Antonio Garcia Santesmases* a première réflexion que suggère le récent 35ª congrès du PSOE, c'est que le pire a été évité. Mais il est aussi utile de mettre en évidence l'apparition de certains contenus idéologiques dans les discours et les propositions de la nouvelle direction. La victoire de Zapatero
Pour beaucoup de délégués, si Bono l'avait emporté, cela aurait signifié la reproduction du pire sectarisme dont a fait amplement preuve le mouvement des prétendus rénovateurs sous un vernis de populisme très indigeste. A la veille du congrès, sa défaite paraissait peu probable. Pourtant il a été battu parce qu'il s'est produit un déplacement de voix de différents secteurs de la gauche qui ont préféré opter pour "le moindre mal"
Les incertitudes du verdict de ces journées de juillet sont pourtant aujourd'hui bien lointaines. Après la victoire de Jose Luis Rodriguez Zapatero, les autres candidats ont disparu de la scène et les feux des médias se sont concentrés sur la personnalité de cet homme jeune (40 ans) qui apparaît comme le représentant d'une nouvelle génération, le « leader des temps nouveaux » à en croire le titre du journal El Socialista. Cette victoire de l'inconnu a été saluée par les médias qui soulignent une rénovation de la direction, avec la disparition des membres de la génération du congrès de Suresnes. Il a même été question d'un « nouveau Suresnes », ce qui mérite d'être nuancé pour bien comprendre la situation.
La « direction de Suresnes » n'était déjà plus aux commandes du PSOE. Certains sont décédés (Rubial, Carmen García Bloise), d'autres ont quitté la direction du parti, comme Enrique Mugica en 1994 ou Felipe Gonzalez, Alfonso Guerra et Txiqui Benegas en 1997. Il est vrai qu'à la veille du congrès, les spéculations allaient bon train quant à l'élection de Gonzalez à la présidence du parti. Zapatero, curieusement, était le plus aux commandes ?
chaud partisan de cette proposition. Gonzalez y a finalement renoncé, ce qui a contribué à donner l'image du début d'une ère nouvelle.
Le vrai problème concerne la génération intermédiaire, ce groupe de dirigeants qui n'étaient pas à Suresnes mais qui depuis les années 80 occupaient des postes de pouvoir dans le gouvernement et les communautés autonomes. Héritiers naturels de Gonzalez, ils paraissaient tout désignés pour lui succéder. L'opportunité s'en est présentée en juin 1997. On ne peut contester qu'ils avaient les qualités requises, une grande expérience politique. Mais entre les démêlés internes du groupe dirigeant, les décisions erratiques et, finalement, le résultat des élections, ils ont dû y renoncer. La démission d'Almunia marque le retrait d'une génération de dirigeants qui a essayé de survivre en soutenant la candidature de Bono. Les grands vaincus de ce congrès sont les Laguina, Ciscar ou Rubalcaba qui ont soutenu Bono ou encore les Eguiagaray et autres Jauregui qui ont soutenu Rosa Diez. C'est une génération encore bien jeune pour abandonner la vie politique, mais ce congrès les a contraints à quitter l'avant-scène.
Ils sont sensiblement de la même génération que ceux qui prennent la direction aujourd'hui. S'il y a une différence d'âge significative entre Zapatero et Gonzalez, ce n'est pas le cas entre Rubalcaba et Alvaro Cuesta. La différence tient à ce que les vainqueurs n'occupaient que des postes politiques de second rang. Députés, cadres provinciaux, chefs de cabinet de différents ministres, ils avaient peu de choses à perdre et ont su saisir leur chance. Si Bono l'emportait, il ferait bien appel à certains d'entre eux pour encadrer le groupe parlementaire. S'il perdait, ce n'était qu'une étape dans leur carrière vers le pouvoir. Par contre pour Bono, c'était un échec aux lourdes conséquences.
Tout s'est joué dans un mouchoir, avec le renfort de la minorité de gauche regroupée derrière Matilde Fernandez, qui a choisi de voter utile pour assurer la défaite de Bono. Le comportement des délégués asturiens, dirigeants du syndicat des mineurs, est de ce point de vue très éclairant.
Pour autant, les vaincus ne vont pas disparaître définitivement. Schröder avait bien été battu par Sharping et l'un est aujourd'hui chancelier, l'autre, ministre de la défense. Une génération porteuse d'une si longue expérience politique ne disparaît pas par le seul fait d'avoir connu la défaite dans un congrès. Le projet de la nouvelle direction
Battus dans la lutte pour la direction, les partisans de Bono ne l'ont pas vraiment été dans le domaine des idées. La nouvelle direction s'inscrit dans le projet de Felipe Gonzalez et se reconnaît dans les références idéologiques qui parcourent les documents du secteur dit rénovateur. Ce secteur avait dans un premier temps opté pour une véritable démocratisation du parti et la transparence de sa gestion. A cette époque Joaquin Leguina, paraphrasant Flores de Arcais, parlait de prendre la démocratie au sérieux et de construire un parti habitable.
Cela choquait avec une culture d'appareil très rigide, mais beaucoup de militants et de secteurs de l'opinion publique l'ont bien accueilli. Du côté des rénovateurs, on trouvait aussi un projet proche des thèses de Carlos Solchaga, défenseur d'un Etat providence de base, critique à l'encontre des revendications des syndicats et partisan d'une ouverture vers les postulats du libéralisme économique.
N'oublions pas que Solchaga a été le premier dirigeant important qui se soit prononcé pour la nouvelle direction et que l'un des nouveaux cadres dirigeants de premier plan est Jordi Sevilla, qui a défendu nombre de ses thèses dans ses livres et ses articles.
A relire la résolution approuvée au congrès et certains documents de la « Nouvelle voie », on est frappé par l'importance accordée aux couches moyennes urbaines. Pour les rédacteurs de ces documents, le PSOE s'est éloigné des classes moyennes urbaines, ce qui lui est fatal sur le plan électoral surtout à considérer comme eux qu'il s'agit de la majorité de la société Le document n'est pas très clair à ce sujet : ces classes torment-elles la majorité de la société ou sont-elles décisives pour gagner la majorité électorale ? Toujours est-il que beaucoup de leurs réflexions s'attachent à analyser le mécontentement, le malaise et *Antonio Garcia Santesmases est Professeur de philosophie à l'UNED et l'un des porte-parole du courant de la Gauche socialiste dans le PSOE.
es frustrations de ces secteurs sociaux.
A plusieurs reprises, l'accent est mis sur le changement qui s'est produit dans les sociétés développées. De sujets, nous sommes devenus citoyens, et de citoyens nous voici devenus contribuables et consommateurs. Tout le texte est parcouru par le souci de répondre à la lassitude fiscale des classes moyennes et par la nécessité de préserver la qualité des services publics en matière de santé et d'éducation pour garder son universalité à l'Etat provi- • Congres nacional PSPV • PSOE dence.
Du point de vue de l'analyse sociologique, il y a quelque chose d'indéniable. Le droit à l'éducation et le droit à la santé sont garantis, mais les citoyens Rodroguez Zapatero fêtant son élection au poste de secrétaire réclament une plus grande attention dans les centres de santé et une meilleure qualité dans le système éducatif public, faute de quoi, quitte à payer, ils se tournent vers le privé. Si la qualité du service public ne s'améliore pas alors que la pression fiscale reste forte, les classes moyennes urbaines décrochent. C'est le capitalisme populaire et la société des deux tiers avec les difficultés à financer des programmes universalistes et des politiques solidaires. La hantise des dirigeants politiques qui cherchent à gagner une majorité dans les élections est de devoir augmenter les impôts. C'est pourquoi dans une de ses premières déclarations à la presse, Zapatero a tenu à préciser qu'il ne comptait pas augmenter la pression fiscale et il a fustigé ceux qui pensent que c'est nécessaire si la gauche veut garantir la couverture des dépenses publiques (El País, « Entrevue avec le nouveau leader de l'opposition », 10 septembre 2000).
Le problème surgit quand on veut augmenter les dépenses en matière d'infrastructures, garantir la qualité de l'enseignement, assurer l'accueil des immigrants, mettre en œuvre un plan hydrologique national, améliorer les services de santé, combattre la fraude fiscale et traiter différemment travailleurs indépendants, classes moyennes et grands propriétaires. Tout cela est nécessaire, mais cette société, où les classes moyennes urbaines ne sont pas la majorité, voit croître dramatiquement l'exclusion sociale et la marginalisation, et se heurte au problème des alliances entre les classes moyennes, les classes déshéritées et la classe ouvrière
Les documents de la « Nouvelle voie » parlent peu de la classe ouvrière et des classes déshéritées, pourtant c'est un vrai problème et dans un monde régi par les valeurs du capitalisme populaire, les classes moyennes ont du mal à faire preuve d'altruisme, d'universalisme et de solidarité. Rien n'est simple mais c'est nécessaire si l'on prétend garantir un Etat providence. La 1 punt du partido" La tribune du congrès du PSOE (ci-dessus) et José Luis général (à droite) « Nouvelle voie » tient un discours optimiste, positif, créatif, salue les nouvelles technologies et les effets positifs de la globalisation, tout en restant discrète sur la destruction de postes de travail ou le développement de l'exclusion sociale. Ils ont très vite appris qu'il faut laisser au vestiaire la panoplie des mauvaises nouvelles si on veut être compétitif sur le plan électoral. Où en est la gauche du PSOE ?
La gauche du PSOE a choisi de faire barrage au pire qu'incarnait l'autre candidature, marquée par le sectarisme et un populisme autoritaire. Elle ne pouvait pas plus accepter le recours à un catholicisme traditionaliste ou à un espagnolisme rance. Le fédéralisme, la laïcité, le féminisme et la jeunesse étaient du côté de Zapatero. La gauche savait parfaitement que le projet de Zapatero était profondément marqué par le social-libéralisme, plus près de Blair que de Jospin. Elle l'a répété à satiété avant le congrès et les faits ne sont pas venus démentir cette appréciation.
Les résultats des dernières élections ont joué en taveur des thèses de la « troisième voie » et affaibli les tenants d'une gauche plurielle. La droite a emporté une victoire écrasante, la gauche a été sanctionnée par la défection de son électorat, une partie de l'électorat du PSOE s'étant reportée sur le PP. Les secteurs les plus modérés y ont lu la confirmation du danger de toute alliance avec la Gauche unie, et son image de radicalisation. Almunia n'avait jamais vraiment cru à cette perspective et ne s'est résolu qu'en désespoir de cause à passer un tel accord. Tout s'est fait dans la précipitation et n'a pas permis de mobiliser la base sociale de la gauche. La plupart des nouveaux dirigeants pensent que cette radicalisation n'a rien apporté de bon, pas plus dans les secteurs mécontents de la Gauche unie que dans l'électorat modéré du PSOE. On a perdu à la fois à gauche et au centre. Il faut regagner l'électeur centriste et c'est ce qui explique l'accent mis sur le caractère hégémonique des classes moyennes. La nouvelle direction bénéficie du renouvellement des générations, de l'intérêt de la nouveauté, du fait. d'avoir définitivement tourné la page des procès pour corruption et du mauvais résultat des dernières élections. Elle veut aujourd'hui en finir avec les querelles et les débats internes et recommencer à parler d'une seule voix. Cela répond à l'attente de beaucoup de citoyens fatigués des divisions souvent incompréhensibles et réduites à des affrontements personnels. C'était assez souvent la réalité, mais pas toujours. Au-delà des étiquettes, des clans, des tribus et des familles, le socialisme espagnol n'est pas à l'écart des débats qui traversent le socialisme européen. Ce débat oppose ceux qui s'efforcent de sauvegarder ce qui peut l'être de l'Etat providence sans trop charger les classes moyennes et ceux qui s'engagent dans l'exacerbation des contradictions entre les droits garantis par la Constitution et les exigences des marchés économiques, entre les promesses de la démocratie et l'autonomie des marchés financiers. Lafontaine l'a parfaitement exposé dans son dernier livre et c'est bien la situation actuelle.
Mais pour que ce débat se développe, pour que la dérive centriste libérale n'ait pas le dernier mot, il faut que la perspective d'une gauche plurielle reste le projet de la Gauche unie au-delà de son congrès et que les syndicats sortent de leur apathie. Si les syndicats ne retrouvent pas leur capacité de mobilisation et d'initiative politique, la gauche dans le PSOE n'a pas de perspective Les adhérents du PSOE sont las des années obscures, de la corruption, des querelles de sommet. Ils veulent gagner et, en tout état de cause, retrouver l'estime de soi. Pour que le pluralisme progresse, il faut non seulement que s'affirme la minorité de gauche dans les rangs du PSOE, mais aussi que reprennent vigueur, à l'extérieur, les forces politiques et syndicales.