Par Livio Maitan* La perspective d'une victoire de
Berlusconi aux élections législatives du 13 mai avait provoqué des réactions assez vives dans des milieux politiques et des organes de presse influents de plusieurs pays européens, qui exprimaient deux soucis majeurs : l'utilisation qu'un personnage d'une telle puissance économique pourrait faire du pouvoir politique et la menace qu'une coalition composée, outre la formation berlusconienne, d'un parti populiste de droite comme la Ligue du Nord d'Umberto Bossi et des héritiers du parti néofasciste, représenterait pour les institutions démocratiques de la péninsule. Ce sont surtout ces mêmes craintes que s'efforçait d'exploiter à son avantage la coalition de centre-gauche appelée l'Olivier pour convaincre des électeurs de gauche de lui redonner leur confiance, malgré les performances déroutantes des gouvernements Prodi, D'Alema et Amato qui s'étaient succédés au cours des cinq dernières années. Les résultats du scrutin du 13 mai, d'où Berlusconi est sorti incontestablement gagnant au niveau des sièges aussi bien à la Chambre des députés qu'au Sénat, ne pouvaient qu'accentuer ces préoccupations et provoquer dans de larges couches d'électeurs une vague de désarroi.
A l'adresse de ceux qui ont parlé d'un plébiscite pour Berlusconi ou d'un raz-de-marée, il faut d'abord rappeler les chiffres (cf. tableau). La coalition du centre-droit dans son ensemble a remporté une large majorité de sièges, mais non la majorité des voix. Qui plus est, par rapport à 1996 elle a perdu plus d'un million de voix (le nombre d'abstentions n'ayant pas beaucoup changé). Pour sa part, l'Olivier n'a presque pas perdu de voix et si on additionne ses voix à celles du PRC et d'autres formations n'ap* Livio Maitan, dirigeant de la IV° Internationale, est membre de la direction du Parti de la refondation communiste. 1. A Rome et Naples la coalition municipale gagnante incluait le PRC. 2. Inprecor n° 381, juin 1994.
partenant à aucune coalition, on obtient un total supérieur à celui du centre-droit. Par ailleurs, le parti de Berlusconi, Forza Italia, a très sensiblement progressé, mais il n'a pas dépassé 30 %, pourcentage déjà atteint aux Européennes de 1994. Quoi qu'il en soit, son avancée se fait essentiellement au détriment de ses alliés, notamment de la Ligue du Nord qui n'a même pas atteint le quorum de 4 % nécessaire pour participer à la distribution proportionnelle des sièges à la Chambre des députés. Finalement, si on veut avoir une dée de la situation d'ensemble, il faut aussi tenir compte de ce que deux semaines après les législatives l'Olivier a remporté un succès indéniable au deuxième tour des municipales partielles en conservant notamment la majorité dans des villes comme Rome, Turin et Naples (le centre-droit avait gagné Milan dès le premier tour) (1). Ces résultats ne feront pas oublier, toutefois, que le parti le plus fort de l'Olivier, les Démocrates de gauche (DS), a enregistré un très séreux recul (16,6 % contre 21,1 % en 1996) alors qu'une formation centriste hétérogène, dont font partie des anciens démocrates-chrétiens et le leader de la coalition, Francesco Rutelli, a atteint, à la surprise générale, 14,5 %.
Ceci étant dit, il faut poser ou se poser une nouvelle fois trois questions : qu'est-ce que la coalition de Berlusconi représente socialement et politiquement ? Est-ce qu'elle a connu des transformations depuis 1994 ? Est-ce qu'elle sera en condition de stabiliser la situation italienne après presque dix ans de crises et de bouleversements politiques? Berlusconi, deuxième édition
Après la victoire de Berlusconi en 1994 nous écrivions : « Forza Italia est née à l'initiative d'un grand patron qui, pour atteindre ses fins, a utilisé sans vergogne les structures de son royaume financier et les puissants médias qu'il possède. Son "parti" a ainsi été créé d'en haut et est totalement identifié à sa personne. Il ne serait pas abusif de parler d'entreprise bonapartiste, tant à cause du rôle décisif du chef qui se veut charismatique que du rôle de médiateur hégémonique que ce chef a joué pour unifier les différentes composantes de la droite. Il y avait un vide à remplir et Berlusconi l'a compris à temps : voilà la clé de son succès » (2). Ce vide est apparu après l'écroulement de la coalition de longue durée, basée sur l'alliance entre la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste de Craxi, qui avait régné tout au long d'un quart de siècle. Le nouveau centre-gauche, où le rôle de premier plan appartenait à la formation issue du vieux parti communiste (devenu Parti de la gauche démocratique, PDS, et ensuite Démocrates de gauche, DS) se voulait candidat à la succession. Mais tous ceux qui, n'acceptant pas pour diverses raisons une telle succession, cherchaient une autre solution, misèrent sur Berlusconi. Son échec rapide, à la suite des contradictions qui avaient éclaté dans sa coalition hétérogène et sous la pression de puissants mouvements de masse en défense des retraites en automne 1994, ouvrit le chemin à l'avènement du centre-gauche après les élections de 1996.
Il va de soi que c'est surtout la dérive du centre-gauche, aussi bien sur le terrain socio-économique (acceptation, voire idéalisation, de l'approche néolibérale) qu'en matière de politique internationale (soutien inconditionnel de la guerre contre la Serbie et du nouveau pacte de l'OTAN) qui a permis au centre-droit de préparer son sursaut et finalement de revenir au pouvoir. Mais il faut ajouter que Berlusconi avait tiré la leçon aussi bien de 1994 que de 1996 (lorsqu'il était tombé à la suite de la rupture de la Ligue du Nord). Il a structuré beaucoup plus son parti en essayant, avec des résultats importants, de l'enraciner dans ladite société civile et de ne plus le faire apparaître comme une réplique de son entreprise. Il a soutenu avec succès comme candidats-maires du centre-droit à des élections municipales des personnalités indépendantes comme le maire de Milan, réélu le 13 mai et celui de Bologne. Il s'est donné une image « d'homme d'État responsable » en appuyant des démarches du gouvernement du centre-gauche dans l'Union européenne et en s'alignant avec lui lors de la guerre aux Balkans.
Comme nous l'avons déjà souligné dans Inprecor (3), il a obtenu un statut international par son intégration dans le Parti populaire européen au parlement de Strasbourg. Neuf mois avant les élections il a ressoudé sa coalition en encadrant de plus près Alleanza nazionale, qui avait désormais renoncé à lui contester le leadership de la coalition sous quelque forme que ce soit, et il a rétabli les liens avec la Ligue du Nord par un mariage d'intérêts qui a atteint le double résultat de rendre possible le succès électoral et de réduire à la portion congrue son allié retrouvé.
Il a été et il est question d'un prétendu populisme de Berlusconi. Il va de soi que toute comparaison avec le populisme du XIX* siècle en Russie et les populismes des années '40 et '50 en Amérique latine serait dépourvu de tout contenu. En revanche, une telle caractérisation a, du moins partiellement, un sens si on appelle populiste une approche politico-idéologique aux traits suivants : la prétention de représenter le « peuple » en opposition aux politiciens, de se placer à côté et à proximité des citoyens ; une description de la réalité sous la forme du dénigrement systématique et sans nuance des méfaits des adversaires ou concurrents ; la définition de remèdes simples et non politiciens ; l'accent mis sur l'urgence de réformer la cadre socio-institutionnel existant (4). Par ailleurs, Berlusconi s'est efforcé à plusieurs reprises d'apparaître comme un partisan du néolibéralisme moins orthodoxe que les chantres de l'Olivier en prônant non une économie de marché tout court, mais une économie sociale de marché.
Toujours est-il que Berlusconi doit sa victoire surtout à sa capacité d'exprimer des liste Législatives 2001 voIx % PRC 1867712 5,0 DS 6138530 16.6 PCI (1) 618646 1,7 Forza Italia 10921155 29,5
Alleanza Nazionale 4458610 12.0 Lega Nord 1468131 4,0 Ccd-Cdu (2) 1193654 3,2 Liste Bonino (3) 841466 2.3 Margherita (4) 5374226 14,5 Girasole (5) 1023207 2,8 Cossuta. Il fait partie de l'Olivier. (Berlusconi). 3. Parti radical italien. 4. La "Marguerite" est une formation nouvelle dirigée par Francesco Rutelli. 5. "Tournesol"
sensibilités, des sentiments, des réflexes régressifs, voire carrément réactionnaires, ches assez larges de la société. C'est pourquoi il jouit effectivement d'un soutien pas à certaines régions du pays, même s'il est encore relativement plus faible dans des régions de l'Italie centrale. Il est plus alarmant, d'autre part, que le centre-droit ait remporté un succès extraordinaire en Sicile, ce qui indique sans aucun doute que la mafia estime que sous Berlusconi elle pourra continuer à gérer plus tranquillement ses affaires et sa propre « société ». Quant à l'église catholique, tout en ne pouvant plus influencer les élections comme elle le faisait aux années fastes de la Démocratie chrétienne et tout en s'inspirant d'une certaine prudence, elle considère à juste titre que certaines de ses revendications en matière de
« défense » de la famille, d'écoles privées, voire d'avortement pourraient maintenant avoir une plus grande audience au niveau parlementaire et électoral (5).
Finalement.
Berlusconi jouit maintenant, beaucoup plus qu'en 1994 et en 1996, du soutien ou du préjugé favorable de très larges couches patronales, qui, certes, n'avaient pas beaucoup à se plaindre des gouvernements du centre-gauche, mais n'ont jamais cessé de prôner des mesures néolibérales encore plus
Résultats des élections (partie proportionnelle)
Régionales 2000
Européennes 1999
%
% voix
VOiX
1470117
5,0
1330341
4,2
5003355
17.0
5376978
17,4
524426
1,8
615295
2,0
6892604
23.4
7789099
25,2
3727997
12,6
1403064
4.8
1392142
4,5
1843610
6,2
4.7
1466868
599018
1.9
2617060
8.5
2887857
9,8
4502028
14,6
1282761
4,3
579075
1.9
1. Le parti des communistes italiens est une scission de droite du PRC en 1999, menée par Armando
2. Groupes issus de la Démocratie chrétienne historique faisant partie de l'alliance du centre-droit qui existent à l'heure actuelle dans des coupopulaire qui ne se ne se limite absolument anti-ouvrière.
Législatives 1996 voix
%
3213748
8.6
7894118
21,1
7712149
20,6
5870491
15,7
3776354
10,1
2188563
5,8
11,2
4181542
1088106
2,9 radicales et une plus grande stabilité gouvernementale. Le message le plus symbolique c'est Gianni Agnelli, le doyen reconnu du patronat italien, qui l'a envoyé en blâmant vertement la presse étrangère qui avait critiqué Berlusconi et en se rangeant à ses côtés. Il est vrai qu'en 1994 aussi Agnelli avait voté au Sénat pour le gouvernement du centre-droit, mais il n'avait pas soutenu Berlusconi lors du choix du Premier ministre. De surcroît, l'organisation patronale de l'industrie, la puissante Confindustria, est dirigée maintenant par un jeune loup, Antonio D'Amato, qui ne fait pas mystère de sa volonté d'exploiter le nouveau cadre politique pour pousser plus loin son offensive La démocratie en danger ?
Des militants et des citoyens, en Italie et hors d'ltalie, s'interrogent sur le danger que l'avènement du gouvernement Berlusconi pourrait représenter pour les institutions
Francesco Rutelli, après les élections démocratiques qui existent depuis l'adoption de la Constitution de 1948.
La question doit être abordée sous plusieurs angles. Le centre-droit s'est prononcé depuis longtemps pour une réforme constitutionnelle qui, d'après ses propos, devrait avoir lieu selon les procédures prévues par la Constitution elle-même. En gros, il vise à donner une empreinte plus présidendialiste au système politique italien et en même temps à accroître les autonomies régionales. Il voudrait, parait-il, remettre en cause y compris la première partie de la Charte, notamment les articles concernant l'inspiration sociale et le rôle de l'État. Mais rien de précis n'a été avancé jusqu'ici par la coalition en tant que telle. Il faut d'ailleurs supposer, du moins pour l'instant, que Berlusconi n'a pas l'intention de remettre en 3. Inprecor, n° 457, avril 2001. 4. Un article intéressant sur les différentes formes de populisme a été écrit récemment par Guido Caldiron, jeune militant du PRC, de formation marxiste (Il Manifesto, 12 mai 2001). 5. Il ne faut pas oublier quand même que le centre-gauche à déjà fait, par exemple en ce qui concerne l'école, des concessions très importantes au secteur privé et donc à l'église catholique.
question sous quelque forme que ce soit le cadre européen.
Celà dit, les craintes qu'inspire le fait que le contrôle du pouvoir exécutif va appartenir à l'homme le plus riche du pays, présent en force dans plusieurs secteurs économiques et qui détient notamment presque tous les réseaux nationaux privés de télévision, sont tout à fait légitimes. La dernière campagne électorale nous a donné un avant-goût de ce danger. Berlusconi a utilisé des ressources gigantesques - sans commune mesure avec les ressources dont disposaient tous les autres candidats, pour ne pas parler de celles, "spartiates", de Refondation communiste. Par ailleurs, le centre-gauche au gouvernement n'a pas fait preuve de sobriété. Il a utilisé sans vergogne les réseaux de la télévision publique au mépris des règles démocratiques les plus élémentaires. Si nous avions besoin de nous convaincre que, dans un cadre institutionnel bourgeois, les droits démocratiques sont souvent une coquille vide pour le commun des mortels, c'est-àdire pour tous ceux qui ne disposent pas de richesses ni de pouvoir politique, la dernière campagne électorale italienne nous en aurait fourni une preuve sans appel.
Plus généralement, nous avons constaté à plusieurs reprises et nous constatons à nouveau une tendance profonde qui opère aussi dans les pays prétendument les plus démocratiques. Les citoyens sont de plus en plus spoliés de pouvoir de décision réel. Les choix macro-économiques qui déterminent, en dernière analyse, leur sort, les choix stratégiques politiques et à plus forte raisons militaires, ne dépendent pas dans la moindre mesure des citoyens. La critique la plus grave qu'on peut adresser à juste titre aux gouvernements du centre-gauche est de ne pas avoir contrecarré cette tendance, mais au contraire, de l'avoir propulsée davantage. La décision prise par le gouvernement Amato après le 13 mai, au moment où il aurait dû se limiter à gérer les affaires courantes, de préparer une militarisation avec blocage terrestre, maritime et aérien de la ville de Gènes en vue de la réunion du G8 en est le dernier exemple. Ainsi, la tâche du futur gouvernement sera sensiblement facilitée. S'il choisit la répression, il pourra se couvrir par les décisions déjà prises, s'il choisit de permettre des manifestations, il apparaîtra plus démocratique que ses prédécesseurs.
Au delà des dérives du centre-gauche et de ce qui pourra se passer au mois de juillet à Gènes, il n'y a pas le moindre doute que cette tendance structurelle à une érosion du cadre démocratique s'accentuera sous le règne berlusconien. Dans quelle mesure et avec quel aboutissement, cela dépendra fondamentalement de la dynamique socioéconomique en Italie, dans l'Union européenne et, en dernière analyse, à l'échelle mondiale.
Il est vrai que Berlusconi aura des difficultés avec ses alliés, qui sortent assez frustrés de l'épreuve électorale et il devra en même temps faire face, sur le terrain institutionnel, à des tendances centrifuges régionales qu'il aura contribué à nourrir par son opposition aux gouvernements du centre-gauche et dans le but de s'assurer le soutien de la Ligue du Nord. Mais, puisque les voix des élus de celle-ci dans les deux chambres ne sont pas indispensables à une majorité gouvernementale du centre-droit, on ne saurait envisager une répétition de ce qui s'est passé fin 1994 lors du conflit avec Bossi. C'est pourquoi, répétons-le, le futur du nouveau gouvernement sera conditionné, d'abord, par sa capacité de maintenir les promesses électorales, notamment en matière d'importantes réductions des impôts et d'augmentations des retraites, ce qui ne sera pas facile dans le cadre actuel de ralentissement économique et dans le respect du pacte de stabilité de l'Union monétaire. Il va de soi que, si l'italie connaissait une croissance importante et si, dans un tel contexte, Berlusconi pouvait rétablir une concertation avec les centrales syndicales, l'hypothèse d'une consolidation du nouveau cadre politique et d'une stabilité d'une certaine durée ne saurait être écartée. Mais, du moins pour l'instant, une telle dynamique ne se dessine pas.
Qui plus est, au cours de ces derniers mois, il y a eu une incontestable relance des luttes, même si elles ne sont pas encore généralisées. Le secteur, qui reste le plus important de la classe ouvrière, celui des travailleurs de la métallurgie, s'est engagé dans une bataille prolongée pour le renouvellement de la convention collective et à l'occasion d'une récente grève nationale, des centaines de milliers de travailleurs ont défilé dans les rues de toute une série de villes, surtout à Turin et Milan. D'autre part, une vague de luttes estudiantines s'est produite aux mois de mars et avril dans plusieurs centres universitaires, notamment à Rome. Par ailleurs, le mouvement contre la mondialisation capitaliste est en train de s'amplifier, ce qui pourrait avoir des retombées positives au niveau aussi bien politique que culturel. Dans ce sens, la mobilisation contre le sommet du G-8 en juillet à Gènes est plus que jamais un rendez-vous majeur.