Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

Odyssée 2001

· Inprecor n° 455, février 2001 · p. 9-13 · 5 399 mots

Chine

Par Livio Maitan* ans les bilans qui ont marqué le début de la nouvelle année, la République populaire de Chine a occupé une place de choix. A Washington, des représentants de l'establishment lui-même semblent absolument convaincus que la compétition majeure à l'échelle internationale dans les prochaines décennies se déroulera entre les Etats-Unis et la Chine. Plus généralement, on s'interroge sur l'évolution socio-économique du pays le plus peuplé du monde et plus particulièrement sur les conséquences possibles de l'entrée de Pékin dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Sans revenir sur toute la problématique que notre revue a abordée au cours des dernières années (1), nous essayerons de faire le point sur les développements de la dernière année et de saisir les tendances qui émergent à la suite des transformations économiques qui se poursuivent et les effets qui se précisent dans le tissu social. A la veille de l'entrée dans l'OMC

Rappelons tout d'abord que, comme il fallait s'y attendre, les taux de croissance sont désormais à un seul chiffre : 7 % en 1999 et autour de 8 % dans l'année qui vient de se terminer. L'année 2001 marque le début du dixième plan quinquennal : comme l'a rappelé Li Peng, on y projette une croissance autour de 7 % en moyenne. Pour contrecarrer le danger d'un ralentissement au cours de cette année, le gouvernement envisagerait d'avoir recours encore une fois à des stimulants du type "keynésien" (qui, selon le Financial Times, pourraient atteindre 18 milliards de dollars).

Dès maintenant un effort majeur est projeté pour assurer le développement des provinces occidentales retardataires. A plus long terme on projette un redoublement du produit national brut (PNB) à l'échéance de 2010. Même en faisant abstraction des réserves de certains spécialistes selon lesquels les données officielles seraient normaterroger sur le bien-fondé de ces prévisions sera encore plus conditionnée par les vicissitudes de l'économie capitaliste mondiale, pecter les paramètres de ce qui subsiste de la planification fixée à Pékin.

Etats-Unis sont devenus les premiers importateurs de produits chinois. La question se pose donc de savoir dans quelle mesure le

Le président chinois Jiang

Zemin en colère face aux journalistes de Hong Kong, trop curieux...

* Livio Maitan est membre du

Secrétariat unifié de la IVe

Internationale.

1. Cf. les articles de Roland Lew

(Inprecor n° 413 de mars 1997), de Lau Yu Fan et de Zhang Kai

(Inprecor n° 443/444 de janvierfévrier 2000) et de Livio Maitan

(Inprecor n° 419 de décembre

1997, n° 423 d'avril 1998 et n° 436 de juin 1999).

2. Selon les accords, les droits de douane pour les produits industriels devront passer de

Odysée 2001 ement surévaluées de 2 à 3 %, on peut s'indans la mesure où l'économie chinoise est et laquelle, cela va de soi, n'est pas tenue à res-

Il suffit de rappeler à ce sujet que les ralentissement de l'économie nord-américaine — à plus forte raison une éventuelle récession - pourrait affecter l'économie chinoise et notamment sa balance des paieprises ments. Qui plus est, si la Chine est admise dans l'OMC, elle devra, justement dans les cinq prochaines années, réduire sensiblement les différentes mesures de protection

(tarifaires et/ou fiscales) qui existent à l'heure actuelle (2). Quelles en seront les retom-

50 % a 24,6 % agricoles de 31,8 % à

14,5 %. Plus particulièrement, les réductions les plus importantes concerneront les vins — de 65 % à 12 % — et l'automobile — de 80 % à 25 % (les tarifs sur certaines voitures passeront en l'espace de cinq ans de

63,5 % à 25 %). Par ailleurs, les compagnies étrangères devront plus utiliser en partie des matériaux ou des composantes locaux pour leur produc-

Chine bées dans des secteurs économiques nationaux aujourd'hui plus ou moins équilibrés et quelles seront les conséquences des restructurations qui s'avèreront nécessaires ?

Pour prendre quelques exemples, selon des experts en la matière, parmi les 126 entreprises du secteur de l'automobile — dont la production reste, par ailleurs, très modeste - seules 40 seraient en condition de survivre. En ce qui concerne le secteur alimentaire, selon l'un des responsables à Pékin, Li Shijng, ne pourraient se maintenir que la moitié des 10 000 entreprises existantes. Les difficultés risquent de s'avérer encore plus graves pour l'agriculture, qui, rappelons-le, occupe encore une nette majorité de la population active. Si l'on a à l'esprit que chaque personne active dans ce secteur dispose en Chine de 0,1 ha, alors qu'elle dispose de 0,5 ha en Europe et de 1,4 aux Etats-Unis, et qu'en fait une grande partie de l'agriculture reste gérée sous forme d'économie familiale, on comprend l'affirmation du chercheur chinois Hawn Xu : « La Chine ne pourra pas rivaliser avec les entredes Etats-Unis, du Canada et d'Australie : le déclin du secteur agricole n'est qu'une question de temps ». La baisse de la productivité agricole est, d'ailleurs, à l'origine du phénomène apparemment paradoxal de l'abandon de terres alors qu'il existe une pénurie de surfaces cultivables (3). Il est donc probable que des transformations particulièrement douloureuses se produisent dans ces campagnes où, par ailleurs, il existe depuis assez longtemps le phénomène d'une vaste population "excédentaire" , en partie flottante, ou d'une population active sous-employée. Finalement, il est difficile de prévoir dès maintenant quel sera l'apport au PNB des sociétés étrangères et dans quelle tion manufacturière en Chine ; des sociétés 100 % étrangères ne seront plus obligées d'exporter au moins la moitié de leur production ; des compagnies étrangères pourront acheter jusqu'à 25 % des réseaux de téléphones portables dès l'entrée de la Chine dans l'OMC et jusqu'à 49 % trois ans plus tard ne 3. L'abandon de terres et l'exode rural sont stimulés aussi par des impôts locaux excessifs, parfois tout à fait arbitraires.

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Chine mesure celles-ci pèseront sur les choix du gouvernement lui-même. Pénétration croissante du capital étranger

Cette question est d'autant plus pertinente que la présence du capital étranger dans le pays ne cesse de s'étendre sous des formes multiples. L'année 2000 avait déjà marqué une relance par rapport à un certain ralentissement de la période précédente. Il y a eu, entre autres, un déplacement de capitaux de certains pays du Sud-est asiatique vers la Chine qui recevrait désormais plus de 60 % des investissements destinés aux pays sous-développés de la région.

L'année dernière, des puissantes compagnies pétrolières comme Exxon Mobil, BP Amoco et Royal Dutch Shell, qui auraient acheté des actions de China Petrochemical Corporation (Sinopec) pour un montant de 1,8 milliard de dollars, ont montré de plus en plus leur intéret à l'égard de la Chine. D'autre part, Sinopec aurait émis des actions sur les marchés internationaux pour un total de 3,8 % milliards de dollars (3.4 selon d'autres sources). Des actions ont été émises sur les marchés internationaux par la société des télécommunications China Unicom, alors que pour sa part China Mobile, le plus important opérateur de portables, qui avait projeté une émission d'actions pour 6 milliards de dollars, chiffre record pour une société du secteur d'Etat, aurait finalement obtenu des résultats trois fois plus importants (50 % en provenance des USA, 30 % de l'Asie, 20 % de l'Europe). Globalement, 9 milliards de dollars d'actions auraient été émis sur les marchés internationaux pendant es six premiers mois de l'années 2000. Ajoutons, par ailleurs, que désormais on mise à impliquer le capital étranger dans les opérations ardues de restructuration des entreprises étatiques déficitaires. Le problème de ces entreprises subsiste, même si, selon les sources officielles, des progrès ont été réalisés (4).

Comme l'on sait, de nombreuses banques étrangères opèrent dans le pays depuis lontemps, bien qu'avec toute une série de limitations. Cette présence est maintenant assez significative dans la métropole de Shanghai, où ces banques sont autorisées à concéder des prêts, à recevoir des dépôts, à participer au marché des échanges au nom de joint ventures de sociétés étrangères et de sociétés du secteur d'Etat. Elles assume4. Cf., par exemple, Beijing Information n° 44, 2000. 5. Cf. Beijing Information n° 49, 2000, p.16. 6. The Economist du 23 décembre 2000. Sur les vicissitudes boursières en Chine cf.. entre autres, International Herald Tribune des 22 n° 42, 2000).

raient 50 % du financement du secteur commercial. Un autre secteur important a été ouvert à des sociétés étrangères, celui des assurances. Par exemple, fin octobre, après une visite du commissaire européen

Pascal Lamy, Ma Yongwei, président de la

Commission pour la réglementation des assurances, a déclaré que, même avant son entrée dans l'OMC, la Chine était disposée à admettre sur ce marché sept compagnies de l'Union européenne. Des groupes étrangers pourraient être impliqués même dans la mise en cuvre de fonds de pensions :

pas besoin de souligner la valeur presque symbolique d'une telle démarche. Zhu Li, président de Galaxi Securities, société d'avant-garde du secteur, a souhaité une participation étrangère allant jusqu'à

33 %.

Il faut ajouter que commencent à opérer aussi des banques privées chinoises. La première de ces banques,

Musheng, a attiré l'attention des investisseurs au point qu'elle a pu ramasser

495,4 millions de dollars, plus de cent fois son offre initiale et que ses actions ont accru leur valeur de 57 %. Autre exemple de l'impulsion au secteur privé, sur un autre terrain : le ministère de la

Construction a projeté pour la ville de

Pékin des mesures visant à « encourager les entreprises non publiques à entrer dans le secteur du transport public urbain » (5).

Des nouveautés ont été annoncées également en ce qui concerne les

Bourses. Les deux Bourses existantes, celle de Shanghai et celle de Shenzhen, ont eu jusqu'ici les mêmes compétences bien qu'avec des opérations d'une ampleur très différente. On prévoit désormais d'éliminer la distinction entre actions A. destinées aux investisseurs chinois, et actions B, destinées aux étrangers. La Bourse de Shanghai devrait accomplir toutes les opérations alors que celle de Shenzhen devrait s'occuper des actions du type de celles du Nasdaq à Wall

Street. Selon Craigh Smith du New York

Times, seraient intéressés au marché des actions 50 millions de Chinois, donc plus que dans n'importe quel autre pays à l'exclusion des Etats-Unis. Si on tient compte en même temps que les dépôts bancaires personnels atteindraient 800 millions de dollars, on pourrait en conclure, selon Craigh Smith, que « les marchés chinois ont le potentiel pour financer un boom du secteur privé ».

7. Selon le Financial Times (28 et 29 décembre 2000 et du 2 janvier décembre la valeur boursière de

2001. Depuis l'automne 2000 a été envisagée plus concrètement la mise

China Mobile à elle seule aurait en place « d'un deuxième marché dépassé à un des valeurs, indépendant des marvaleur des marchés de Malaisie, chés principaux de Shenzhen et de

Thailande et Philippines dans leur

Shanghai - (Beijing Information ensemble. Quant aux déceptions, Le

Monde (29 décembre) mentionne,

D'après The Economist c'est le marché boursier chinois qui a été le plus performant l'année dernière (6).

Il n'est pas facile de dresser un tableau d'ensemble du poids respectif des grands secteurs économique. Des données récentes comme celles que nous avons signalées confirment que la présence du capital étranger n'est pas du tout marginale et que la

Chine est de plus en plus intégrée dans le marché mondial capitaliste. Si l'on en croit des données avancées par différentes

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First independent trade union in China sources - dont un rapport de la

International Finance Corporation - en

1998 le secteur privé aurait représenté 33 % du PNB et le secteur d'Etat 37 %. Quant au secteur collectif non étatique, il est loin d' être homogène, en incluant en fait un pourcentage non négligeable d'entreprises privées. Il est tout à fait vraisemblable que l'évolution depuis 1998 ait renforcé davantage le rôle du secteur privé. Quoiqu'il en soit, ce secteur est le plus dynamique, avec un taux de croissance autour de 25 % par an, ce qui lui permet d'absorber une partie

Centre autres, le cas de quatre sociétés Internet chinoises cotées à New York, qui ont chuté de plus de 80 % moment donné la en l'espace de six mois.

8. Lors du colloque international organisé par Espace Marx, Attac et d'autres instituts et organisations (Paris, 30 novembre - 3 décembre

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de la main-d'œuvre licenciée du secteur public.

Comme nous l'avons souligné dans d'autres articles, la portée des changements intervenus est confirmée par le fait que l'économie chinoise est désormais marquée par des phénomènes appartenant davantage à une économie capitaliste qu'à celle d'une société de transition bureaucratisée (surproduction, bien entendu par rapport à la demande solvable, évolution des prix à la hausse et à la baisse, crises de l'immobilier, etc.). Dans la période récente on a assisté également à une déroutante euphorie boursière rappelant, toute proportion gardée, des phénomènes qui se sont produits dans d'autres Bourses de la planète, avec les déceptions amères qui en ont découlé (7).

L'un des dirigeants de la Banque de Chine exagère sans doute lorsqu'il explique : « La transformation en cours est l'une des plus complexes jamais tentées dans l'histoire humaine ». Mais on ne saurait contester qu'effectivement la transformation qui s'opère est très profonde, quel que soit le jugement qu'on puisse en porter d'un point de vue révolutionnaire (8). Déchirements et recompositions dans la société

Les changements qui se sont produits depuis le tournant de la fin des années 1970 en s'accentuant dans la dernière décennie, ne pouvaient pas ne pas avoir des rechutes d'une grande portée au niveau social.

Nous ne revenons pas sur ce qui s'est passé et est en train de se passer dans les campagnes dont le niveau de vie continue d'être sensiblement inférieur à celui des villes (fin 1998, le revenu annuel par tête était de 2 162 yuans dans les campagnes et de 5 425 dans les villes) (9). Néanmoins, jusqu'ici les restructurations opérées sur une vaste échelle ont frappé le plus directement des couches urbaines. C'est justement le chômage urbain qui a acquis des dimensions sans précédent : de 15 à 20 % (10). Pour donner quelques exemples, selon Zhang Yubin, appartenant à l'Institut économique de la ville, à Harbin, métropole de 2,4 millions d'habitants, les chômeurs seraient 350 000 (la moitié selon des estimations officielles). A Shanghai le nombre des travailleuses du textile serait passé de 500 000 au début des années 1980 à 160 000 maintenant. Les prévisions sont loin d'être opti2000) l'auteur de cet article a participé à un débat avec un représentant chinois en se référant à une série de ment incontestables. données et d'éléments d'analyse ici repris. Comme il fallait s'y attendre, notre interlocuteur n'a pas partagé nos appréciations sur la dynamique matique de la situation et nos jugements, mistes : selon Hu Angang, économiste chinois très connu, dans les cinq prochaines années les entreprises d'Etat licencieraient environ 20 % de leur force de travail.

Quant aux mesures prises ou envisagées pour contrecarrer ces tendances, voilà ce qu'a écrit récemment Beijing Information :

« Dans l'ensemble de la Chine quelques 12 millions d'ouvriers et d'employés licenciés ont bénéficié ces trois dernières années d'une formation professionnelle permettant à 7,8 millions d'entre eux de retrouver un emploi (...) 10 millions d'autres chômeurs devraient suivre une formation dans le cadre du deuxième programme de trois ans, de

Les sources officielles ont expliqué à plusieurs reprises que la pauvreté aurait sensiblement diminué. Dans le dernier numéro de l'année 2000 Beijing Information estime que

« le nombre de ceux qui n'ont pu satisfaire des besoins primaires est passé de 250 millions en 1970 à 34 millions à la fin de

1999 ». La notion de "besoins primaires"

laisse évidemment des marges d'interprétation. En fait, des sources non officielles évaluent les pauvres autour de 90 millions (12).

Qui plus est, l'évolution favorable ne semble pas être nécessairement assurée pour l'avenir si un texte du gouvernement fixe l'objectif non seulement de « diminuer le nombre de la population pauvre dans les régions rurales » mais aussi de « prévenir l'appauvrissement de la population urbaine » (13).

Mais le changement le plus spectaculaire continue à se produire à un autre niveau de l'échelle sociale à la suite de la montée de couches riches, voire la formation d'une véritable couche bourgeoise. L'analyse des dépôts bancaires semble à elle seule confirmer une telle évolution : 80 % des dépôts appartiennent à 20 % des déposants. Plus précisément, c'est la presse chinoise elle- même - non seulement la presse internationale — qui fait référence à des capitalistes qui opèrent dans différents secteurs économiques. Au mois de novembre dernier, la revue Forbes a même publié une liste des personnes les plus riches : la première place appartient au " capitaliste rouge" Ron Yiren, une vieille connaissance, dont la fortune atteindrait 1,9 milliard de dollars, suivi par le plus jeune Liu Yomgxing avec un milliard. La même revue a mentionné également le cas de Ren Zhengfei, ancien officier de l'armée, devenu entrepreneur dans le secteur des télécommunications et de l'ancien éleveur de poulets, Liu Yonghao, devenu à son tour mais il a explicitement admis que les presque nulle au cours de trois données analytiques étaient absolu- années ».

10. Le Monde, 19 septembre 2000. 9. Selon la Banque mondiale « l'aug- 11. Beijing Information, n° 50, 2000 mentation des revenus des familles 12. Tustement 90 millions de Chinois rurales a subi un ralentissement dra- disposeraient de moins d'un dollar et l'augmentation des par jour (Financial Times, 3 janvier dépenses de consommation a été 2001). Selon The Economist (23

Chine capitaliste. Pour sa part, un ancien paysan, Wang Shuzian, est devenu entrepreneur dans le textile s'engageant en même temps sur le marché boursier.

Des données empiriques de cette nature permettent, par ailleurs, de saisir plus concrètement comment le processus de formation d'une couche bourgeoise se développe à un triple niveau : réapparaissent des anciens capitalistes ou leurs "héritiers" ; se lancent dans l'aventure des gens qui ont pu accumuler des fortunes, au début modestes, par leur activité précédente ; se transforment en capitalistes des notables de la couche dominante bureaucratique. On ne dispose évidemment pas d'évaluations statistiques sur le poids respectif de ces trois composantes. Mais il est évident que les anciens bureaucrates sont favorisés, du moins dans une première phase, puisqu'ils disposent de revenus plus élevés et peuvent exploiter leurs positions de contrôle dans les structures d'Etat aux différents niveaux.

Mais il y a un autre aspect qu'on ne saurait oublier et qui préoccupe à juste titre les partisans du nouveau cours prétendant garder leurs mains propres : la criminalité, plus ou moins organisée, est bien présente dans l'accumulation capitaliste en cours. La presse internationale a décrit récemment le cas de Chang An-lo qui mène une vie de Crésus à Shenzhen, tout en ayant passé six ans de prisons aux Etats-Unis à la suite d'une condamnation pour trafic d'héroine et en étant recherché par la police de Taïwan en tant que chef d'une bande criminelle de 15 000 membres. Ce personnage aurait eu parmi ses hôtes à un festin pantagruélique un idéologue connu du parti et un ancien doyen de l'Ecole du parti (14). Les anciennes organisations criminelles, les triades de triste mémoire, ont fait elles aussi leur réapparition. C'est à cause de liens présumés avec des triades que vers la fin de l'année dernière le maire de la grande ville de Shenyang, Mu Suixin, a été obligé de démissionner. Plus généralement, le déferlement de pratiques de corruption à tous les niveaux ne cesse d'être dénoncé, d'une façon plus ou moins routinière, dans des textes et discours officiels. Pour se limiter à des épisodes récents, la presse officielle a annoncé la démission du maire-adjoint de Hangzhou et la condamnation à 15 ans de prison du général Ji Shengdé. Dans la même période quatorze notables de la province du Fujian ont été condamnés à mort sous l'inculpation de corruption et de contrebande.

décembre), les pauvres seraient 80 millions. 13. Cf. Beijing Information n° 52, 2000. 14. Cf. International Herald Tribune. 2 janvier 2001.

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Chine

Finalement, la croissance de l'économie et plus particulièrement de modernes dans la sphère privée a déterminé l'émergence de ce qu'on appelle « une classe moyenne urbaine », phénomène qui a attiré à juste titre l'attention des sociologues. Li Qiang, doyen de la faculté de sociologie de l'Université Qinghua, après avoir rappelé les transformations des classes moyennes à l'échelle mondiale, a souligné justement qu'en Chine aussi « la classe moyenne traditionnelle est sur le déclin, tandis qu'une nouvelle génération est en train d'apparaître ». La nouvelle classe moyenne « regroupe des personnes qui ont un niveau d'éducation plus élevé, sont employées dans des entreprises à capitaux étrangers ou des domaines commerciaux nouveaux et font preuve d'une véritable boulimie de consommation ». Deux catégories d'employés se sont dessinées : « Les premiers travaillent dans des entreprises d'Etat ou de propriété collective et forment la majorité des employés urbains. Les autres sont ceux qui se sont écartés des structures existantes de l'économie planifiée et se sont engagés dans la compétition du marché, comme les professions libérales, les différentes sortes d'entrepreneurs, les chefs de petites et moyennes entreprises, les cadres et les employés des entreprises récemment fondées et les employés des entreprises à capitaux étrangers ». Ceux-ci jouissent de revenus « significativement plus élevés » (15). Ce sont surtout les employés des entreprises à capitaux étrangers et des jeunes entreprises qui constituent désormais « le gros des troupes des nouvelles classes moyennes urbaines ». Une enquête du Bureau national des Statistiques va fondamentalement dans le même sens. Pour sa part, Zhu Ling, de l'Institut économique de l'Académie des 15. La concurrence du privé affecte de plus en plus le secteur de la presse, comme l'indique Bejing Infomation lui-même (n° 51, 2000) : * Beaucoup de journalistes et chefs de rubrique [de China Dailyl ont opté pour des compagnies étrangères ou les salaires alléchants du privé ». Le Monde (28 novembre 2000) cite l'exemple d'un rédacteur en chef du Chengdu Commercial, qui, en acceptant les offres de la concurrence privée, a vu augmenter de six mois son revenu. 16. Cf. Beijing Information n° 51, 2000. Le numéro précédent de la même revue a publié un long article sur le système médical d'où il ressort que les malades qui ont besoin de soins dans certains hôpitaux doivent payer des sommes hors de portée du commun des citoyens. 17. Cf. Beijing Information n° 44, 2000. 18. Par exemple, à propos des déséquilibres régionaux une donnée éloquente : le revenu dans des régions sciences, pense que ce phénomène n'est pas encore stabilisé alors que le journaliste Xie secteurs

Liangjun estime que de toute façon l'émergence de telles couches est un facteur de stabilité sociale. Disons qu'elle implique des différenciations qui pourraient, sous certaines conditions, acquérir une dynamique allant dans le sens contraire d'une stabilisation.

Pour revenir à Zhu Lin, elle n'hésite pas à tirer une conclusion qu'il est un peu surprenant de voir reprise par une publication officielle bien connue :

« En Chine, la majorité de la population ne reçoit pas la plus grande partie des

Au revenus.

contraire, seule une poignée de personnes peuvent se partager la part du lion des richesses de la société » (16). Voilà donc les merveilles d'une

"société socialiste de marché"!

Quel projet et quelle dynamique?

d'octobre de l'année dernière le premier ministre, Zhu Rongji, a rappelé les problèmes à résoudre au cours du Xème Plan quinquennal : « la structure irrationnelle des industries, le développement déséquilibré de l'économie entre les différentes régions, le retard des sciences et des techniques, la pression accrue sur l'emploi et la détérioration des conditions écologiques dans certaines régions, l'élargissement de l'écart des occidentales avec 300 millions d'habitants serait dix fois inférieur à celui de Shanghai.

19. Des informations à ce sujet ont été publiées à la mi-décembre par le

New York Times et le Washington

Post.

20. Dans son rappport d'octobre Zhu

Rongji a parlé de la nécessité de promouvoir une réforme du système politique, par l'introduction d'une démocratie à la base permettant

« que la population exerce directement ses droits démocratiques, dans le respect de la loi •. En d'autres termes, il s'agirait d'avancer sur le terrain des rectifications déjà introduites dans la dernière décennies ne comportant aucun changement qualitatif du régime autoritaire de la société de transition bureaucratisée.

Des problèmes se posent aux dirigeants à la suite de la diffusion d'Internet et des mesures restrictives ont été déjà adoptées. Les préoccupations s'expliquent s'il est vrai, comme l'écrit Le Monde (29

2001

Dans son rapport au Comité central décembre), que circulent des messages comme celui qui suit : "La contradiction principale se situe dans la Chine d'aujourd'hui entre le peuple et le gouvernement (...) Il faut que le peuple ait à nouveau le pouvoir entre les mains (...) Renversons la classe bourgeoise et le pouvoir féodal, qu'ils soient à l'extérieur ou à l'intérieur du parti ». 21. La diffusion à une échelle assez large de la secte Falun Gong, qui a bravé à plusieurs reprises la répression sans être détruite, est sans doute l'une des manifestations de cette crise des valeurs. Une telle crise ne saura être contrecarrée par l'application de préceptes stéreotypés tels que les indique le texte gouvernemental du mois de décembre déjà cité, qui recommande, entre autres, de " faire valoir les vertus sociales et familiales caractérisées par le respect des lois et de la discipline, l'entente conjugale, le fait d'aimer les personnes âgées • et préconise également « l'enrichissement rapide ».

revenus, la corruption et le gaspillage » (17)

Fondamentalement, ce sont des objectifs formulés à plusieurs occasions depuis des années. Leur rappel est, en fait, une admission implicite que, malgré une croissance persistante, les problèmes majeurs restent sur le tapis (18). Comme nous lavons mentionné, du moins sous certains aspects, ils riquent de s'aggraver si le poids spécifique du capital étranger et du secteur privé s'accroît et dans la mesure où sera parachevée l'inté gration du pays dans l'OMC.

Les dirigeants chinois n'ignorent pas que la dynamique qu'ils propulsent, provoque et provoquera davantage de tensions, de conflits, voire d'explosions au niveau social. Des incidents qui se sont produits au cours de la dernière année ont sans doute confirmé leurs craintes. En février, à Yangizhang, dans le

Lioaning, 20 000 mineurs licenciés sont descendus dans les rues pendant plusieurs jours en se battant contre la police. Dans des régions rurales ce sont des travailleurs licenciés sans indemnités qui ont été les protagonistes de conflits assez durs. Au mois de novembre un millier d'ouvriers d'une entreprise textile du département de Funing, dans le Jiangsu, ont organisé une campagne contre la corruption des dirigeants et la passivité des syndicats. Plus généralement, d'après des statistiques du ministère du

Travail, de 1992 à 1999 les conflits du travail auraient augmenté quatorze fois en atteignant le chiffre de 120 000.

22. Alors que nous écrivons, Foreign

Affairs publie le compte-rendu de conversations entre des dirigeants lors de la crise chinois

Tiananmen, qui à notre avis ne révèle rien de fondamentalement nouveau (voir Le Monde du 10 janvier

2001). Selon certains commentateurs.

cette fuite serait le reflet des divergences qui existent à l'heure actuelle

23. Une telle hypothèse correspond aux vœux aussi bien des secteurs de la bureaucratie les plus intégrés dans la croissance du capital privé et les plus liés au capital étranger, que de secteurs économiques importants des pays capitalistes et de leurs groupes dirigeants politiques. Le grand manager italien Cesare Romiti, ancien patron de Fiat, est rentré de

Chine enthousiaste en déclarant :

« La Chine est en train de devenir l'Amérique du futur ».

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Qui plus est, se dessinent à nouveau des tentatives de constituer des syndicats autonomes par rapport aux syndicats officiels. Le cas le plus significatif, dont on a eu récemment connaissance, est justement celui de l'entreprise textile du Funing mentionnée, où une initiative aurait été prise par l'électricien Cao Maobin, travaillant dans la boîte depuis dix-sept ans. Cao aurait déclaré, entre autres, que la chose la plus importante est que les syndicalistes soient élus par les travailleurs eux-mêmes. Selon lui, par ailleurs, c'est son mouvement qui aurait poussé les employés d'une autre entreprise de la région à lutter pour obtenir des subsides qui leur appartenaient (ces employés auraient, à un moment donné, encerclé le siège du gouvernement local) (19).

Dans un tel contexte quel est le projet, pour ainsi dire, stratégique du groupe dirigeant actuel de la Chine ? A en juger sur la base de ce qu'ils expliquent depuis longtemps, la précondition essentielle du développement et de la modernisation du pays est une réforme économique de plus en plus radicale allant de pair avec une intégration croissante dans le marché capitaliste mondial. Dans ce sens, ils se placent, quelles que soient les différences, sur le même terrain que les réformistes gorbatchéviens en poussant les changements beaucoup plus loin. Mais la différence fondamentale réside, selon eux, dans le fait que, alors qu'en Union Soviétique on s'achemina vers un effrittement progressif du cadre politico-institutionnel existant, la Chine a maintenu et veut maintenir ce cadre, pour l'essentiel, en sauvegardant absolument l'hégémonie du parti et en ne remettant pas en question l'identification parti-Etat.

En dernière analyse, si, d'un côté, on saisit la logique sous-jacente de certaines formulations et si, de l'autre, on prend note des échéances lointaines esquissées dépassement des conditions d'arriération du pays, il n'est pas arbitraire de tirer la conclusion que le groupe dirigeant actuel est convaincu que pendant toute une période un développement du type capitaliste sera nécessaire avant d'entamer la construction du socialisme. Il s'agit d'une approche idéologique au sens strict, C'est-à-dire, au mieux, d'une mystification qui est en même temps une auto-mystification. On pourrait même ajouter, un peu paradoxalement, que les Chinois proposent, un siècle plus tard, une réédition sui generis d'une théorie des menchéviks russes contre laquelle s'étaient battus à l'époque aussi bien Trotsky que Lénine.

La question se pose de savoir si un tel projet, quels qu'en soient les caractérisations et les jugements de valeur, pourrait effectivement être réalisé.

Nous avons déjà évoqué une difficulté majeure sous l'angle économique : l'intégration de plus en plus organique de la Chine dans l'économie mondiale, à plus forte raison après l'entrée formelle dans l'OMC, comportera un conditionnement croissant sur le développement au niveau national, en relativisant les choix faits dans le cadre du Plan et la portée des décisions du gouvernement lui-même et en accentuant, entre autres, les vicissitudes cycliques. L'émergence d'une couche bourgeoise plus consistante et plus articulée, susceptible de nouer ses propres liens internationaux, ne sera pas sans effets non plus.

Deuxièmement, l'idée qu'un contrepoids efficace serait représenté par le cadre politico-institutionnel qui subsiste, fût-il retouché en fonction de pressions et de besoins nouveaux (20), risque de s'avérer tout à fait illusoire. En effet, déjà aujourd'hui les gens qui composent l'appareil d'Etat, du parti et de l'armée ont très peu en commun non seulement avec les protagonistes du processus révolutionnaire des années 1930 et 1940, mais aussi avec les dirigeants, les cadres et les militants des années 1950 et 1960. Qui plus est, eux-mêmes et leurs successeurs ne pourront pas ne pas etre conditionnes et remodelés par une évolution de la société dans son ensemble qui ira s'accentuant dans les prochaines années, pour ne pas parler des prochaines décennies. Le nouveau contexte, par ailleurs, est et sera encore plus marqué par une crise culturelle, une véritable crise des valeurs, dont il existe déjà des

Violations

Chine manifestations tangibles (21). Il est probable que, comme certains commentateurs le prétendent, le noyau dirigeant restreint lui-même connaisse à l'heure actuelle des différenciations face à des problèmes comme l'entrée dans l'OMC, les méthodes pour aborder la vague de malaise social, l'assouplissement éventuel du régime autoritaire (22). A plus forte raison on peut supposer que les clivages sociaux qui se précisent ou s'esquissent auront un impact croissant aux différents niveaux sur des structures politiques léguées par le passé et les gens qui y sont intégrés.

Il est difficile de donner des réponses exhaustives à de telles interrogations Néanmois, si le projet "néo-menchévique" nous semble, répétons-le, parfaitement illusoire, l'hypothèse qu'une restauration capitaliste se réalise dans un cadre qui, malgré tout, maintient les traits d'une société de transition post-capîtaliste bureaucratisée, est également peu plausible (23). En d'autres termes, il y a des incompatibilités socio-économiques et politico-culturelles qui finalement provoqueront des déchirements et des explosions. La Chine, de même que d'autres pays du monde, ne connaîtra pas une évolution un tant soit peu paisible dans les premières décennies du millénaire qui vient de s'ouvrir. des droits

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