Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAKISTAN

L'Alliance pour le rétablissement de la démocratie

· Inprecor n° 458, mai 2001 · p. 34-35 · 2 120 mots

Inde et Asie du Sud

Par Farouk Tariq* u cours du mois de mars 2001, plusieurs camarades dirigeants du Labour Party Pakistan (LPP) ont été arrêtés par le régime militaire du général Pervez Musharaf. Ils étaient parmi plusieurs centaines de militants d'autres partis politiques, qui avaient annoncé la tenue d'un rassemblement le 23 mars à Lahore. La plupart des arrestations ont eu lieu avant le rassemblement et les dirigeants politiques ont été interceptés à leur domicile tôt le matin. Les principaux leaders de l'Alliance pour le rétablissement de la démocratie (ARD), dont je suis, furent arrêtés le 21 mars dans la maison d'un dirigeant de la Ligue musulmane au cours d'une réunion pour préparer le rassemblement. Les dirigeants de l'ARD avaient annoncé qu'ils le tiendraient en dépit de l'interdiction et des arrestations. Ils ont demandé aux membres des partis de tout faire pour qu'il en soit ainsi.

Le 23 mars, le parc Mochi Gate, où devait avoir lieu le rassemblement, fut encerclé par un large contingent des forces de l'État. C'était un couvre-feu non officiel autour de Mochi Gate. Le gouvernement Musharaf voulait empêcher les militants d'approcher la place publique, et d'y tenir la manifestation. Le LPP s'était organisé pour qu'au moins 20 camarades dirigeants puissent atteindre la place et défier l'interdit en lançant des slogans en faveur de la démocratie. Le président du LPP, Shoaib Bhatti, était responsable de toute l'opération mais il fut arrêté par la police. Tous les camarades dirigeants voulaient montrer qu'ils étaient des vaillants * Farouk Tariq est Secrétaire général du Labour Party Pakistan (LPP, Parti travailliste du Pakistan). Le LPP est une organisation nouvelle, issue d'un regroupement des militants de la gauche radicale de traditions diverses à l'initiative d'un noyau de militants trotskistes liées dans le passé au Comité pour une Internationale ouvrière (CWI, dominé par la tendance Militant, devenue le Socialist Party, de Grande Bretagne), qui s'en est séparé. 1. Mazdoor Jeddojuhd (Lutte ouvrière) est l'hebdomadaire du LPP.

L'Alliance

démocratie

défenseurs de leur classe.

Au moins 10 ont pu atteindre la place en dépit des barrages policiers et de la surveillance pour empêcher de traverser les barricades. Il était déjà 16 h et aucun autre militant politiques n'était arrivé. Les camarades du LPP étaient seuls ou par groupes de deux. Ils attendaient l'ordre du camarade Shoaib d'avancer. Deux leaders femmes du Parti populaire du Pakistan (PPP) furent les premières arrêtées, une secrétaire de Benazir Bhutto et la présidente de l'aile féminine du PPP de Lahore. Elles ont été toutes deux menottées et poussées dans une voiture de police.

Puis vint Zafar Awan, secrétaire généra du LPP du Punjab et président de la Fédération des infirmiers du Pakistan, criant des slogans comme : « Rétablissez la démocratie ! », « Non au gouvernement militaire ! » et « Libérez Farouk Tariq ! ». Quelques douzaines de policiers commencèrent à le battre à coups de bâtons mais il continua à crier des slogans jusqu'à ce qu'il soit amené dans la voiture de police. Ensuite Tariq Shahzad, membre de la rédaction de l'hebdomadaire Mazdoor Jeddohuhd (1), fit de même et reçut le même traitement. Ce fut alors le tour de Maqbool, président du LPP du centre de Lahore, qui fut aussi arrêté.

Deux camarades femmes, Nazli Javed et Azra Shad, secrétaire et secrétaire générale du LPP de Lahore, ont défié l'arrestation avec autant de courage en lançant des slogans. Elles furent aussi arrêtées. Plusieurs autres militants PPP ont aussi défié l'arrestation. Tous les camarades du LPP ont jeté des tracts qui demandaient la restauration de la démocratie. Le journal Dawn a souligné le courage des camarades du LPP en disant que seuls les militants du LPP et du PPP, parmi 18 partis politiques, furent capables de manifester malgré l'interdiction policière.

Le lendemain, le gouvernement déclara dans les journaux qu'il avait réussi à empêcher l'ARD de tenir le rassemblement. Mais le message de l'ARD, dénonçant ce régime antidémocratique qui utilise des mesures répressives pour mater ceux qui réclament le rétablissement de la démocratie, a fait le tour du monde. Ce premier défi de l'ARD depuis sa formation le 3 décembre 2000 a démontré l'extrême fragilité de la nature sociale du régime. Ce dernier était terrifié, craignant le succès de la première assemblée de l'ARD, qui pourrait encourager d'autres organisations à faire de même et conduirait à plus de contestation.

En empêchant le rassemblement du 23 mars, le régime a réussi temporairement à retarder le mouvement de masse sous les auspices de l'ARD, ce qui a des côtés positifs et négatifs. Cela a permis aux masses de prendre conscience que le régime va être contesté par les partis politiques et que les choses vont changer contrairement à ce qui se passait il y a un an et demi. Cela a aussi tait apparaître une plate-forme d'opposition réelle contre le régime. Cela ouvre la voie à l'arrêt de la croissance des forces du fondamentalisme religieux, lesquelles étaient vues comme la seule opposition efficace au "système". En prenant cette initiative, l'ARD a mis à nu les politiques de collaboration du fondamentalisme religieux avec le régime. Prenant ses distances avec lui, le Jammat-lIsalmi, la force fondamentaliste principale, a dû condamner le régime pour avoir empêché le rassemblement.

Pour la première fois, presque tous les grands médias, y compris Daily Jang, Nawai-Waqat, Pakistan, News International, Nation, Dawn et Business Recorder, ont condamné cet acte du régime dans leur éditorial. Certains commentateurs connus ont formulé l'opinion que si l'ARD avait pu tenir le rassemblement dans les meilleures conditions, plus de 10 000 personnes auraient été présentes. Ils se trompent dans leur évaluation, c'est la même peur que celle des gouvernants devant la colère des masses que ce rassemblement aurait pu révéler. Si on avait permis à l'ARD d'aller de l'avant, le Mochi Gate aurait été témoin d'un rassemblement historique tenu dans ce parc, résultant de la prise de conscience des masses de la nature du pouvoir.

Les masses ont beaucoup appris au cours des dernières années, leur conscience a évolué. Elles se sont confrontées aux tests

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de la réalité, furent déçues et sont arrivées à de nouvelles conclusions pour changer cette réalité. Le gouvernement Nawaz a atteint le sommet de sa "popularité" en 1997, gagnant les deux tiers des sièges au Parlement. Le 12 octobre 1999, quand les militaires ont pris le pouvoir, cette "popularité" était épuisée, les masses ressentaient un soulagement après le gouvernement Nawaz et étaient dans l'expectative face au régime militaire. Mais pour satisfaire aux conditions du FMI et de la Banque mondiale, le régime Musharaf a eu recours à des taxes sans précédent et à une hausse de presque tous les prix des biens de consommation. Ceci a provoqué une désillusion générale. Le régime militaire de Musharaf a mis deux ans et demi pour perdre toute sympathie des masses, mais le souvenir des gouvernements Nawaz et Benazir Bhutto n'est pas pour autant oublié. Ainsi il y a un mélange de méfiance, de désespoir et aussi de colère et de déception. C'est avec cet arrière-plan qu'il faut voir le mouvement de l'ARD organiser le rassemblement du 23 mars. L'humeur changeait mais pas encore jusqu'au point de voir les masses défier le régime. Elles attendaient que les militants politiques fassent le premier geste qu'il tallait. La premiere étape s'est terminée en faveur de l'ARD

Si la majorité des militants de la Ligue musulmane Nawaz n'est pas arrivée à la conclusion que le défi était nécessaire, il y a un mouvement en ce sens. Une nouvelle couche de dirigeants émerge dans la Ligue musulmane et commence à s'échauffer contre le régime militaire. Ces nouveaux dirigeants défient les traditions habituelles de conciliation et de compromis avec l'élite au pouvoir. La nouvelle direction du PPP du Punjab est un produit des années 1990. Ses membres n'avaient dirigé aucun mouvement de masse et n'avaient donc pas fait leurs preuves. Leur emprisonnement a renforcé les traditions passées du PPP qui étaient de combattre les régimes militaires. Par contre, le Parti national Awai (ANP) et le Parti Jamhoori Watan, le principal parti de la province du Nord-ouest (PakhtoonKhawa) et du Baluchistan, doivent encore passer le test des futures mobilisations de l'ARD. Quant au LPP, qui est un nouveau parti, il a fait la preuve de sa capacité à affronter le régime militaire. Selon le vice-président de l'ANP, Ehsan Wain, le LPP est en troisième position parmi les partis politiques de l'ARD, pour ce qui est des arrestations subies, après le PPP et la Ligue musulmane, deux partis traditionnels.

Quelques intellectuels de gauche et certains partis politiques — par exemple, Imran Khan de "Tehrik Insaaf" et Abid Hasan Minto du Parti ouvrier national (NWP) - se sont opposés à l'ARD, car, disent-ils, les mêmes vieux partis corrompus qui ont pillé les avoirs de l'État en font partie. Leurs arguments peuvent se résumer ainsi : « un bon coup militaire vaut mieux qu'une mauvaise démocratie ». Pour eux, le « nettoyage des dégâts » par le régime militaire est nécessaire avant la restauration de la démocratie. Ils ont tort dans leur évaluation de la situation. Ils oublient que le but du régime militaire est de se maintenir au pouvoir et non de nettoyer les dégâts des partis politiques. Les militaires sont là pour introduire par la force un programme d'ajustements DROP

END MILITARY

CHARGES

RULE NOW! AGAINST

Les militant(e)s du Parti socialiste écossais (SSP) devant le consulat pakistanais à Glasgow, alors que le régime arrêtait une nouvelle fois les démocrates pakistanais, dont

Farouk Tariq structurels et les politiques néolibérales dictées par les institutions internationales qui ne purent être appliquées avec succès par les gouvernements civils précédents. La politique économique menée actuellement ne diffère guère des précédentes, mais contrairement aux régimes précédents, le régime militaire est capable de l'imposer jusqu'à un certain point. Les années 1990 ont vu des régimes civils couronnés de succès renversés par ordre présidentiel et remplacés par des gouvernements de transition pour trois mois. Ces gouvernements de trois mois présentaient des réformes économiques en faveur des monopoles internationaux, tenaient des élections puis laissaient les futurs gouvernements civils implanter leurs politiques. La différence cette fois est qu'un gouvernement de transition est arrive au pouvoir non pour trois mois mais pour trois ans. Mais la conduite du présent régime de trois ans n'est pas différente de ceux transitionnels de trois mois. Les principaux partis qui constituent l'ARD, le PPP et le Ligue musulmane, sont les principales victimes de l'assaut du

Pakistan gouvernement militaire. Ils ne peuvent attendre trois ans pour être décapités alors ils ont dû agir. Ils ont attendu un an et demi pour conclure qu'il fallait réagir. Il leur fallait attendre un changement dans la conscience des masses.

Le LPP n'a pas le programme politique des autres partis. La meilleure option aurait pu être une alliance de gauche pour le renversement du présent pouvoir.Mais dans une situation où les forces insignifiantes de la gauche sont divisées, attendre qu'on puisse en arriver à une alliance de la gauche aurait été une erreur de taille. Se débarrasser du régime militaire est le désir dominant de la classe ouvrière au Pakistan. C'est aussi vrai que le LPP est une force insignifiante maintenant avec sa poignée de camarades pour réclamer la restauration de la démocratie. Était-ce une décision justifiée que celle de se joindre à cette alliance de partis des riches que nous n'avons jamais appuyée dans le passé ? TH

Les événements à venir vont prouver que le LPP a eu raison d'agir ainsi. Ceci n'est pas un ARD compromis avec le programme révolutionnaire du LPP. Le programme d'unité de l'ARD n'est pas un programme minimum mais une plate-forme de lutte pour se débarrasser du régime militaire et pour des élections générales dans l'immédiat. Chaque parti de l'ARD possède sa propre définition de la démocratie. Ils peuvent se battre pour leurs idées afin d'obtenir l'appui des masses. Le LPP va propager sa propre compréhension de la démocratie et son propre programme socialiste.

La lutte pour le renversement du capitalisme et du féodalisme serait renforcée par le renversement du présent régime militaire. Notre lutte n'est pas étapiste. La lutte contre le régime militaire pour la démocratie va de pair avec la lutte pour renverser le capitalisme et le féodalisme. Ceci s'effectue, à la fois par l'action indépendante du LPP et par l'action unie avec l'ARD. Le LPP n'a rien à perdre dans sa participation à l'ARD mais tout à gagner.

L'ARD n'aura pas d'autre choix que d'organiser un mouvement contre le pouvoir. Quelques partis politiques, en s'y opposant, vont se réfugier derrière l'excuse que les masses ne sont pas prêtes. Le LPP va contredire ce point de vue et mettre en avant une campagne massive pour le renversement du présent régime militaire.

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