Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COLOMBIE

Les perspectives du Frente Social y Politico

· Inprecor n° 455, février 2001 · p. 21-24 · 4 056 mots

Syndicalisme El Salvador Brésil

Par Fermín González* La construction de nouveaux processus politiques de masse en Amérique Latine à la fin du XXème siècle est caractérisée par des différences d'origine, de structure et de fonctionnement. Il s'agit d'expériences qui entament une rupture avec les schémas classiques de construction de partis de la classes ouvrière, idéologiquement fermés et très souvent sectaires, qui oscillent entre avant-gardisme et adaptation. Des projets comme ceux du Frente Amplio (FA) en Uruguay, du Parti des Travailleurs (PT) au Brésil et du Frente Farabundo Marti de Liberacion nacional (FMLN) au Salvador représentent, sur le terrain politique de masse, une initiative de résistance et d'insurrection des peuples face à l'épuisement du modèle keynésien et au passage forcé vers un capitalisme transnational néo-libéral

Toutes ces expériences et ces projets ont comporté dès le début aussi bien des grandes possibilités que des risques élevés. Le Frente Social y Politico (FSP, Front social et politique), qui entame son processus de formation en Colombie, veut apparaître comme une alternative historique pour la construction d'un projet politique unitaire des exclus, mais il se trouve encerclé par ses ennemis et court de grands risques. Selon Orlando Fals Borda, il s'agit d'un nouvel effort pour accomplir "les tâches en suspens" de la lutte populaire et révolutionnaire, un effort pour relier toutes les expériences des tentatives précédentes, du Frente Unico de Camillo Torres à l'Union Patriotica, A Luchar, Frente Popular et Alliance Démocratique-M19, pour ne mentionner que les plus importantes.

Une difficulté réside dans le fait qu'il existe très peu de documents qui aident à connaître et à approfondir les expériences de construction qui ont été faites au niveau national de même que latino-américain. Le plus souvent il s'agit de débats internes difficilement accessibles, avec très peu de généralisations, et de discussions inachevées, même lorsqu'elles ont un contenu politique et idéologique significatif. Dans le but de stimuler la réflexion de tous les secteurs du FSP nous allons nous référer à certaines des expériences les plus importantes.

Le FA uruguayen s'est formé sur la base de l'unité entre les composantes d'une gauche "large", allant de positions radicales à des positions social-démocrates, le FMLN a surgi d'une guérilla démobilisée, en lien avec le mouvement syndical, et le PT d'une initiative politique du mouvement syndical. Il est aisé de comprendre que dans le FSP on peut trouver certains de ces ingrédients, mais pas dans la même mesure. D'où vient le FSP

Il existe en son sein des partis de la gauche, mais pas seulement eux. Il est apparu dans un pays en guerre, mais avec une autonomie par rapport aux insurgés. La décision de le construire est venue du congrès de la CUT (Centrale unique des travailleurs). La CTC (Confédération des travailleurs de la terre) s'y est associée par la suite. Toutefois, cela n'implique pas qu'il y ait une hégémonie syndicale bien définie ni un projet exclusif des travailleurs.

La construction d'un FSP apparaissait comme une nécessité depuis le milieu des années 1980, dans une situation qui s'était aggravée à la suite de la crise du camp "socialiste". En Colombie, la difficulté a résidé dans le fait qu'au moment où le cadre socio-politique était favorable, il n'y avait pas d'équipes politiques jouissant de l'autorité suffisante pour propulser un processus de construction. En revanche, quand ces équipes existaient, le cadre d'ensemble national et international favorisait l'opportunisme, l'avant-gardisme et les tendances à l'adaptation.

Les antécédents les plus rapprochés ont été les dernières tentatives frustrées, comme celle du Frente Social Amplio de 1999, formé après l'assassinat de Eduardo Umana Mendoza. Mais une relance ne s'est avérée possible qu'au fur et à mesure que les ouvriers, dans leur pluralisme classiste, retrouvaient la confiance nécessaire pour * Fermín González, est membre de la direction nationale de Presentes Por el Socialismo (PPS) et du Comité national d'impulsion du Front social et politique (Frente Social y Político). Le PPS est une organisation marxiste colombienne, partie prenante du Forum de Sao Paulo, un rassemblement de la gauche latino-américaine et caribéenne.

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assumer la responsabilité d'une refondation. Ceux qui avaient enterré la classe ouvrière et son rôle historique à la suite des changements intervenus dans le monde du travail, devraient réfléchir sur cette expérience. Quelque chose doit quand même subsister de ce rôle historique, si des syndicats, qui connaissent beaucoup de difficultés et de dérives corporatistes, décident de s'engager dans la construction d'une organisation contre le néolibéralisme, une organisation de gauche au niveau des masses, au nom de tous les exploités, opprimés et marginalisés.

Certes, les origines de ce mouvement devraient être étudiées plus profondément. Toujours est-il que dès le début cette initiative provenant des travailleurs n'exclut pas des secteurs populaires, des couches moyennes et des secteurs de la bourgeoisie nationale liés à la production. Il n'y pas encore une clarté programmatique en la matière et cette clarté est la tâche la plus importante qui est devant nous. Mais existent déjà des éléments de consensus permettant d'esquisser une orientation pour le FSP. Il s'agit d'un projet contre le néolibéralisme, qui s'oppose au plan de guerre appelé abusivement "Plan Colombie" , donc un projet antiimpérialiste, de défense de la souveraineté et de l'autodétermination des peuples. || s'oppose au système transnational financier et spéculatif du capital. C'est un projet national et populaire, au service des secteurs productifs, qui considère nécessaire l'intégration sub-régionale et latino-américaine sur la base de principes démocratiques, horizontaux, équitables et s'efforce de saisir l'importance d'intervenir sur les nouveaux terrains internationaux. Il prône une solution négociée du conflit armé dans un cadre de transformations sociales et de dignité ; dénonce avec force le cadre de dégradation créé par la guerre, la violation des droits humains et les crimes contre l'humanité ; exige le respect de l'autonomie des organicine ce s sations sociales et affirme sans ambiguité son indépendance programmatique face à l'Etat et au système capitaliste de même que son autonomie organique face au bipartisme et aux forces insurrectionnelles. Expériences et projets électoraux

Ce que nous pouvons constater en Amérique Latine aujourd'hui c'est une présence substantielle de mouvements sociaux qui, en même temps, luttent pour des revendications immédiates et fournissent un ciment, une continuité, à des projets politiques. Au-delà des vicissitudes politiques où ils ont pu être impliqués, leur identité consiste à représenter les secteurs populaires.

Tous ces mouvements ont connu une croissance importante en tant que forces politiques nationales. Toutefois, ils sont appréciés surtout grâce à leur gestion de gouvernements locaux. Montevideo, Porto Alegre et San Salvador représentent à l'heure actuelle des exemples à l'échelle mondiale de participation citoyenne à l'élaboration du budget et à un développement plus humain en tant que villes. Cette enracinement local et régional a amené à un renforcement rapide de leur influence politique et à une croissance du nombre de leurs militants et adhérents, ce qui a facilité leur accession aux médias. Néanmoins, la coexistence forcée avec l'ennemi, le gouvernement central, et les pièges d'une législation d'un État national intégré dans les stratégies du FMI, ont provoqué une certaine usure et des faiblesse, qui, bien que limitées, peuvent éloigner les forces en question de leur projet initial de lutte radicale

Des tendances allant dans le même sens se sont dessinées à la suite de la formation de groupes parlementaires, représentant dans les cas du Salvador et de l'Uruguay, des majorités relatives. La possibilité, nouvellement acquise, de débattre avec ceux qui les avaient auparavant exclus, à plus forte raison d'avoir un poids dans des votes importants, l'exigence d'aborder une politique d'alliances dans le cadre de campagnes préqui peuvent être gagnantes, comportent le danger de perdre de vue les besoins et la sensibilité des secteurs sociaux qu'on représente. C'est ce qui s'est passé en dernière analyse, avec le groupe parlementaire de l'AD-M19 en Colombie au cours de la dernière décennie.

Cette croissance inhabituelle sur le terrain parlementaire se produit sans que les forces impliquées disposent de la préparation nécessaire, surtout du point de vue de leur fonctionnement et leurs rapports politiques d'en-bas, qui pourtant constituent l'antidote irremplaçable pour ne pas se faire séduire par les chants de sirènes du pouvoir d'État. Ainsi, les partis tendent à devenir exclusivement parlementaires, aussi bien dans leur vision politique que dans leur structure hiérarchique. Ce sont les groupes parlementaire qui jouent le rôle de direction dans les grandes questions politiques, avec la tendance récurrente à sous-estimer les structures des mouvements sociaux et des partis au niveau aussi bien national que régional. Ceux-ci sont donc amenés à ne s'occuper que de problèmes particuliers, de revendications immédiates ou de leur survie organisationnelle.

Dans le cas du FSP, l'épreuve de la participation aux gouvernements locaux est déjà en cours alors que se pose le problème de la formation éventuelle d'un groupe parlementaire à la suite des élections législatives de 2002. Aux élections locales d'octobre de l'année passée, le FSP avait appuyé cinq candidats gouverneurs et des candidats maires dans certaines villes. La surprise avait été que trois des candidats gouverneurs, dont deux très proches du projet du FSP, avaient été élus.

Ce résultat n'est pas le fait du hasard. Les plans de réajustement imposés par le FMI en matière d'allocations budgétaires aux régions et aux communes, ont provoqué à l'avance une rébellion de la part de la majorité des maires et des gouverneurs élus, notamment de ceux de la région où on s'efforce d'appliquer les mesures du "Plan Colombie" visant à frapper les organisations insurrectionnelles au nom de la lutte contre le narcotrafic. Au bloc progressiste de trois gouverneurs élus en octobre se sont déjà ajoutés deux autres gouverneurs, ceux de Huila et Putumayo, terrains d'application du "Plan Colombie" , et d'autres encore seraient en train de les rejoindre. En plus, tous ces gouverneurs ont fait une déclaration où ils s'engagent à construire une candidature présidentielle alternative. Le candidat commun en question serait le porte-parole public du FSP, Luis Eduardo ("Lucho") Garzon.

Le cas le plus important est celui du gouvernement de la région de Cuaca, conquis par l'indigène Floro Tumubalà. L'élection de celura est le résultat d'une large unité découlant d'importantes grèves générales d'indigènes, de paysans, d'ouvriers et de couches populaires, qui ont finalement gagné le soutien y compris des couches moyennes et bourgeoises de la capitale, Popayan. Ainsi, c'est un indigène qui gouvernera le département le plus traditionnel de l'oligarchie, zone d'application du "Plan Colombie". L'enjeu est donc d'une très grande importance : construire une alternative à ce plan de domination d'une portée régionale et continentale en partant d'un modèle de développement et de participation démocratique et plus concrètement d'une opposition à la stratégie de fumigation des cultures. Pour leur part, les indigènes ont pris la décision, qu'ils appliquent déjà, de procéder à une extirpation manuelle des plantations de coca. Le bloc social alternatif, dont le FSP, qui mène le combat sur le terrain politique, s'oppose à l'intervention nord-américaine, susceptible de provoquer une escalade du conflit armé Spécificités du FSP

Les partis et les fronts latino-américains du nouveau type se sont donnés les structures organisationnelles les plus diverses : comités de base, tendances, noyaux de travail. En ce qui concerne le FSP, tout reste à faire sur ce terrain : ici réside sa principale faiblesse. Il jouit d'une présence nationale, en particulier dans les médias, grâce à l'autorité qu'ont ga que des organisations sociales en tant que telles partagent avec des organisations politiques l'espace de direction. Jusqu'ici, cela se fait avec le but de faciliter la participation des différents secteurs sociaux par les lesquels s'expriment

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aussi les différentes forces politiques.

Ces forces politiques ont dû faire face à la méfiance des organisations sociales et des intellectuels envers la conception de la "courroie de transmission" , selon laquelle il appartenait aux partis d'élaborer la ligne politique et aux organisations sociales de l'appliquer. Il a été donc essentiel gnée les membres du Comité national d'impulsion, en tant que dirigeants du mouvement ouvrier, de mouvements sociaux et de luttes politiques. Dans cet organisme ont droit à une représentation les forces politiques nationales (Parti communiste, Unidad democratica, Convergencia ciudadana et Presentes por el socialismo), les organisations sociales (écologistes, féministes, syndicats, dirigeants municipaux, retraités, transporteurs et intellectuels), des personnalités reconnues dans leurs milieux et même des militaires progressistes à la retraite

Au mois de mars prochain le FSP devra approuver sa plateforme politique et les règles du jeu qui fixent les engagements des adhérents, la composition et le fonctionnement des organismes régionaux et nationaux et la sélection de ses candidats. Ce dernier point est particulièrement important puisqu'il existe des conceptions différentes : certains pensent à une simple coordination électorale, d'autres à un front dont chaque composante garde son autonomie, d'autres encore, comme nous, visent a construire une large autonomie organique collective, résultat de renonciations partielles aux autonomies originaires des participants. De la structure qu'on ira mettre en place, dépendront le futur du FSP, son projet tactique et/ou stratégique.

Il est clair que le regroupement a tendance à se développer sur le terrain territorial et sectoriel, même si les structures de base ne sont pas encore définies. Où devront entrer les centaines de milliers de citoyens qui veulent mener une lutte pour le changement, mais ne s'alignent sur aucune force politique et ne font pas partie des directions d'une organisation sociale ? Et où trouveront-ils un espace utile pour leur participation aux activités du FSP ? II va de soi que c'est justement au niveau territorial ou sectoriel que ces gens peuvent s'intégrer. Il devront en même temps trouver des espaces démocratiques et de représentativité leur permettant de participer aux décisions régionales et nationales. Le trait nouveau du FSP, par rapport au PT brésilien, au FA uruguayen et au FMLN salvadorien réside dans le faitde reconnaitre que les espaces sociaux sont fondamentaux pour l'élaboration politique et que les partis doivent apprendre à la lire et à la systématiser, en partant de cette prémisse et en respectant l'autonomie des organisations sociales. Cela n'implique pas qu'ils renoncent au droit de les influencer, de l'intérieur et de l'extérieur, dans l'élaboration de leur programme indépendant et classiste, de même que s'efforcent de le faire les défenseurs du système. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas céder à la tentation de passer d'un extrême à l'autre, comme il est parfois arrivé après le refus de la "courroie de transmission"

Tout le monde accepte désormais un fonctionnement avec des courants et tendances à l'intérieur. On ne saurait douter que la centrale syndicale (PIT-CNT), où confluent dans un esprit pluraliste des conceptions du monde différentes, est la colonne vertébrale qui soutient le FA uruguayen, composé de partis de gauche, de centre-gauche et du centre. Dans le cas du FLMN salvadorien, coexistent rénovateurs et orthodoxes, alors qu'il existe différentes tendances qui se veulent révolutionnaires dans le PT brésilien.

Cette situation ne va pas sans de sérieuses difficultés (qui sont plus importantes dans le cas du FSP où les regroupements internes sont encore en train de se développer). Néanmoins, les organisations susmentionnées ont réussi progressivement à s'acheminer vers des structures politiques centralisées où les majorités décident par l'application d'un centralisme démocratique nouvellement conçu. Elles visent à construire une force organique qui soit capable de mettre en question les gouvernements et de se poser, du moins théoriquement, le problème de la prise du pouvoir. Elles fonctionnent avec des directions collectives : dans le cas du PT et du FA elles combinent un tel fonctionnement avec le rôle personnel marqué de leurs candidats présidentiels, Lula et Tabaré Vasquez.

Les comités de direction du FSP fonctionnent jusqu'ici sur la base d'un consensus majoritaire, formule qui n'est pas très claire mais s'avère suffisante à empêcher une paralysie à la suite de divergences ponctuelles. On vise à appliquer une règle du jeu empirique, selon laquelle on n'exclut aucune position politique, plus ou moins de gauche, plus ou moins électoraliste, et on garantit à tous la possibilité de s'expliquer suffisamment en participant aux débats. Une autre règle est celle qui exige une morale politique acceptée par tout le monde, qui implique une correspondance entre le discours et l'action et l'inexistence de pactes secrets derriè re le dos de l'ensemble de l'organisation.

Le fonctionnement de la direction du FSP est spécifique dans la mesure où, dès le début, il se base sur son image extérieure et sur l'autorité et la crédibilité du président Lucho Garzon, qui est en même temps le Président de la CUT et jusqu'ici seul porte-parole Comando nacional unitario (CNU). A l'intérieur on reconnaît également qu'aussi bien en tant que président de la centrale syndicale de gauche qu'à l'intérieur du CNU il a fait preuve de sa capacité d'équilibrer les différentes tendances qui existent. Il va de soi qu'un tel rôle personnel comporte un danger de caudillisme, danger qui ne découle pas nécessairement de tendances personnelles de l'intéressé, mais plutôt de l'incapacité des autres à faire valoir un fonctionnement collectif. Dans le fonctionnement du FSP, les éléments de nouveauté constituent en même temps la plus grande complication. L'idée fondamentale est que les mouvements sociaux atteignent le terrain politique et se donnent leur propre expression politique. Mais cette idée n'est pas tout à fait claire et il n'est pas facile de l'appliquer. Pour des organisations politiques centralisées ne disposant pas d'un grand nombre de militants, il est relativement facile de prendre des décisions sur les problèmes conjoncturels et de perspective Une telle approche est moins évidente en ce qui concerne des organisations syndicales et sociales de masse, qui doivent prendre leurs décisions dans des réunions nationales périodiques, où des problèmes sectoriels et de luttes concrètes rendent plus difficile pour les dirigeants d'analyser la conjoncture et de s'interroger sur les tâches politiques et sociales. Dans une telle logique, il y a le risque d'une double déformation de l'esprit initial du FSP : • que les dirigeants sociaux soient obligés de s'exprimer sans consulter leurs adhérents; • qu'ils décident de se taire et de laisser l'élaboration politique aux "spécialistes" des partis.

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Nous devrions nous préoccuper dès maintenant de fixer des règles du jeu qui contrebalancent cette faiblesse intrinsèque des organisations sociales.

Mais un problème additionnel se pose déjà par rapport aux organisations syndicales. Beaucoup d'entre elles, dont la CUT en premier lieu, ont décidé à la majorité dans leurs congrès de promouvoir la fondation du FSP comme projet politique des travailleurs et du peuple. Toujours est-il qu'une chose est de contribuer à une telle fondation, une autre de transformer le syndicat en un courant politique qui, de surcroît, ne sera pas le seul au sein du syndicat lui-même. Une chose est la nécessité historique de la classe travailleuse d'avoir sa propre expression politique, nécessité que personne n'a pu contester, tout en n'étant pas d'accord idéologiquement (telle est, jusqu'ici, l'attitude des syndicats de la CUT qui ne participent pas au front), autre chose est que cette représentation politique soit tenue à représenter tous les adhérents d'une organisation syndicale. En principe, la solution préférable serait qu'on construise une organisation unique des travailleurs et du peuple incluant et respectant les expressions et les tendances multiples qui existent. Mais la réalité dont nous avons héritée est plus complexe. Il faut chercher une solution qui, sur la base d'un projet politique d'unification, garantisse l'autonomie politique des organisations sociales et leurs traits distincts non programmatiques, structurels et fonctionnels.

A notre avis, une telle expression politique des mouvements sociaux populaires devra connaître deux moments : • le moment unitaire, lutte de classes, de la démarche de fondation ;

• la participation à la construction et à la vie politique du FSP, dans le respect du pluralisme et surtout de l'autonomie lors des déciSIOns.

Ainsi, si la majorité d'une organisation sympathise avec le FSP, ceux qui la composent agiront comme des militants politiques du FSP, tout en respectant les différences sur e terrain syndical ou social. Il sera possible d'adopter à la majorité des positions programmatiques et politiques et d'appuyer politiquement ou électoralement toute force politique luttant dans le même sens, mais il ne faudra pas intégrer tout le monde par décret au FSP ni exercer des pressions en matière de choix électoraux. Il faudra éviter à tout prix des dérives dans le sens du PRI mexicain. Dans les cas où des militants du

FSP seraient minoritaires dans leur organisation de masses, ils devront avoir la possibilité de s'organiser à l'intérieur comme un courant socio-politique. Le débat sur de tels problèmes n'a eu lieu pour l'instant qu'au sommet des mouvements sociaux et les structures frontistes au sein de ces mouvements sont très peu nombreuses.

Un contexte de conflit armé et social

Dans un contexte de guerre tel qu'il existe en Colombie, la construction d'une force politique, qui exploite les espaces démocratiques restreints subsistant, se différencie de toutes les expériences antécédentes en Amérique Latine. Au Brésil on sortait d'une dictature qui avait écrasé la contestation armée ; en Uruguay, il y avait un processus de consolidation des forces après le déclin de la guérilla urbaine et la survie clandestine tout au long de la dictature ; au Salvador, la nouvelle situation était le produit d'une négociation politique mettant fin au conflit armé. En Colombie, il y a un forte tradition de "combinaison de toutes les formes de lutte", qui a comporté, sur le terrain aussi bien politique que militaire, des constructions parallèles sur la base du même projet politique. Selon nous, une telle stratégie s'est épuisée, comme la pratique le démontre. A la suite des massacres qui ont mis fin au projet de la Union Patriotica, les forces de rébellion armées ne visent plus à construire des bras politiques légaux et les forces politiques de gauche ne considèrent pas valable une telle stratégie dans cette phase de la guerre, du fait de l'existence des forces paramilitaires accomplissant le sale boulot qui auparavant appartenait à l'État.

C'est pourquoi le FSP naît en affirmant son autonomie organique face aux projets de la rébellion armée, en avançant des critiques et en constatant qu'il existe des divergences programmatiques et méthodologiques mutuellement reconnues. Une telle approche n'est pas le produit d'une manœuvre politique. Elle exprime une différenciation réelle entre la gauche qui mène la lutte armée et la gauche qui exploite les espaces sociaux et les conquêtes démocratiques très limitées qui subsistent. Aucune des deux parties n'exclut pour autant des convergences possibles dans le cadre qui se dessinera après la fin du conflit.

Le problème pour le FSP est comment se construire en tant que défenseur intransigeant de la démocratie politique, des transformations sociales et des droits de l'homme, au vif d'une guerre, alors que toute critique du système, de ses accords avec le FMI et du "Plan Colombie" est considérée comme subversive par les militaristes et la droite. Jusqu'à maintenant, son effort a visé à exploiter les espaces de légalité et l'accès aux médias. Il reste à voir dans quelle mesure le système acceptera que s'affirme cette option civique de gauche sans la considérer comme un objectif militaire. Il appartient, d'autre part, à la rébellion armée de respecter l'autonomie de la gauche représentée par le FSP et d'aborder les divergences dans un débat politique, tel qu'il pourra se développer dans la région sous le contrôle des FARC et en vue d'une convention nationale de l'ELN.

La question se pose de savoir si l'encadrement social que veut imposer le "Plan Colombie" amènera à supprimer les espaces politiques dans le cadre de la légalité néolibérale ; si la pression internationale et nationale obligera le gouvernement à briser les liens entre l'Armée et les forces paramilitaires et si cesseront les attentats contre des dirigeants politiques et syndicaux, comme celui qui a frappé récemment le camarade Wilson Borja, leader syndical des travailleurs de l'Etat ; si la criminalisation de la contestation sociale et politique s'arrêtera et si le gouvernement s'opposera radicalement à la sale guerre menée contre la gauche ; si on aboutira à un accord humanitaire sans impunité, à une reprise du dialogue avec les FARC et si la convention de l'ELN pourra avoir lieu dans une zone démilitarisée...

Il sera, toutefois, décisif que le FSP soit capable de définir d'une façon systématique des orientations qui répondent aux demandes et aux luttes partielles du peuple ; qu'il puisse élaborer un programme et une plate-forme de luttes qui contribue à la reconstruction des organisations sociales populaires et qu'il se prépare à agir comme direction politique au niveau des masses aussi bien au cours des négociations de paix que dans le cadre qui suivra le conflit. Les guerres se gagnent politiquement et on en tire profit socialement une fois qu'elles sont terminées. •

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