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IRAN

« La bataille de Doshan Tappeh ». Interview d'un « homofar »

· Inprecor n° 46, 1er mars 1979 · p. 4, 6-7 · 2 031 mots

Iran Syndicalisme

Propos recueillis par Cindy JAQUITH

Téhéran - Lorsqu'un groupe d'aviateurs de la base de Doshan Tappeh a décidé le 2 février de s'opposer aux tanks et aux balles du Shah, ses appels à l'aide ont été entendus immédiatement par la population environnante. Mais il y avait peu de gens, parmi les milliers de personnes qui ont manifesté vers la base par solidarité, qui se rendaient compte qu'ils assistaient au début de l'insurrection de Téhéran. Les jeunes aviateurs courageux ne savaient pas eux-mêmes que la bataille de Doshan Tappeh culminerait dans le renversement de la monarchie Palhavi détestée.

Trois jours après l'insurrection, un de ces aviateurs a raconté l'histoire de cetté bataille aux journalistes du Militant et de Rouge. Il a demandé que l'on n'utilise pas son nom, expliquant : «Je veux que ce qui s'est passé ici soit connu. Nous voulons que le peuple américain comprenne que nous ne sommes pas contre lui; nous sommes contre le gouvernement américain ».

Il a commencé par nous décrire la radicalisation des forces aériennes durant l'année précédente. La haine croissante envers le Shah et ses conseillers militaires US a commencé à s'exprimer parmi les homofars des forces aériennes. Ceux-ci sont de jeunes techniciens et ingénieurs. Leur rang est à peu près équivalent à celui de sergent aux Etats-Unis.

Iran

Interview d'un "homofar"

Créée il y a 13 ans par le Shah, la branche homofar des forces aériennes a toujours supporté les effets du mépris des officiers et de la discipline brutale. La radicalisation des homofars s'est donc développée en partie comme une lutte pour les droits démocratiques.

Il y a environ un an, les homofars ont commencé à faire la discipline militaire et contre le Shah. Par exemple, voici ce qui s'est passé dans la base aérienne de Bousher, au sud de lIran : « C'est de cette base que les avions partaient vers les pays environnants pour apporter le soutien du Shah à d'autres régimes», nous a raconté l'homofar. « Un jour, un général a giflé un ont refusé de réparer les avions, empêchant tous les vols pendant une semaine.»

Les protestations ser sont alors exprimées par des grèves de la faim : « Les homofars, l'instar de tous, ne pouvaient plus supporter la répression du

Nous devions passer à l'action. C'est pour cela que nous avons fait la grève de la faim. Le mot d'ordre a été propagé par des tracts, et tout le monde a refusé de manger».

Les généraux ont essayé de cacher ces grèves au public. Parfois, ils planifiaient la journée de travail de façon à ce qu'elle ne

«La bataille de

Doshan Tappeh»

comporte pas de repas, afin qu'il ne puisse pas y avoir de grève. Ils avaient teniblement peur que les autres soldats - et la population en général-ne s'inspirent de la lutte des homofars.

Lorsque les manifestations contre le Shah ont réuni des millions de personnes, les homofars ont senti qu'eux aussi devaient montrer publiquement leur opposition au Shah. Ils ont alors commencé à organiser leurs propres manifestations contre la monarchie : « les homofars ont fait des manifestations à l'extérieur de la base, dans tout le pays. Nous condamnions le Shah - et plus tard Bakhtiar -et soutenions l'ayatollah Khomeini. Tout le monde était alors obligé de savoir que les homofars étaient du côté du peuple».

Ces manifestations ont dû se constituer de façon clandestine dans les bases. Les homofars avaient aussi besoin du soutien de la population civile :

« Un tract apparaissait sur la base, donnant l'heure et le lieu de la manifestation. Les homofars se réunissaient en uniforme à un endroit, et les civils qui les soutenaient se retrouvaient à un autre endroit. Puis ils réunissaient leurs forces pour la manifestation.»

La présence de civils protégeait beaucoup d'aviateurs des représailles. Néanmoins, cer-

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tains homofars ont perdu la vie : Les services de sécurité en ont pris certains en train de distribuer des tracts. D'autres, qui avaient manifesté, ont été identifiés par les généraux. Il y a eu des arrestations. Peu avant que le Shah soit obligé de quitter le pays, il a fait executer 157 homofars à la base aérienne de Jamshidieh à Téhéran. Quarante autres ont été fusillés ensuite.»

Le massacre de Jamshidieh n'a été raconté dans la presse bourgeoise qu'après le départ. du Shah. Bakhtiar a nié que ces fusillades aient jamais eu lieu.

L'événement qui a conduit à la bataille de Doshan Tappeh a été la manifestation du 8 février, qui a réuni plus d'un milde personnes à Téhéran. 1000 aviateurs en uniforme, ainsi que d'autres membres du personnel militaire, joints au cortège, appelé par Khomeini pour soutenir son nouveau Premier ministre, Mehdi Bazargan. Les homofars sont allés en groupe à la manifestation.

«Le matin, nous avons mis nos uniformes dans des sacs en papier et nous sommes descendus au Majlis (bâtiment du Parlement). Derrière le Majlis, il y a maison qui est près du quartier général de Khomeini. C'est là que nous avons enfilé nos uniformes et que nous avons rejoint la manifestation. Après, nous sommes retournés dans cette maison, nous avons des vêtements civils, et nous sommes rentrés chez nous.

«Nous savions qu'il devait y avoir des indicateurs parmi nous, qui cherchaient à briser nos rangs ou à divulguer des noms. C'est pourquoi, après la manifestation, les partisans de Khomeini nous ont fourni une protection. »

Le jour suivant, le 9 février, l'atmosphère était extrêmement tendue dans les bases aériennes. La manifestation des homofars était intolérable pour la hiérarchie militaire. Elle menaçait de couper en deux les forces armoins, avaient été motives par la marche et s'exprimaient avec encore plus de confiance.

Le soir du 9 février, à la base aérienne de Doshan Tappeh, les jeunes recrues homofars, que l'on appelle les honarjoos, regardaient un reportage télévisé sur l'arrivée victorieuse de Khomeini la semaine précédente (les homofars eux-mêmes ne vivent pas dans la base, ils étaient donc chez eux).

Une manifestation spontanée en faveur de Khomeini a éclaté dans la salle de télévision. Les membres de la Garde royale d'élite, qui faisaient la police dans les bases aériennes depuis plusieurs semaines, se sont précipités dans la pièce. Ils ont frappé les honarjoos avec leurs crosses de fusils et en ont tué plusieurs en leur tirant dessus. Comme cela n'a pas suffi, ils ont pris un tank et l'ont fait rentrer par la porte.

Les honarjoos sont sortis. Ils ont commencé à manifester en criant : « A bas le gouvernement Bakhtiar ! Les gardes, dehors !».

Ils criaient aussi : « Allah-hoAkbar - Dieu est grand»- qui est le signal d'appel à l'aide.

Une foule a commencé à se rassembler aux portes de la base, composée surtout de parents des honarjoos.

Comme la foule s'accroissait à l'extérieur, les commandants de la Garde royale ont décidé de retirer leurs forces de la base pour la nuit.

Tôt le lendemain matin, les homofars sont arrivés à leur travail : « Nous avions entendu parler de ce qui s'était passé la nuit précédente. Lorsque nous sommes arrivés aux portes, il y avait encore des milliers de personnes à l'extérieur. Ils nous ont donné à manger. »

«Nous sommes entrés et nous avons vu les dégâts que les gardes avaient faits. Nous avons été dans les hôpitaux et nous avons vu tous ceux dont ils avaient ouvert le crâne. Nous étions furieux.

« Aussi nous avons refusé de travailler, et nous avons commencé à manifester dans la cour. Au bout d'un certain temps, quelques officiers et sous-officiers nous ont rejoints.

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«C'est alors que la Garde royale a attaqué la base. Des tanks sont arrivés en même temps par les portes du nord et du sud de la base. A la porte nord, ils ont été arrêtés. Les civils à l'extérieur les ont bloqués et les gardiens de la porte leur ont tiré dessus. Mais la garde royale est entrée par la porte sud. Ils ont commencé à tirer à la mitrailleuse dans discrimination.

« Les homofars se sont précipités vers l'armurerie pour avoir des fusils. Un capitaine était là, et il a essayé de les empêcher d'entrer. Il a été tué d'un coup de fusil. Nous avons pris des armes pour nous et nous en avons données aux civils qui étaient dehors.

«A ce moment-la, tout le monde dans la base s'est rendu compte que la Garde royale allait massacrer tous ceux qui se trouvaient à l'intérieur, les officiers subalternes et même les Bérets verts (du même genre qu'aux USA, mais Iraniens) se sont joints aux homofars pour repousser l'attaque. Les femmes et les enfants qui vivaient dans la base ont couru après les tanks et en ont mis un en feu.

«Ceux de nous qui étaient à l'intérieur de la base, avec l'aide des civils qui tiraient des toits à l'extérieur, ont fait sortir les gardes royaux de la base. Nous avons continué à les repousser de pâté de maisons en pâté de maisons. A chaque coin de rue, nouvel Sur Contentio au fur et à mesure qu'ils reculaient, nous construisions une

Une fois la base en sécurité, les homofars ont élu de nouveaux officiers. Les officiers supérieurs avaient disparu pendant la bataille - sauf le général Rabii, commandant national des Forces aériennes. Rabii est resté là tout le temps, observant d'un hélicoptère le massacre de ses hommes.

Mais c'est la Garde royale qui a subi les pires pertes - plus de la moitié des 63 personnes tuées dans le combat.

L'insurrection s'est étendue à partir de Doshan Tappeh. Les homofars ont pris d'assaut un poste de police pour avoir plus d'armes pour le peuple. Ils se sont joints, bien que de façon inorganisée, aux batailles qui se déroulaient à travers la ville.

l'évanouissement l'Armée face à l'insurrection qui a permis la victoire du peuple. Un facteur également important a été la solidarité sans précédent de la population civiavec les homofars, lorsque combats ont commencé.

Certains rapports de presse ont donné à tort l'impression que les principales forces à avoir combattu avec les aviateurs étaient les deux groupes de guérilla - les Mujahedins islamiques et les Fedayins d'orientation marxiste. Ces groupes de guérilla ont activement participé aux combats, mais ils sont relativement peu nombreux. Comme l'a exprimé l'homofar que nous avons interviewé : «Tout le monde à Téhéran était un Mujahedin pendant l'insurrection.»

Depuis le renversement de la monarchie, les aviateurs ont continué leur lutte. Lorsque le Premier ministre Bazargan a nommé le général Mehdioun comme nouveau commandant des Forces aériennes, des protestations se sont élevées dans toutes les bases aériennes du pays. Mehdioun, qui a servi sous les ordres du Shah pendant quarante ans, est considéré comme un traître à la révolution. Bazargan a finalement été obligé de nommer un autre commandant à ce poste.

Lors des manifestations contre Mehdioun, les aviateurs ont demandé à être autorisés à élire leurs propres officiers. D'autres revendications démocratiques apparaissent également dans les bases aériennes.

L'homofar nous a expliqué : «Nous devons avoir les mêmes droits que les autres citoyens iraniens. Cela signifie le droit de dire et d'écrire ce qui nous plaît, de lire les livres que nous voulons. Nous devrions pouvoir rejoindre des partis politiques et voter. D'après les lois actuelles. établies par le Shah, les homodes universites, bien que les officiers le puissent. Ces lois doivent être abolies.

« Une autre restriction nous empêche de parler aux étran-gers, sous prétexte que nous pourrions divulguer des secrets militaires. C'est vraiment ridicule. Quels secrets pourrait révéler un homofar à la CIA? C'est la CIA qui a mis sur pied les forces armees iraniennes!»

Nous avons terminé notre interview sur la question des simples soldats de l'Armée américaine. Quelle attitude ont les homofars envers eux ?

«Comme je l'ai dit plus tôt, nous ne sommes pas contre le peuple américain. Les soldats américains devraient penser à ce qu'a fait le gouvernement US au Vietnam. Il est intervenu là-bas pour mettre la main sur les affaires du peuple vietnamien.

« Si les USA devaient envoyer des troupes en Iran, ce serait pour mettre la main sur notre pétrole. Si les soldats américains combattent pour leurs droits démocratiques comme nous le faisons, nous les soutiendrons. Nous soutenons tous ceux dont les droits sont niés.»

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