Notes de lectures
Lectures Le monde nous appartient de Christophe Aguiton C une synthèse réussie des pris e livre formidablement utile es cipaux thèmes et acteurs du mouvement contre la mondialisation libérale, ou, dans la terminologie anglaise, contre la corporate globalisation — désignée par une certaine presse, dans une tentative évidente de désinformation, comme "antimondialisation" tout court — surgi spectaculairement à la lumière du jour avec les manifestations de Seattle contre l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en novembre 1999. L'auteur est aussi un acteur du mouvement — en tant que fondateur du syndicat Sud et, actuellement, responsable des relations internationales de l'association ATTAC — et apporte ainsi une connaissance "de l'intérieur" des débats et dilemmes qui le traversent.
Nous sommes entrés, constate Aguiton, dans un nouvel ordre du monde, sous la domination d'un nouveau régime d'accumulation du capital (l'expression est de François Chesnais) qui se caractérise par le rôle croissant des marchés financiers dans la détermination de l'investissement, de l'emploi et de la consommation. Certes, des tensions existent entre les trois puissances industrielles hégémoniques, les USA, l'Europe et le Japon, mais ils partagent tous le fameux "Consensus de Washington", défini pour la première fois par l'économiste de la Banque Mondiale (BM) John Williamson en 1989 comme base commune pour l'orientation du FMI, de la BM et du G7 (les 7 pays les plus riches) : libéralisation du commerce et des marchés, privatisation, dérégulation, limitation des dépenses publiques. On retrouve les mêmes principes sacro-saints dans les "critères de Maastricht" ou dans les plans d'ajustement structurel imposés aux pays du Sud par le FMI. Il s'agit en fait d'une remise en cause assez radicale - incarnée notamment par les gouvernements néolibéraux de Reagan et Thatcher — de l'orientation suivie dans les trente années de l'après-guerre : développement des services publiques et de la protection sociale, politiques économiques keynésiennes.
Le triomphe du libéralisme a atteint son apogée en 1991, avec la dissolution de l'URSS. Cependant, la fin du monde bipolaire de la guerre froide - qui avait contraint les acteurs sociaux et politiques à "choisir leur camp" — va rouvrir le jeu, et favoriser, quelques années plus tard, l'essor d'un nouvel internationalisme, en lutte contre la mondialisation libérale.
Si la "conférence intergalactique contre le néolibéralisme et pour l'humanité" organisée au Chiapas en 1996 par les zapatistes a joué un rôle précurseur, c'est surtout avec les manifestations de Seattle, qui ont perturbé la réunion de l'OMC en 1999, qu'est apparu un nouvel acteur social reconnu comme étant d'envergure mondiale, un acteur qui se donne pour objectif l'action commune et coordonnée pour lutter contre la "marchandisation du monde" et pour tenter de modifier l'ordre mondial.
Ce mouvement est, cela va sans dire, très divers et traversé de tensions : faut-il privilégier le rapport de forces ou la négociation, le local ou le global, les identités spécifiques ou les objectifs généraux ? Ces débats continuent à traverser le mouvement mais, contrairement aux prévisions "optimistes" de la presse néolibérale, ils n'ont pas conduit à la dislocation du front anti-OMC après Seattle. Au contraire, c'est une dynamique de large alliance antilibérale qui a prédominé — certes, non sans beaucoup de problèmes et difficultés qui sont loin d'être résolus.
Aguiton passe en revue les principaux acteurs sociaux - anciens et nouveaux - du mouvement. Tout d'abord le syndicalisme, dont l'implication dans l'alliance antilibérale est encore faible, dans la mesure ou prédomine l'orientation pour un accompagnement "social" de la mondialisation libérale, visant à en corriger les "excès". On voit cependant un début de changement, en France, avec la participation de Sud, de la FSU, et, parfois, de la CGT — par exemple, dans la lutte réussie contre l'AMI (Accord Multilatéral d'Investissement) - ou aux Etats-Unis, avec la nouvelle orientation de l'AFL-CIO (depuis l'élection de J.J. Sweeney en 1995) qui était activement présente à Seattle. Sans parler des syndicats du Tiers-Monde comme la CUT brésilienne, la KCTU sud-coréenne et le COSATU sud-africain, tous engagés, à un degré ou l'autre, dans le mouvement antilibéral.
Un acteur à la fois ancien et nouveau est le mouvement paysan, qui joue un rôle de plus en plus important dans les mobilisations. Organisés depuis 1993 dans le réseau Via Campesina — qui revendique 50 millions d'adhérents, dont ceux de la Confédération Paysanne (dont José Bové est devenu le dirigeant symbolique) et du MST brésilien — les paysans luttent pour le réforme agraire et contre la logique du marché agricole capitaliste mondial.
D'autres acteurs importants, comme les femmes - dont la Marche mondiale contre la violence et la pauvreté a rassemblé des dizaines de milliers de participantes ou les chômeurs, sont actifs dans le mouvement, mais doivent se battre pour que leurs demandes spécifiques ne soient pas noyées dans un discours trop global.
Parmi les acteurs nouveaux, les réseaux de jeunes radicalisés, comme Reclaim the Streets, en Angleterre, Direct Action Network aux USA ou Movimiento de Resistencia Global en Espagne, sont la pointe avancée des mobilisations, mais courent le risque de s'isoler, comme le montrent les exemples de la grève des étudiants de Mexico, ou des protestations contre le FMI à Prague. La convergence entre ces réseaux, à la culture écolo-libertaire, et le mouvement ouvrier est un des enjeux les plus importants pour le mouvement.
Restent les ONG, qui jouissent d'une très grande reconnaissance internationale — en tant que représentantes de la "société civile" mais qui ne résistent pas toujours aux sirènes récupératrices du FMI ou de la BM. Elles devront choisir, dans les années qui viennent, entre l'alliance antilibérale avec les mouvements sociaux et le rôle de sous-traitants humanitaires des instituRome, mardi 24 juillet. Une délégation multinationale du Camp jeune s'est joint à la manifestation contre la répression de Gênes tions internationales.
Le combat contre la corporate globalisation prend souvent la forme de campagnes communes à l'échelle mondiale, contre la dette du TiersMonde, contre l'OMC, pour la taxe Tobin, animées par des réseaux comme Jubilé 2000, Third World Network, International Forum on Globalisation, Focus on the Global South ou ATTAC. Certains de ces réseaux sont présents, avec les jeunes, les paysans, certains syndicats, dans les grandes manifestations protestataires internationales qui jalonnent l'essor du mouvement -Seattle, Washington DC, Prague, Nice, Gênes — ou dans les conférences qui mettent en synergie les diverses initiatives et préparent les prochaines échéances : Bangkok en février 2000, Porto Alegre en janvier 2001.
Selon Aguiton, on peut distinguer trois pôles dans le mouvement contre la mondialisation libérale : le pôle radical internationaliste, le pôle nationaliste/protectionniste et le pôle néo-réformiste (pour une réforme des institutions globales). Mais ils s'agit seulement de cohérences virtuelles, dans un contexte où la fluidité du débat prédomine sur les positions rigides.
La principale limite du livre est l'absence de discussion des alternatives au système. La question du socialisme par exemple aurait mérité quelques développements. Il s'agit cependant d'un ouvrage qui nous aide à comprendre, dans toute son étonnante diversité, le sens et la portée historique du nouveau cycle de luttes et le nouveau mouvement international contre l'ordre mondial.
Michael Löwy * Éd. Plon, Paris 2001, 251 pages, 118 FF.