaient pas garanti la conquête de leurs légitimes droits historiques. Trois ans et demi plus tard, cette prise 3. Interview de Marwan Al Barghouti faite en mars 1997. Cité par Graham Usher, Dispatches from Palestine : The Rise and Fall of the Oslo Peace Process, Pluto Press 1999, p. 137. 4. La plupart des dirigeants actuels du Tanzim, dont Barghouti, étaient des dirigeants du Fatah qui ont été déportés par les Israéliens. La tension entre "l'extérieur" et "l'intérieur" concerne donc en fait les membres de la diaspora traditionnelle revenus de Tunisie avec Arafat (qui ont perdu leur base de masse) et ceux qui ont été expulsés plus tard des Territoires occupés (qui sont restés populaires).

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de conscience populaire s'était renforcée en poussant à la recherche d'alternatives. Tanzim est une des alternatives et il est tout à fait significatif qu'elle émerge de ce secteur de la société palestinienne qui était sans doute le dernier à soutenir le processus de paix. L'outrage représenté par la visite de Sharon à Al Agsa a provoqué la réaction de toutes les fractions palestiniennes. L'Autorité devait choisir : soit étouffer les manifestations comme le demandait Israël (en rentorçant ainsi l'idée qu'elle collaborait avec Israël), soit apparaître, tout au moins, comme engagée du côté des masses. Tanzim, dont les membres étaient poussés à a résistance par l'humiliation subie comme anciens défenseurs du « processus de paix » s'est avérée être l'instrument nécessaire qui tirait sa légitimité de l'Autorité et la poussait dans la rue.

Voilà ce qui explique mieux qu'autre chose pourquoi les manifestations ont continué si longtemps. L'Autorité n'a pas le pouvoir d'y mette fin justement parce que sa propre base, Fatah et Tanzim, le lui a enlevé. Ainsi, au moment où la délégation palestinienne se rendait au sommet de Sharem al Cheikh pour chercher un accord de cessez-le feu, le Fatah signait avec les forces nationales et islamistes un communiqué contre la participation à ce sommet. En outre, après la fin du sommet, le Conseil révolutionnaire central du Fatah se réunissait à Ramallah pour contester les conclusions de Sharem. Selon les informations, Barghouti aurait quitté le meeting avant la fin d'une façon provocatrice, à la grande déception des dirigeants de l'Autorité fidèles au Fatah, en déclarant : « Dès le début le sommet aurait dû discuter non du seul retrait des blindés mais aussi de la véritable raison de l'Intifada, c'est-à-dire l'occupation israélienne. »

En fait, il a voulu apparaître en première ligne comme porte-parole de l'Intifada en se prononçant pour une grève générale (dans la pratique d'une demi-journée), le boycott des produits israéliens, la fin des patrouilles mixtes israélo-palestiniennes, pour la participation populaire aux manifestations de solidarité et le blocage des routes utilisées par le colons. 5. Ainsi Abu Ala' et Abu Mazen apparaissent comme symboles du rejet d'Oslo. Par contre Jibril Rajoub (chef de la Sécurité préventive en Cisjordanie) et Mohammed Dahlan (de la Sécurité préventive de Gaza) sont à ranger dans une catégorie différente : en tant qu'anciens symboles de la résistance à l'occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza avant la première Intifada, ils continuent à jouir d'un respect populaire malgré les accusations de corruption et de liens avec la CIA qui pèsent sur eux.

L'influence croissante de Barghouti s'explique par sa capacité à saisir la nouvelle situation qui s'est créée dans les territoires occupés. Elle s'explique aussi par le fait que se pose désormais le problème de la succession d'Arafat, âgé de 72 ans. La famille de Barghouti — composée de plusieurs milliers de personnes — provient des villages ruraux autour de Ramallah. Elle n'apparaît pas comme aristocratique et a des racines profondes dans la résistance nationale palestinienne. Cette origine familiale, de même que ses discours virulents lors des derniers événements, ont fait apparaître Barghouti comme un leader national en l'opposant à la coterie d'Arafat méprisée y compris dans les rangs du Fatah (5).

L'émergence de Tanzim est donc l'expression des luttes et des intérêts divergents au sein du Fatah. Les commentateurs israéliens l'ont bien compris et ils se posent la question de savoir s'il s'agit d'un plan plus ample d'Arafat ou si Arafat représente désormais une opposition impuissante. En fait, toute tentative de sa part de s'opposer à la radicalisation exprimée par Tanzim serait un suicide politique.

Lors des bombardements israéliens de représailles du 13 octobre l'un des objectifs avait été le local de Tanzim de Beit Lahiya à Gaza. Le message était qu'Israël était décidé à utiliser tous les moyens pour liquider la résistance armée, mais aussi qu'Israël considérait comme une menace le fait que Tanzim échappe au contrôle de l'Autorité Pour sa part, le ministre de la Sécurité intérieure Shlomo Ben Ami déclarait : « S'il [Barghouti] agit de façon indépendante, nous avons les moyens de le contrecarrer ».

En fait, l'Autorité palestinienne est placée devant le dilemme suivant : soit elle change radicalement son ordre du jour national, soit elle va perdre toute légitimité Dans le deuxième cas, il serait difficile pour l'establishment israélien de trouver un autre interlocuteur valable. C'est pourquoi il y a des intérêts convergents entre le gouvernement israélien et les élites de l'Autorité palestinienne. On sait, par ailleurs, qu'au cours de la dernière Intifada des responsables de la sécurité de l'Autorité comme Mohammed Dahlan se sont rencontrés avec leurs homologues israéliens, comme le prévoit la déclaration de Sharem, en présence de représentants de la CIA qui ont effectivement circulé dans les rues « en tant qu'observateurs ». On serait curieux de savoir ce qu'ils se sont dit...

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