Allemagne : La vache folle "rouge-verte"
Par Manuel Kellner*
. première tois admis, par la voix de son sécrétaire général, Franz Münterfering, que le gouvernement de coalition des sociaux-démocrates et des Verts (SPD-Bündnis 90/Die Grünen) avait fait preuve de « trop d'assurance en prétendant que l'Allemagne était une sorte d'île non atteinte par la crise de la vache folle. Pour les experts et pour tout esprit critique il était clair depuis le début des années 90 qu'il devait y avoir des bovins infectés par l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), ne serait-ce que du fait des importations de produits de fourrage faits de farines animales en provenance de pays atteints manifestement par la crise. Ces produits, on le sait évidemment en France depuis le scandale en question, contiennent des substances diverses, très souvent plus que douteuses, et c'est aussi le cas pour les farines animales produites en Allemagne. Ce n'est qu'en 1996 que l'utilisation de farines animales pour alimenter des ruminants y fut interdite Donc, la folie bovine a bien eu le temps de s'y installer. D'ailleurs, l'interdiction n'a pas été respectée au moins dans les cas juridiquement notoires de trois firmes importantes productrices de produits de fourrage Qui plus est, très souvent les produits servant à l'engraissement des veaux (qui ne se fait plus au lait de vache naturel dans les grandes entreprises agraires) contiennent des graisses tirées de charognes qui peuvent très bien, elles aussi, communiquer l'infection. Le sécrétaire général social-démocrate a promis que l'on « tirerait les leçons » des fautes commises, tout en annonçant qu'il n'y aurait pas de « conséquences personnelles ». On a pu voir vite que cette affirmation, encore, était erronnée Ministres démis
Bien entendu, les politiciens chrétiens-démocrates et libéraux (CDU/CSU et FDP) revendiquaient la démission des ministres (ir)responsables. Bien entendu leurs propres ministres au niveau des Länder, comme en Bavière, tout aussi (ir)responsables en la matière, ne voulaient pas entendre parler de démission dans leur propre cas. L'aspect intolérable dans cette démarche "oppositionnelle" des partis de la droite conservatrice et libérale, c'est que la politique de l'au* Manuel Kellner est collaborateur du bimensuel SoZ-Sozialistische Zeitung.
truche du gouvernement actuel n'est que la poursuite de cette même politique du gouvernement précédent conservateur-libéral de Helmut Kohl. Sous le gouvernement actuel comme sous le gouvernement précédent c'est le lobby de l'agrobusiness (comme celui du grand capital en général) qui a le plus de poids sur les décisions, y compris en matière d'information du public.
Objectivement l'exigence de la démission du ministre de l'agriculture Karl-Heinz Funke (SPD) était plus que justifiée. Ce dernier affirmait encore très fortement en novembre 2000 qu'il n'y avait aucune vache folle en Allemagne. Et la grande presse a dévoilé qu'à ce moment-là il avait déjà été informé (par des scientifiques de l'université de Kiel) de l'existence de cas de bovins infectés par l'ESB. Funke était connu comme partisan de l'agriculture « traditionnelle » (lire : de l'agriculture non incommodée par des critères écologiques). Il avait même fabriqué et fait circuler par Internet des vers "humoristiques" se moquant de la peur des consommateurs et des revendications rela tives à l'étiquetage clair de la provenance du bétail, de la composition des aliments, etc.
La ministre de la santé, Andrea Fischer, du parti des Verts, n'avait pas transmis des informations importantes en provenance des institution de l'Union européenne concernant la crise de la vache folle. Après que les fautes commises eussent clairement apparu, c'est elle qui démissiona la première, précipitant ainsi la démission de Funke
Il est intéressant de noter que le chancelier Gerhard Schröder (SPD) attendit jusqu'au dernier moment avant de se prononcer de façon autoritaire. Quand le premier cas d'ESB fut connu publiquement en Allemagne, Schröder joua tout de suite de la trompette : « Il faut en finir avec les usines agraires ! ». Mais c'était seulement de la propagande, en vue des prochaines élections régionales. Encore deux jours avant la démission des deux ministres (le 10 janvier), Schröder (d'après la loi, investi de la "compétence directrice" ["Richtlinienkompetenz"] dans le gouvernement) croyait apparemment qu'il pourrait gérer le problème sans grandes conséquences, ni personelles, ni sur le fond. Le commentaire des deux projets de résolution contradictoires — émanant des ministères de l'environnement et de l'agriculture, le premier approuvé par le ministre de l'environnement, Jürgen Trittin, qui revendiquait aux moins de lier les subventions agraires à des critères de production responsables aux points de vue écologique et de santé, l'autre, de la plume de
Funke lui-même, rejetant explicitement de tels critères - relevait de l'équilibrisme : « Les positions des deux ministres sont bonnes et tendent à renforcer la position des consommateurs », pouvait-on y lire !
Mais l'avalanche des indiscrétions publiques sur la crise de la vache folle et sur les ommissions gouvernementales rendit très vite nécessaire le changement du personnel, du ton, et même (au moins un peu) de politique. Au cours de la conférence de presse suivant les démissions de Funke et Fischer, le chancelier Schröder se présentait encore une fois comme le champion des intérêts des consommateurs en disant qu'il faut « repenser la production d'aliments de ce point de vue » et que le pouvoir des associations paysannes (lire : de l'agrobusiness) devait être diminué Schröder, roi du symbole
C'est Renate Künast, précédemment une des deux président(e)s/porte-paroles du parti des Verts, qui a pris en charge un minis tère dont l'appellation a changé pour devenir maintenant le « Ministère pour la protection des consommateurs, pour l'alimentation et pour l'agriculture ». Ce changement du nom de l'institution caractérise bien le style politique de Schröder qui, confronté à un mécontentement populaire, agit tout de suite au niveau symbolique. Le reste, on verra après avec les gens « compétents » (le surnom de Schröder étant "Genosse der Bosse" - "Camarade des Patrons"). Par souci de la parité entre les deux partis de coalition, le ministère de la santé va à une politicienne social-démocrate, Ulla Schmidt.
On peut douter que le roque ministériel apportera des progrès du point de vue de la protection des "consommateurs". En tant que ministre de la santé, Andrea Fischer (qui, comme beaucoup de dirigeant(e)s des Verts avait milité autrefois dans l'extrème gauche et était même personnellement proche de la IVe Internationale) n'avait aucunement articulé une vision ou des propositions un tant soit peu "alternatives". Elle était profondé ment enlisée dans la "gestion des affaires" c'est-à-dire dans l'application des mesures d'austérité. Parfois peut-être, au cours des négociations avec les associations de médecins ou avec les représentants des caisses maladie, était-elle un peu plus incommode que ne l'aurait été un(e) ministre socialdémocrate. Mais elle n'attaquait pas publiquement les grandes entreprises pharmaceutiques dont la soif de profit est pour une
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La vache folle
"rouge et verte"
(suite de la dernière page) part très importante responsable des hausses du coût de la santé du fait des prix prohibitifs qu'ils fixent pour les médicaments. Pourtant dès le 16 janvier, le SPD a déclaré qu'après la démission d'Andrea Fischer remplacée par la social-démocrate Ulla Schmidt, le projet de Fischer relatif à une nouvelle loi sur la technologie génétique ne sera pas poursuivi. Dans ce domaine donc, où il n'y a pas (encore) de gros scandale, on se permet même d'effacer le maquillage vert (qui était déjà assez peu visible avant).
La réaction des consommateurs, dans le cas de la crise récente de la vache folle en Allemagne, a été brutale. Les ventes et les prix des viandes bovines ont chuté. Mais les "consommateurs", en fait, ont très peu de pouvoir. Très vite, ils ont appris que dans des saucisses déclarées "de volaille" il y avait aussi de la vache, et pas de la meilleure (le steak, c'est en fait moins risqué que la cervelle, la chair qu'on gratte des os, etc.). Et quand "le consommateur" décide de s'en tenir au poisson, il lit dans les journaux qu'on alimente les truites et les carpes avec la même farine animale (tout le monde est d'accord qu'ils ne sont pas des ruminants !). Pour le reste, personne ne connaît les maladies de demain à cause des substances aromatisantes dans n'importe quel produit nutritif industriel, etc. De toute façon, "le consommateur" a dû lire également dans les journaux a) qu'une alimentation saine, bien entendu, coûtera très cher, et b) que deux millions de bovins, dont 400 000 en Allemagne, vont être tués, sans test ESB, simplement pour faire remonter les prix.
Les propositions les plus "radicales" provenant du nouveau ministère de Renate Künast et du gouvernement SPD-Bündnis 90/Die Grünen (dans ce gouvernement on ne discute même pas si le critère du profit dans la production alimentaire n'est pas en soi une irresponsabilité) auront pour effet, d'après les pronostics les plus optimistes, d'obtenir que jusqu'à l'an 2005 10 % de la production agraire se fera en respectant des critères "écologiques-biologiques" clairement définis. Et ces produits ne vont pas être consommés par les plus démunis - déjà aujourd'hui, même en Allemagne, d'après des sondages reconnus comme représentatifs, 50 % des consommateurs achètent uniquement d'après le critère du prix le plus bas. Et la ligne générale de la politique économique et sociale du gouvernement, en continuité avec celle de Köhl, va agrandir ce pourcentage. Instabilité structurelle
La crise de la vache folle, version allemande, n'a peut-être pas amené une vraie crise gouvernementale. Néanmoins, elle montre l'instabilité structurelle de la politique de gestion du capitalisme contemporain avec une ligne s'efforçant de combiner l'idéologie néo-libérale à l'intégration des syndicats, des mouvements et mécontentements populaires. Cette instabilité a déjà "consommé" sept ministres sous Schröder (et il en reste auxquels ça peut arriver également assez vite, l'un pour son passé de militant d'extrème gauche "musclée" , l'autre pour utilisation des avions de la Bundeswehr pour des voyages plutôt privés, un autre encore pour la banalisation de l'uranium dans les bombes et grenades de l'OTAN aux Balkans...). Rappelons que c'est Oskar Lafontaine qui fut la première "victime", , car il voulait réintroduire quelques éléments de régularisation dans la "globalisation" et la généralisation du capitalisme sauvage. Mais sans grands mouvements contestataires à la clé, sans luttes syndicales ou mouvements de grèves significatifs, ce n'était pas à l'ordre du jour. Pourtant, de part et d'autre, le mécontentement peut rejaillir, et personne ne sait, sur quels problèmes et pour quels objectifs précis. Continuité et spécificité
Fin octobre 2000, à Berlin, des membres de syndicats, de mouvements sociaux, d'associations diverses (pour la paix, pour la protection de l'environnement, etc.) se rencontraient pour discuter du bilan "mi-temps" après deux années de gouvernement "rouge-vert". Dans tous les domaines, la continuité avec le gouvernement Kohl est très claire. Par exemple non seulement les Verts, mais aussi le SPD, avaient promis de mettre fin à l'exportation d'armes, ou au moins de respecter des critères stricts. Mais sous Schröder, l'Allemagne reste le troisième exportateur d'armements au niveau mondial, et ce rôle s'est plutôt renforcé. La "nouvelle morale" ne suffit même pas pour priver l'Etat turc d'armes, entre autres de chars Leopard II (« seulement pour les tester » -sur qui ?) made in Germany. Dans le domaine de la politique extérieure, comme Kohl, Schröder veut faire valoir l'Allemagne comme une puissance de premier plan, débarrassée à tout jamais de son passé.
Allemagne Confronté aux attentats nazis de plus en plus nombreux, ce gouvernement prend l'initiative non seulement de manifestations, mais aussi d'une interdiction du NPD devant la Cour suprême (Verfassungsgericht), mais continue la politique ultra-dure contre les réfugiés - déclarant en même temps (la logique de la "green card") qu'il faut faire entrer en Allemagne les gens, dont on a économiquement besoin. Dans tous les domaines, c'est la même chose, mais les mouvements contestataires piétinent ou se décomposent, ne démarrent pas bien ou s'arrêtent trop vite. Et il n'y a pas de manifestations syndicales comparables à celles des 350 000 à Bonn en 1996, qui voulaient « chasser Kohl ».
Pour le moment, "l'intégration" à la sauce néo-libérale fonctionne. Du fait de l'effet démographique (cette fois-ci, c'est vrai) et de la bonne conjoncture économique, le chômage de masse a connu une certaine baisse. Mais en même temps, tant en ce qui concerne la conjoncture que le chômage, le fossé entre l'est et l'ouest de l'Allemagne se creuse de plus en plus. Les orgies de la privatisation continuent, mais tous les effets n'en sont pas encore ressentis par la masse des salariés.
La différence entre les gouvernements Schröder et Kohl, ce n'est pas seulement et pas en premier lieu la présence des Verts. Dans les questions sociales, ces derniers se positionnent assez souvent à la droite des sociaux-démocrates de souche. La spécificité de ce gouvernement est bien illustrée par le fait qu'il a, très vite et sans adopter une "ligne Lafontaine", installé « l'alliance pour le travail et la compétitivité » qui réunit les sommets du patronat, du mouvement syndical et des représentants du gouvernement. Voilà l'intégration sociale (en termes marxistes : la "collaboration de classes") : il y a quand même un but commun, c'est d'être plus forts que les autres dans la concurrence "mondialisée". Mais c'est pour faire passer quoi, en Allemagne? L'objectif principal semble être celui d'entamer la privatisation des fonds de pension. Une gigantesque source de profits potentiels pour les compagnies d'assurances ! Et c'est un ministre du travail social-démocrate émanant de la direction de l'IG Metall, Walter Riester, qui s'occupe des détails ! Et ce sont les directions syndicales qui se sont chargées de limiter au minimum, et en fin de compte de décourager, le mouvement de contestation contre cette politique, qui pourtant avait bien démarré avec des collectes de signatures, des manifestations publiques et mêmes des grèves d'avertissement.