Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

La conquête du pouvoir, fin ou moyen pour le FSLN

· Inprecor n° 455, février 2001 · p. 25-26 · 2 139 mots

Nicaragua Femmes

Par Valérie Techer* es élections municipales de novembre

, dernier ont été marquées par le retour des sandinistes à la gestion, dans la capitale Managua, après 10 ans de municipalité libérale, et dans 11 des 17 cabeceras départementales (équivalents de préfectures). Le FSLN a obtenu la majorité des voix dans 52 communes, le parti libéral (PLC) dans 94 et le parti conservateur (PC) dans 5.

Pourtant 50 000 voix manquent au Front par rapport aux dernières municipales de 1996. La campagne a versé dans la calomnie sans véritable projet politique pour les communes, sans débat sur le développement et a donné lieu à un scrutin très serré, entaché d'irrégularités. Le Conseil Suprême Electoral — l'un des objets du marchandage du pacte libéral-sandiniste (1) — sort de ces élections, définitivement désavoué, accusé d'avoir organisé la fraude.

Cependant, sa victoire dans les principales grandes villes du pays permet au FSLN de rompre avec le « syndrome de la déroute électorale », dû au choc de la perte du pouvoir en 1990. La perspective d'un retour au pouvoir se fait plus palpable, portant de nouvelles espérances. L'électorat sandiniste étant tenu pour relativement discipliné, ces élections ne permettent pourtant pas d'augurer du scrutin des présidentielles en novembre 2001. La direction du FSLN a choisi une stratégie à double front : regagner l'électorat sandiniste qui a déserté les urnes et capter l'électorat indécis en opérant un déplacement vers le centre. La victoire d'Herty Lewites à Managua devrait la conforter dans cette voie de « réalisme » politique inquiétant. On sait déjà que le FSLN devrait s'allier avec les sociaux-chrétiens menés par l'ex-contrôleur général de la République (2) Agustin Jarquin. Des pactes, il y en a eu d'autres. Pendant longtemps libéraux et conservateurs se sont ainsi partagés les charges du pouvoir. L'avenir du FSLN réside aujourd'hui dans la perception de l'ambiguïté des moyens de la reconquête du pouvoir, dont le pacte est emblématique, son fonctionnement vertical et reste entière la question du programme qui sera soutenu et, en cas de victoire, appliqué.

Dans ce contexte, le Parti

Conservateur (PC) sort gagnant de ces élections en se plaçant comme une possible troisième voie (avec 10 % des voix) et part sur le terrain de la dénonciation du pacte entre libéraux et sandinistes. Peu implanté au niveau local, il a grandement peiné à fordes listes aux municipales mer mais pour les présidentielles, le secteur de l'oligarchie reste très dangereux et susceppartis aux municipales est bien supérieur au score du FSLN. Une alliance anti-pacte des démocrates que des républicains. Elle rallierait, entre autres, les libéraux démopostes promis par le PLC.

Dix ans de libéralisme

* Engagée dans le mouvement de solidarité France-Amérique latine (FAL), Valérie Techer est militante de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la IVe Internationale)

1. Le pacte portait officiellement sur la répartition des postes entre sandinistes et libéraux au

Conseil

Suprême Electoral

(CSE), à la Cour Suprême de à la Controlarla

Justice et

General de la Republica (équivalent de la Cour des comptes).

Il a été présenté sous l'angle de la recherche de la gouvernabilité aux militants sandinistes et victoire pour le comme une

EL CASTIGO la CORRUPCIÓN tible de s'allier avec les libéraux malgré les démentis du PC. Le total des scores des deux autour du PC se profile et semble avoir les faveurs du puissant voisin américain, tant crates et les ex-contras qui attendent toujours les terres, les financements et les

Les années de gouvernement sandiniste ont été porteuses de nombreux espoirs et d'avancées certaines, bien ancrés dans la mémoire collective. Les libéraux n'ont

FSLN. Il a pour effet de faire reculer la démocratie, de fragiliser la justice et d'entériner les pratiques de corruption et d'impunité. Il a aussi pour vocation d'instaurer un bipartisme. Les élections municipales au mois de novembre 2000 ont aussi tristement illustré le pacte officieux, puisqu'elles ont été l'occasion d'écarter du processus électoral des municipales et des présidentielles pas moins de 26 formations politiques pour différents motifs. Seulement 4 formations politiques ont pu déposer une liste alors qu'aux élections de 1996 on en avait comp-

ARSTENCIONISMO

AL

« Le châtiment d'un corrumpu » : le président Alemán (PLC) renversé par l'abstentionnisme, le vote FSLN et le vote conservateur.

d'ailleurs eu de cesse de reprendre à leur compte certains slogans de l'époque mais les réalités socio-économiques montrent qu'ils n'en sont restés qu'au stade des mots.

Depuis dix ans, le Nicaragua agonise du libéralisme. Cette situation est exacerbée par l'attitude revancharde et corrompue du gouvernement Alemán, et une gestion irresponsable et mafieuse du pays visant à revenir systématiquement et brutalement sur tous les acquis sociaux issus de la révolution.

La population souffre du chômage (on parle d'un taux supérieur à 65 %), de la pauvreté (et pour 17 % de sa population d'extrême pauvreté), de l'augmentation des tarifs des services publics et de l'essence, d'un manque d'attention patent à la fois sur ses conditions d'existence, les moyens d'en sortir et sur sa participation plus active aux choix politiques. Chaque nouvelle mesure té 27. Par ailleurs, le principe de supprimer la souscription populaire a pour effet de restreindre encore l'accès à l'exercice de la citoyenneté. Un pacte officieux s'est aussi dévoilé à l'occasion des faillites bancaires de ces derniers mois qui ont mis en péril le système financier national mettant en lumière le rôle du capital sandiniste dans la faillite de l'Interbank et plus généralement le détournement de dispositifs légaux de leur premier objet social.

2. Poste équivalent à celui du président de la Cour des comptes.

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libérale affaiblit le pouvoir d'achat et restreint le nombre et la qualité des services offerts à la population. La précarité entraîne son cortege de violences, de corruption, de désocialisation et de dépendances en tout genre (drogues, sectes, prédicateurs, alcool, etc.). La jeunesse est en danger, menacée par déscolarisation et la précarité. Les femmes aussi : une sur trois est victime de violences conjugales, nombre d'entre elles vivent seules avec leurs enfants. Les revenus des femmes qui travaillent atteignent à peine 40 % de ceux des hommes (3). La croisade d'Alemán dans la lutte anti-avortement, avec notamment l'instauration d'une journée de « l'enfant non né » et la chasse aux sorcières contre des ONG accusées de pratiquer l'avortement de manière illégale, sont particulièrement significatives du traitement qui leur est réservé.

Le milieu rural dont le Nicaragua tire

80 % de ses richesses agonise, surendetté, faute de soutien à la production comme de moyens financiers (accès au crédit, subventions) et d'appui technique. Ce ne sont pas les investisseurs étrangers tant convoités par les directions politiques et une industrie inexistante mais les petits producteurs qui produisent la richesse nationale. La dépendance alimentaire s'est considérablement aggravée ces dernières années. Les marches des paysans et les occupations de terres ont aussi marqué les régions du Nord où les petits producteurs vivent majoritairement. La concentration de la propriété de la terre est de retour, faisant parler de contre-réforme agraire. Acculés, les paysans vendent leur terre pour des bouchées de pain et le secteur agroalimentaire du capital sandiniste n'est pas le dernier à en profiter.

Les droits les plus élémentaires des communautés de la côte Atlantique sont bafoués tous les jours : santé, éducation, mobilité, citoyenneté. La région n'a jamais intéressé un gouvernement et est livrée à elle-même dans le plus grand dénuement.

3. PNUD, Rapport sur le développement humain

Nations Unies et vice-ministre au

Nicaragua, rendu public le 17 des affaires étrangères dans les août 2000 années 80. Il est aujourd'hui

4. Il s'agit de primaires pour l'inmembre de la direction du FSLN et député. Il a représenté le vestiture des candidats pour les députés départementaux, les gouvernement députés à l'Assemblée nationadans la quasi totalité des négole, les représentants au parleciations de paix avec la contra.

ment centro-américain (PARLA-

Il est l'un de ceux qui incarnent

CEN) et du candidat à l'élection la gauche de la direction natioprésidentielle. En 1996, la nale du FSLN et a combattu touché consultation avait avec vigueur la corruption.

400 000 personnes et le FSLN

6. Alejandro Martinez Cuenca avait obtenu 600 000 voix aux est un représentant du capital élections nationales qui l'ont sandiniste, entrepreneur originaire de Grenade. Il est consisuivie.

5. Victor Hugo Tinoco, sociodéré comme très proche des

L'exclusion du processus électoral du mouvement Yatama a provoqué la révolte des Indiens et la désertion des urnes aux municipales (80 % d'abstention en Région autonome Atlantique Nord). Dans cette région, 48 % de la population âgée de plus de 6 ans est analphabète.

Les secteurs populaires n'ont pourtant pas baissé les bras, de nombreux mouvements sociaux très durs et désespérés ont agi ces dernières années, pour combattre la déréglementation, les privatisations et les licenciements chez les fonctionnaires dans les secteurs des transports publics, des télécommunications, de l'électricité, de l'éducation (mouvements étudiants et grèves des enseignants) et de la santé. Les augmentations de salaires chez les enseignants continuent de mobiliser (ils sont les moins payés d'Amérique centrale). Déchirements du FSLN

Pendant de temps, le FSLN s'est entredéchiré et n'a pas réussi à mobiliser ses bases populaires avec lesquelles il n'a jamais véritablement travaillé. On peut même dire que sa direction, constamment empêtrée entre le souci de ne pas se couper de sa base et celui de se doter d'une image "responsable" en flirtant avec les responsables des organismes financiers supranationaux comme le FMI ou la Banque mondiale, s'est en fin de compte détournée de sa base en ne soutenant que timidement certains conflits sociaux.

L'avènement en 1999 du pacte promu par le noyau dur du Front, et ses conséquences sur la vie démocratique du pays, aura eu cependant pour effet singulier de remobiliser autour de l'unité des sandinistes et de la défense du projet révolutionnaire Des rapprochements et rencontres se multiplient entre sandinistes des courants internes et externes. Les critiques contre le « danielisme » (du prénom d'Ortega, principal dirigeant du FSLN) sont très dures, mais logue, a été Ambassadeur aux organismes financiers supranationaux. Cuenca apparaît comme le poulain du frère de Daniel Ortega, le général en retraite Humberto Ortega, qui vient de présenter dans les nicaraguayen hautes sphères du FSLN une proposition de centre droit et qui demande à Daniel Ortega et à Victor Hugo Tinoco de retirer leur pré-candidature. La proposition consiste, entre autres, à accepter les règles du marché et de la globalisation, à se réconcilier avec l'Eglise catholique. Herty Lewites, nouveau maire de Managua, appartient à cette sphère politique centriste.

elles portent souvent plus sur la forme que sur l'analyse du fond

Le 21 janvier 2001, le FSLN organise la « consulta popular » (4) qui a pour vocation de permettre aux militants sandinistes et sympathisants de choisir les candidats qui seront désignés pour les élections générales du 5 novembre 2001. Il s'agit de présenter les candidats qui ont le plus d'appui populaire. On peut gager que Daniel Ortega aura préparé avec soin sa route pour les présidentielles. Les responsables départementaux du Front lui font allégeance et dans ces conditions, il apparaît difficile que les autres candidats à l'investiture présidentielle, Victor Hugo Tinoco (5) et Alejandro Martinez Cuenca (6), aient une quelconque possibilité de gagner cette élection. Peut-on pour autant parler d'appui populaire à Ortega ou s'agit-il d'un fonctionnement conforme à l'orthodoxie du FSLN ?

La gauche du FSLN s'est longtemps autocensurée par peur de porter la responsabilité d'une défaite. Est-elle aujourd'hui plus organisée et plus mûre pour proposer un projet politique aux Nicaraguayens ? Pour l'heure, c'est un nouveau pré-candidat pour contrer la quatrième candidature de Daniel Ortega qu'elle soutient. C'est ainsi que Victor Hugo Tinoco a présenté un engagement que l'on peut qualifier de candidature du changement et de consensus.

L'électorat a changé, les jeunes qui vont voter n'ont pas pu apprécier le gouvernement sandiniste des années 80 et seront certainement plus sensibles au contenu de ses propositions et à sa manière de faire de la politique. Selon le recensement de 1995, environ un million de jeunes qui n'étaient pas en âge de voter en 1990 a aujourd'hui entre 16 et 25 ans.

Les vieilles peurs du service militaire et du retour de la guerre avec un retour des sandinistes au pouvoir sont désormais moins sensibles sauf dans certaines régions rurales où elles ont la peau dure

Le FSLN reste le seul à faire des propositions sociales concrètes de nature à faire démarrer le développement. C'est le cas des mesures financières pour soutenir pour les petits producteurs, même si dans le même temps le FSLN ne parvient pas à reconquérir son électorat dans le milieu rural. Malgré toutes ces contradictions, le FSLN est aujourd'hui encore une option de progrès social, porteuse d'espoir par ses militants de base qui quotidiennement luttent pour survivre, tentent de s'organiser pour ne pas rester les « laissés-pour-compte » du libéralisme et de la globalisation dans laquelle le Nicaragua part d'avance perdant.

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