Par Xavier Rousselin*
Dans les faubourgs de Grozny, pas un seul immeuble n'a été épargné. Mais seuls certains d'entre eux sont complètement démolis. Plus on se rapproche du centre de la ville, plus le niveau de destruction croît. Au centre même, tous les édifices ou presque sont désagrégés. Les murs sont éventrés sur un étage ou plus. Les toits sont défoncés, on ne compte pas les fenêtres dévastées, ni les portes enfoncées. Même l'hôpital n°9 a été bombardé. Pas un seul de ses bâtiments n'a été épargné. Ils ont manifestement été traités comme des objectifs militaires. Le centre de Grozny est un champ de ruine.
Avant la guerre, plus de 500 000 personnes vivaient à Grozny. Il n'y en avait plus que 80 000 au début de l'automne. Il y en a certainement moins encore pendant cet hiver. Les habitants vivent sans chauffage digne de ce nom, dans l'hiver glacial du nord du Caucase. L'eau courante n'est pas rétablie, ni le gaz. Et la majorité de la population de la ville ne reçoit pas d'aide alimentaire.
Les combats sont loin d'être terminés. Dans la ville, les militaires sont omniprésents. Ils sont sur les toits. Ils patrouillent en chars, en jeeps, mais plus rarement à pied. Ils sont à l'entrée de tous les bâtiments publics. Ils filtrent tous les mouvements de personnes et ont mis de gros calibres en batterie. On trouve, sur les principales artères, des check points tous les 500 m. Selon le maire de Grozny, pourtant nommé par les autorités russes, il y a, chaque jour, entre 15 et 20 morts dans la ville. On le voit à la tête des militaires qui ont, manifestement, peur.
Tous les témoignages confirment les exactions des militaires russes. Les camps de filtration fonctionnent encore. Et naissent d'autres institutions destinées à permettre les interrogatoires. On a mis au point le système suivant. On fait creuser des trous où l'on « entrepose » les gens arrêtés pendant 24 ou 48 heures sans leur donner ni à manger, ni à boire. Aux yeux des militaires russes la population tchétchène est suspecte. Cette
Un peuple martyr
Grozny: un des nombreux immeubles (en haut) et le bâtiment de l'hôpital (en bas) guerre n'est pas une guerre entre une armée régulière et des bandes « terroristes » comme l'indique le pouvoir. C'est une guerre qui au nom de la lutte contre le « terrorisme » s'en prend essentiellement à la population civile. C'est elle qui subit les combats. C'est elle qui est massivement déplacée. C'est elle qui est victime des agissements de l'armée russe. C'est ainsi qu'à la fin novembre, les militaires russes ont, pour lutter contre le « terrorisme », détruit avec des bulldozers et des chars les petits étals du marché du centre de Grozny. Ce petit marché était un des signes de la reprise d'une vie moins anormale. On pouvait y acheter des chaussettes, des lampes à pétrole, du savon, des boissons et quelques aliments.
Un conflit impérial à forte odeur de pétrole et de gaz
Cette guerre a pour toile de fond la grandeur impériale de la Russie. Mais on aurait tort de la réduire à une simple quête de puissance d'un pouvoir central en mal d'affirmation. La région est, depuis fort longtemps, stratégique pour la Russie. La partie ouest du Caucase contrôle, depuis l'indépendance de l'Ukraine, l'accès russe à la mer Noire.
L'Est du Caucase concentre de formidables ressources pétrolières. Et le port de Novorossisk est désormais le principal point de sortie, par voie maritime, du pétrole russe. Ce port de la mer
Noire a chargé 670 000 barils par jour en 2000, soit 60 % des embarquements maritimes de pétrole de la Russie.
Le pétrole du bassin de la Caspienne y est normalement acheminé par l'oléoduc Druzhba (Amitié ...) qui traverse le
Daghestan et la Tchétchénie. La compagnie russe qui gère le réseau des pipelines fait construire, avec l'aide de la banque * Xavier Rousselin est un des animateurs du Convoi syndical pour la Tchétchénie — une initiative pluraliste soutenue notamment par divers syndicats (en particulier SUD-PTT et CGT-ONIC), par le Secours Ouvrier pour la Bosnie et par des militants du Comité Tchétchénie... Il est syndicaliste CGT à l'ONIC et revient de Tchétchénie où il a accompagné le premier convoi.
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européenne, un contournement Nord de la Tchétchénie. Actuellement une bonne partie du pétrole de Bakou transite par train, du fait de la guerre.
Mais le problème du transport de l'énergie va connaître au cours des prochaines années des développements importants. La production de la mer Caspienne tant en pétrole qu'en gaz naturel est projetée, en particulier par les Etats-Unis, en forte hausse. La production de gaz naturel du Turkménistan devrait littéralement exploser. Il sera donc nécessaire de construire de nouveaux oléoducs. Par où passeront-ils ? Divers projets s'affrontent. La Turquie fait valoir que le Bosphore est déjà surencombré de navires pétroliers et que cela pose de gros problèmes écologiques. Elle cherche donc à proposer de nouveaux oléoducs passant sur son territoire. Le problème est que ce projet pourrait relancer la guerre entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie. Les Etats-Unis militent, de leur côté, pour une sortie asiatique. Mais le choix n'est pas non plus aisé Les ports d'arrivée du pipeline seraient soit situés en Iran, soit au Pakistan, mais après avoir traversé l'Afghanistan.
On le voit : la guerre en Tchétchénie n'est pas sans conséquences économiques. Elle n'oppose pas des Cosaques nostalgiques de la grandeur de toutes les Russies à des bandes « terroristes » plus ou moins manipulées par les mafias. Des intérêts matériels solides et concrets président aussi aux mouvements des armées russes. L'indépendance de la Tchétchénie
La volonté russe (et pendant 60 ans soviétique) de dominer la région s'est toujours heurtée à la résistance tchétchène. Il a fallu un siècle de guerre aux armées tsaristes pour conquérir ce territoire grand comme la moitié de la Belgique. Et tous les 50 ans les Russes ont lancé de grandes offensives visant à détruire ce petit peuple d'un million d'habitants. En 1944, Staline a déporté la 4.
totalité des Tchétchènes vers le Kazakhstan. Lorsque Eltsine voulait s'emparer du pouvoir central en URSS au moment de son agonie, il a encouragé tous les pouvoirs locaux à prendre autant de pouvoir qu'ils en étaient capables. La Tchétchénie a proclamé son indépendance en 1991 à la suite de l'échec du coup d'Etat de lanaev. L'armée rouge s'en est retirée en y laissant ses stocks d'armes (fort plantureux).
Le processus de privatisation de l'économie en Tchétchénie va avoir exactement les mêmes conséquences que partout ailleurs en ex-URSS. La corruption se développe. L'appropriation privée des moyens de production crée de gigantesques inégalités. Le niveau de vie de la majorité de la population chute de 50 %. Et les mafias en tout genre vont prospérer. Mais le pouvoir russe va médiatiser leurs agissements en Tchétchénie.
Doudaïev, le président tchétchène, est arrivé au pouvoir sur la base d'une poussée nationaliste et démocratique. Il sera élu avec 80 % des voix. C'était une sorte de " père " de la nation tchétchène : il lui a offert son indépendance. Mais, aussitôt arrivé au pouvoir, il va faire sienne l'expression : « Enrichissez vous ! ». Et il est passé aux actes en s'enrichissant au moyen de trafics sur le pétrole et les armes.
Le pouvoir russe et ses généraux n'avaient jamais accepté l'indépendance de la Tchétchénie. Eltsine va engager une première guerre contre la Tchétchénie en décembre 1994. Elle sera un échec cuisant pour les restes de l'armée soviétique. Grozny et la Tchétchénie seront très sérieusement détruits. Mais la Russie sera obligée de négocier et de reconnaître officiellement l'indé pendance de la Tchétchénie. À la suite de quoi Aslan Maskhadov sera élu président de la république tchétchène lors d'élections contrôlées par l'OSCE. Trafics de pétrole et d'armes
Sur le plan économique l'après-première guerre sera marqué par l'absence de toute politique de reconstruction. Le seul développement économique qui interviendra sera parasitaire : trafics de pétrole et d'armes. On estime que seul 10 % de la population occupait un emploi légal. Les salaires et les pensions des fonctionnaires n'étaient plus payes.
On trafiquait sur les armes, sur le pétrole. Les prélèvements directs de pétrole sur les pipelines, initialement prévus par des accords commerciaux, s'opéraient de manière de plus en plus sauvage. L'Etat tchétchè ne, qui n'avait jamais eu grande consistance s'est délité. La criminalité s'est développée et les enlèvements sont devenus monnaie courante. Il y aurait eu jusqu'à 2 000 personnes détenues illégalement en Tchétchénie. Au même moment les travailleurs des ONG devenaient des proies de choix pour les pre neurs d'otages. 6 membres de la Croix-rouge seront assassinés en 1996, et 4 techniciens des télécommunications anglo-saxons seront décapités en décembre 1998
Cette période sera aussi marquée par l'apparition du courant wahhabite. Il proclame une version fondamentaliste de l'islam. Il a été constitué au début des années quatre-vingt-dix par des pèlerins de retour de La Mecque. Cette forme d'islam est très différente de l'islam très tolérant (par rapport à l'alcool en particulier) qui avait cours en Tchétchénie jusqu'à cette époque. Les wahhabites connaîtront un certain succès : ils ont de l'argent. Certains les accusent d'être financés et manipulés par les services secrets russes. Mais ils bénéficient, aussi, à n'en pas douter, de pétrodollars. Et dans le chaos de la Tchétchénie des années 95-99, l'argent est quelque chose de rare. Les wahhabites recrutent d'autant mieux qu'ils peuvent verser des salaires à ceux qui les rejoignent. Ils se lancent dans le combat politique et réussiront à imposer au gouvernement la reconnaissance légale de la Charia.
L'indépendance commence alors à se retourner contre le peuple tchétchène. Elle devait apporter plus de liberté et elle est en passe d'imposer des lois réactionnaires contraires aux traditions tchétchènes de tolérance. Et Poutine arriva...
Au cours de l'été 1999, Eltsine remercie son troisième Premier ministre de l'année. Il investit Poutine et celui-ci annonce une lutte sans merci contre les bandits tchétchènes.
Fort des enseignements de la première guerre de Tchétchénie et des frappes de l'OTAN contre la Serbie, le Kremlin ordonne un déluge de bombes sur Grozny. La ville, où vivent encore 40 000 personnes, tombera après quatre mois de bombardements intensifs.
La majorité de la population de Tchétchénie a fui les combats et a été accueillie en Ingouchie. On a compté jusqu'à 600 000 réfugiés. Malgré le retour de certains d'entre eux, il reste environ 160 000 réfugiés en Ingouchie et 170 000 en Tchétchénie même soit 35 % de la population tchétchène totale. La majorité d'entre eux (110 000) est hébergée par la population ou réside dans des lieux d'installation spontanés (27 300). 22 700 personnes vivent dans les camps de réfugiés " officiels " en Ingouchie Complicité occidentale
Depuis le début de la guerre, les grandes puissances n'ont cessé d'accorder leur soutien à la belliqueuse entreprise de Poutine. Malgré quelques condamnations verbales des excès de l'armée russe, les puissances occidentales ont laissé le gouvernement russe mener cette guerre comme il l'entendait. Le sommet UE-Russie qui s'est tenu à Paris début novembre a permis de normaliser les relations entre la France et la Russie.
Le 25 janvier 2001, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, qui avait suspendu, en avril 2000, le droit de vote de la délégation de Russie pour protester contre les violations des droits de l'homme en Tchétchénie, a décidé de lui rendre tous ses droits. Les pressions des gouvernements européens sur les délégations ont été très fortes. Ils considèrent que cette affaire de Tchétchénie ne doit pas troubler le cours paisible des relations nouvelles entre les grandes puissances européennes et la puissance russe.
Tout se passe comme si la division de l'Europe perdurait. La frontière entre l'Est et l'Ouest a certes changé, mais chaque camp reste maître chez lui. Avant-hier les chars soviétiques pouvaient entrer à Budapest ou à Prague, sans que les gouvernements " démocratiques " ne s'en émeuvent outre mesure. Hier l'OTAN s'est arrogée le droit de bombarder la Serbie, sans que les protestations russes ne modifient d'une quelconque manière le déroulement des " frappes ". Aujourd'hui l'armée russe peut bombarder la Tchétchénie sans qu'aucun des gouvernements des pays de l'OTAN ne fasse de cette affaire un abcès de fixation. On imagine quelle aurait été la réaction occidentale si Milosevic avait employé de telles méthodes contre le Kosovo...
Tous les "démocrates sincères" de Blair, à Chirac, en passant par Clinton ont au contraire fait assaut de politesse vis-à-vis du nouveau président de la République russe, saluant qui sa modernité, qui son sens de l'humour, qui sa jeunesse. Le chef du MEDEF français a, lui, découvert « un homme très direct, très sportif d'allure, qui est jeune, qui a l'air en pleine santé, plein de dynamisme et très accessible. »
Car la Russie est aussi en train de devenir une sorte d Eldorado pour les investisseurs internationaux. Le pouvoir affirme sa force redonnant confiance aux détenteurs de capitaux. Il prépare une réforme du code du travail qui supprimera tous la plupart des droits des travailleurs russes. En Octobre dernier, en accueillant Poutine à Paris, Chirac notait : « Je voudrais saluer les réformes structurelles ambitieuses décidées par votre Gouvernement pour favoriser l'initiative privée et pour stimuler l'investissement. » Ernest-Antoine Seillière, l'a souligné de la manière la plus claire : « Avec l'arrivée du président Poutine et sa ferme volonté de remettre la stabilité dans le système russe, les affaires françaises sont aujourd'hui beaucoup plus intéressées et ont beaucoup plus d'espoir de pouvoir investir sur le long terme dans des conditions beaucoup plus stables. // y a un changement incontestable d'atmosphère ». Et cette stabilité-là vaux bien une petite guerre. Quelle solution ?
Du point de vue russe, la guerre en Tchétchénie est dans une impasse. L'armée russe s'embourbe. Elle évolue dans une situation qui lui échappe. Les méthodes de la guerre totale poussent la majorité des hommes tchétchènes vers les combats. La totalité des hommes de 14 à 65 ans est considérée, par l'armée russe, comme potentiellement combattante. La majorité d'entre eux n'a de choix pour survivre, qu'entre rejoindre les camps de réfugiés ou les combattants. Si la supériorité militaire russe est établie, elle reste incapable de stabiliser la situation, y compris à court terme.
La conclusion est que seule une solution politique peut mettre fin à la guerre. Et qu'une telle solution politique ne peut émerger que dans la reconnaissance de la légitimité du président tchétchène démocratiquement élu, Aslan Maskhadov. L'ouverture de négociations avec lui est le seul moyen d'envisager un processus de paix. La paix ne peut être établie qu'en reconnaissant le droit des Tchétchènes à l'autodétermination. Convoi syndical
C'est dans ce contexte que des syndicalistes français ont décidé de mettre en place un convoi syndical pour la Tchétchénie afin d'apporter aux réfugiés tchétchènes 22 tonnes de farine. Cette opération s'est située dans le prolongement d'opérations identiques qui avaient été menées en Bosnie et au Kosovo. Elle s'est appuyée sur deux syndicats (Sud PTT et la CGT de l'ONIC), sur une association (le Secours Ouvrier pour la Bosnie) et sur des militants du comité Tchétchénie.
La route a été longue (plus d'un mois au total), semée d'embûches (11 jours d'attente en douane par exemple), encombrée de tracasseries policières (plus Hopital de 17 000 roubles d'amendes diverses), mais la farine a pu être acheminée à destination. Elle a été distribuée en Tchétchénie, par des ONG indépendantes des autorités russes, à des réfugiés qui n'avaient reçu aucune aide alimentaire depuis trois mois. Ce convoi n'avait pas pour seul objectif d'apporter de l'aide syndicale aux
réfugiés. Il avait aussi pour ambition de nouer des contacts avec les syndicats de la fédération de Russie qui s'opposent à la guerre. Et de témoigner de la situation d'abandon des réfugiés. Syndicats russes contre la guerre
Au moment du passage du convoi à Moscou, nous avons pu avoir une discussion de plusieurs heures avec des syndicalistes de petits syndicats radicaux (Zachtchita, Sotsprof, Soviet ouvrier). Les échanges ont porté tant sur la situation syndicale en Russie que sur leur position vis-à-vis de de la guerre.
Pour eux, en Russie, le mouvement ouvrier n'est pas d'un seul bloc. Il y a, certes, beaucoup de chauvinisme. Mais les syndicats les plus radicaux et indépendants sont clairement contre la guerre en Tchétchénie, bien que, malheureusement, les ouvriers russes n'aient aucun moyen de communiquer avec les travailleurs tchétchènes.
Les syndicalistes radicaux analysent la
Camp de Spoutnik guerre comme un conflit d'intérêts entre les nouveaux riches russes et les barons de Tchétchénie. Ils estiment que les guerres intercommunautaires (nombreuses en Russie) sont organisées par l'État. On dit aux gens de se préoccuper du problème tchétchène et non de leurs problèmes quotidiens. Le pouvoir s'est ainsi créé une nouvelle virginité. Ce n'est pas la guerre des peuples, c'est la guerre du Capital, en l'occurrence, du pétrole.
Ils expliquent qu'il y a 10 ou 15 ans, à Moscou, on vantait l'hospitalité caucasienne. Maintenant, on parle des gens du Caucase comme s'ils étaient des criminels, des bandits. Mais le regard des simples gens est en train de changer. Le peuple en a assez de cette guerre. Les mères ne veulent plus que leurs fils soient utilisés comme chair à canon. Désormais l'opinion publique demande que les troupes russes soient rapatriées et qu'on laisse les Tchétchènes régler leurs comptes entre eux. Les troupes fédérales actuelles ne sont pas seulement composées de mercenaires. Elles comprennent aussi des appelés qui vivent dans des conditions très dures, pour des salaires minimes.
Malgré leur opposition à la guerre, ces syndicalistes radicaux pensent que l'indépendance de la Tchétchénie n'apportera rien de bon au peuple tchétchène. La Tchétchénie, estiment-ils, n'a pas de ressources suffisantes pour survivre. Elle ne sera qu'une marionnette aux mains des grandes puissances. Mais ils pensent aussi que la Tchétchénie est profitable à la politique impérialiste de la Russie, sinon elle aurait été abandonnée depuis fort longtemps. La réforme du code du travail
En Russie, les syndicats sont menacés dans leurs garanties et droits légaux par une attaque en règle contre le code du travail. Le code actuellement en vigueur est hérité de l'époque soviétique. Le projet gouvernemental fait passer la journée de travail de 8 à 12 heures. Il encourage la flexibilité, le travail sur plusieurs postes. Il légalise le non-paiement des salaires, enlève toute garantie d'emploi pour les syndicalistes et réduit le licenciement à une simple formalité. Les différentes fédérations syndicales sont partagées sur le type de bataille à mener à cette occasion. La FNPR (ex-syndicats officiels) a mis au point un projet alternatif qui risque de servir de tremplin à l'adoption des propositions gouvernementales légèrement remaniées.
Les syndicats alternatifs sont tous engagés, à des degrés divers, dans un combat contre la détérioration de la législation du travail. Certains soutiennent un troisième projet alternatif renforçant les droits et garanties des travailleurs, le projet dit " Avaliani-Shein ".
Les syndicats alternatifs ont mené de nombreuses actions de protestation, dont deux mobilisations nationales (le 17 mai et le ler décembre). Mais, peu sensibilisés aux aspects juridiques, les salariés se mobilisent faiblement, car, dans la plupart des entreprises, la FNPR leur enjoint d'attendre patiemment que le conflit se règle par des pourparlers au sommet.
Mais quel que soit le syndicat, ils ont tous beaucoup de difficulté à sortir des tenailles qui les emprisonnent entre les tentacules du pouvoir et la méfiance des salariés. Certains syndicalistes y parviennent néanmoins, par un travail de sensibilisation, d'information et d'édification patiente de solidarités collectives. Ils déploient leurs efforts dans l'obscurité des murs de l'entreprise et parfois parviennent à créer une dynamique de rassemblement régional. Des cas de ce genre ont été signalés par exemple à Astrakhan, autour de Zachtchita (la Défense), à Nijni-Novgorod, autour du Comité des ouvriers de Russie, ou à Togliatti, autour du syndicat "Edinstvo" (Unité, affilié à Sotsprof) et de l'usine automobile GAZ (Lada), ou encore dans les mines sibériennes, autour de la Confédération du Travail de Sibérie. Situation des réfugiés
Un des autres objectifs du convoi syndical était de témoigner de la situation des réfugiés en Ingouchie. Nous avons pu visiter plusieurs camps.
A la sortie de Sleptsovska, se dresse, en rase campagne, le camp de Spoutnik. Il est proche de la frontière avec la Tchétchénie 8 954 personnes vivent là, sous des tentes militaires en très mauvais état. Une école a été construite dans 4 tentes. Une garderie, animée par PHO (l'ONG polonaise) fonctionne très convenablement.
Deux nuits avant notre passage, 4 tentes avaient flambé suite à une fuite de gaz. Il y avait eu quelques blessés. Les familles ont dû se séparer pour trouver de la place dans les tentes aux alentours. Le point d'eau se trouve à l'entrée du camp, les toilettes autour. Il
a été construit un système de conduites de gaz pour chauffer les tentes, et au milieu de chacune d'elles, un poêle permet la cuisson de quelques denrées.
Nous sommes accueillis par plusieurs femmes du camp et le cercle s'élargit très rapidement. Ces femmes nous crient leur désespoir face au silence des occidentaux. Et pourtant, dès qu'elles apprennent que nous sommes français, elles nous remercient chaleureusement d'être ici avec elles. Merci aux personnes qui manifestent devant l'ambassade de Russie à Paris, et qui soutiennent le peuple tchétchène, nous disent-elles.
Certaines pleurent la perte de leur famille, de leurs fils et maris, emmenés de force par l'armée fédérale. Elles ont vu leurs filles être violées. Leurs enfants sont traumatisés. « Seuls les Russes peuvent tuer ou torturer des enfants » nous disent-elles. Quelques hommes arrivent. Ils nous disent qu'ils sont prêts à retourner en Tchétchénie pour se battre, pour se venger. L'un d'entre eux nous dit : « Regardez dans quelles conditions nous vivons. Je suis sûr qu'en France, les chiens sont mieux traités que nous ! » Tout près Pharmacie d'ici, nous entendons les bombes tomber à intervalles réguliers. Les femmes nous disent : « Ils veulent que l'on retourne chez nous, mais comment voulez-vous ? Les Russes n'arrêtent pas de bombarder ce qui reste de notre pays ».
Khazan Timiyeva et Zaina Idigova nous invitent sous leur tente. 17 personnes y vivent dont une petite fille de 22 jours. Elle se prénomme Mecqua (La Mecque), en signe d'espoir. Dans cette tente mesurant approximativement 20 mètres carrés, il y a 6 lits dont 2 superposés. Le parterre est en bois. Quatre enfants sont là qui mangent des croûtons de pain dur. Un peu plus tard, une petite fille arrivera devant sa mère en lui disant qu'elle a faim. Pour toute réponse, elle s'entendra dire qu'il n'y a rien à manger pour l'instant. Malgré ses pleurs, rien ne changera la situation.
Trois ONG travaillent à Spoutnik : l'Islamic Relief, pour les aides alimentaires,
Le camp de Bart, vue d'ensemble PHO (l'ONG polonaise), pour le jardin d'enfants et Médecins de Monde, qui a ouvert un petit centre médical
Les denrées suivantes sont distribuées (ration pour quatre personnes et pour 10 jours) : lait en canettes, 2 kg de tarine, 2 kg de sucre, 2 kg de pâtes, 1 bouteille d'huile, 2 kg de riz, 1 kg de sel, 1 boîte d'allumettes, 2 bougies. Le pain est distribué de temps en temps. Elles ajoutent « on ne jette rien »... On veut bien les croire...
Une des deux femmes qui a 8 enfants à charge nous racontera en sanglotant qu'elle a déjà dû avoir des relations sexuelles avec un homme pour pouvoir nourrir ses enfants.
Au sortir de la tente, nous entendons de la musique dans une tente voisine. Des jeunes adolescentes écoutent des chansons et dansent. À côté, des petits garçons jouent avec des morceaux de bois ou se balancent... La vie continue malgré tout. Le camp de Bart
Le camp de Bart est plus proche de Nazran et est situé en contrebas d'une route. Dans chaque tente vivent une trentaine de réfugiés, femmes, hommes et enfants mélangés. Dans les tentes plus grandes, on peut dénombrer jusqu'à cinquante personnes. • Éducation : Une école a été construite ; les enfants de 7 à 12 ans et demi y sont reçus, soit environ 600 enfants. Une nouvelle école devait être construite pour les adolescents avant le ler janvier 2001. L'organisation Hilfswerk Austria (1) est responsable de la construction et a obtenu des financements par ECHO (2).
Globalement la situation scolaire des réfugiés est la suivante. 32 000 enfants réfugiés ont entre 7 et 12 ans. Seuls 12 000 peuvent aller à l'école. Les autres ne reçoivent aucune instruction du fait de la faiblesse des aides internationales. Le taux de scolarisation des enfants de plus de 12 ans est plus faible encore. La situation des enfants d'âge préscolaires est également redoutable. Sur les 20 jardins d'enfants existant en Ingouchie avant la guerre, 14 sont partiellement ou totalement occupés par des réfugiés. • Aide alimentaire : Seuls deux ONG - le Danish Refugees Council (3) et Hifswerk — travaillent dans le camp de Bart. Elles distribuent 3,5 kg de riz, 4,5 kg de sucre, 1 litre d'huile et 13,5 kg de farine, par mois et par personne. Il n'y a ni viande, ni lait. Les légumes et les fruits ne sont distribués qu'aux enfants de 1 à 7 ans et, qui plus est, irrégulièrement. Les 1370 enfants de moins de 6 ans reçoivent aussi de la nourriture en petits pots. La Croix-rouge distribue du pain (260 grammes par jour et par personne). Les cuisines collectives ne fonctionnent plus, mais Emercom considère qu'elles sont en état de marche et refuse de les réparer. Les habitants du camp sont excédés de cette situation. • Chauffage : Les tentes sont chauffées par des poêles plus ou moins efficaces. Les couvertures et les matelas manquent. L'association autrichienne a promis de construire un système de chauffage au gaz de ville. • L'eau : La situation hygiénique est désastreuse. La Croix-rouge apporte de l'eau potable chaque jour et Emercom a construit une ligne d'eau à travers le camp avec plusieurs robinets. Pendant les mois d'été, les réfugiés ont manqué d'eau potable. L'autre problème semble être le lavage des vêtements. • Les sanitaires : Il y a 2 cabines comptant chacune 12 douches, soit 24 douches pour 6318 personnes. Les toilettes pour femmes sont fermées parce que pleines. Et l'état des toilettes pour hommes est épouvantable. Le problème vient de ce qu'il n'y a pas assez de toilettes compte tenu de la population du camp. Ironiquement, on nous répond que comme les cuisines ne marchent pas, ils n'ont pas besoin de toilettes. Ils se plaignent également du manque de poubelles. • Santé : L'état de santé des réfugiés, aussi bien physique que psychique, est alarmant. Il 1. C'est une ONG autrichienne. 2. L'organisme humanitaire de l'Union européenne. 3. C'est la principale ONG opérant en Tchétchénie et en Ingouchie.
y a une infirmerie avec un docteur ingouche et une seule infirmière. La distribution des médicaments est très aléatoire. Il y a une épidémie d'hépatites et une autre de tuberculose. Pour séparer les tuberculeux des autres réfugiés, on les regroupe dans des tentes qui leur sont réservées. La gale se développe et des réfugiés souffrent d'anémie en raison du manque de vitamines.
L'approche d'un nouvel hiver sans chauffage suffisant et sans alimentation correcte risque d'être catastrophique. « Des personnes vont bientôt mourir sans avoir reçu de soins » nous dit Ruslan. Une aide internationale dérisoire
L'aide internationale apportée aux réfugiés tchétchènes est tragiquement faible. Les comparaisons avec l'aide (fort justement) apportée au Kosovo montrent le cynisme occidental. ÉCHO avait débloqué entre le 1 juillet 1999 et le 30 juin 2000, 196 millions d'euros pour le Kosovo. Elle a mobilisé 61 millions d'euros pour la même période des années 2000-2001, toujours pour le Kosovo. Pour la Tchétchénie, elle n'a trouvé en 2000-2001 que 7,4 millions d'euros dont apparemment seuls 5,6 ont été effectivement mobilisés.
A Prishtina en novembre 1999 326 organisations internationales opéraient. Il y en a en tout et pour tout 13 à Grozny en novembre 2000
Le système de l'ONU (4) a sollicité, en 2000, ses donateurs pour le Caucase-nord à hauteur de 52,3 millions d'US $. Sur cette somme, il n'avait reçu fin novembre que 40 millions soit 78 % des besoins estimés par lui. Pour l'année 2001, l'ONU ne demande plus à ses donateurs que 44,8 millions d'US $, soit une diminution de 14 %. Et l'ONU va même plus loin, puisqu'elle affirme dans son rapport pour 2001 que « les besoins primaires des populations déplacées en Ingouchie, en nourriture, en eau, en matière 4. HCR, UNICEF, PAM, OMS, FAO, UNDP, UNFPA, OCHOA. 5. Témoignage recueilli par Médecins du Monde.
d'accueil, de santé comme en matière sanitaire, sont couverts. »
La situation des populations en
Tchétchénie même est encore bien pire.
Alors que l'ONU estime que 190 000 personnes sont « vulnéseules rables
»
130 000 reçoivent des aides alimentaires.
Toutes les autres ne reçoivent rien. À Grozny, la situation est particulièrement délicate. La population n'a pas ou très peu de travail.
Elle n'a pas la possibilité de vivre des productions du jardin. Et comme la ville est truffée de mines, la simple recherche de bois de chauffage (pourtant indispensable pour survivre dans l'hiver glacial du
Caucase), est une activité à très haut risque. Un jeune garçon de 13 ans raconte : « On a creusé avec mon père, on a vu la mine, on a commencé à arracher les câbles et il y a un câble qui est resté. Il y avait des briques et mon père m'a dit de poser la mine sur les briques à côté. J'ai glissé sur la troisième brique, et c'est là que ma jambe a glissé, j'ai marché sur la mine et ça a explosé. J'ai cru que ma jambe n'avait pas explosé, j'ai cru que c'était la brique qui avait explosé. J'ai voulu courir et je suis tombé. Et c'est là que j'ai compris que j'avais explosé.
J'ai commencé à ramper vers l'asphalte, je suis arrivé à l'asphalte, j'ai commencé à crier.
Tout le monde s'est rassemblé autour de moi, ils ont trouvé une corde et ils m'ont fait un garrot autour de la cuisse. J'ai perdu une jambe. Ils vont m'en mettre une autre
J'aimerais avoir ma jambe. » (5)
Les organisations internationales mettent en avant les risques d'enlèvements et d'assassinats comme justification de leur si faible activité. Le 9 janvier, Kenneth Gluck, un des volontaires de Médecins Sans
Frontières, avait été enlevé par des hommes armés. Il prenait part à un convoi humanitaire qui avait été attaqué, dans l'ouest de la
Tchétchénie, par des hommes à véhicules non identifiés bord de
Immédiatement après, tous les représentants des organisations de l'ONU ont quitté Nazran pour se rendre à Vladicaucase, capitale de l'Ossétie du Nord, située à quelque trente kilomètres. La plupart des
ONG ont annoncé la suspension de leur activité. Ce qui signifie concrètement que la distribution des aides alimentaires a cessé et que l'approvisionnement en eau de Grozny a été momentanément interrompu.
Personne ne sait qui est responsable de cet enlèvement. Il n' a pas été revendiqué. Mais le commandant des troupes russes en Tchétché-nie, V. Baranov, pose directement la question de la responsabilité des autorités russes lorsqu'il affirme « contrôler à 100 % le territoire tchétchène ». La situation reste ainsi confuse. Le journaliste russe Babitsky avait été libéré par les Russes de même que le journaliste français Brice Fleutiaux. Ainsi les connexions entre les « bandits » tchétchènes et les forces militaires russes sont étonnantes.
En tout état de cause, la décision de priver quelque 300 000 Tchétchènes rétugiés en Tchétchénie et en Ingouchie est criminelle. Il est inadmissible de punir les réfugiés pour un enlèvement aux origines, pour le moins, confuses. Cette célérité dans la fuite, en particulier des représentants des organismes de l'ONU (qui disposent du maximum de moyens pour assurer leur sécurité), est une nouvelle illustration de la soumission de l'aide humanitaire aux désiratas des autorités russes. En suspendant les distributions, ces organisations prennent le risque de participer à la stratégie russe faisant de tout Tchétchène un « bandit » en puissance. Elles punissent, elles aussi, le peuple tchétchène. Elles le rendent collectivement et, en quelque sorte, « génétiquement » responsable du développement de la corruption, d'activités mafieuses ou criminelles, dont les sources sont pourtant la privatisation, la mise en coupe réglée de toutes les richesses par les intérets prives et la guerre.