Par Eduardo Lucita* S la CTA (Centrale des travailleurs argen- amedi 4 août: La direction nationale de tins) a invité les travailleurs de l'Etat, les instituteurs, les salariés du système judiciaire, les professeurs d'université à un debrayage de 24h pour accompagner les " piqueteros ", qui réalisent la seconde étape de leur plan de lutte en bloquant les principales routes et voies de communication dans tout le pays.
Mardi 7 août : pendant toute la journée, des centaines de routes et rues sont barrées, les salariés des services publics réalisent des assemblées de rue et des ralliements devant des édifices publics, les universitaires donnent des cours publics et occupent les facultés. Les spectacles musicaux de rue en soutien surgissent de nulle part. Presque 100 000 personnes participent aux marches et mobilisations de différents types dans l'ensemble du pays.
.. la dette publique des recettes fiscales
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1994 95 96 97 98 99 2000 01 1994 95 96
Mercredi 8 août : des milliers de personnes de différents syndicats en lutte, d'organisations de quartier et de cafétérias communautaires (1), étudiants, petits commerçants, universitaires et intellectuels, répondent à l'appel de la CTA et se réunissent devant la Plaza de los dos Congresos, pour accueillir chaleureusement les colonnes de "piqueteros" qui ont marché 20, 30 ou 40 km à partir des différents quartiers de l'agglomération du grand Buenos Aires pour arriver au point de ralliement, en défiant les intimidations du gouvernement national,
Crise de domination
et réorganisation
accompagnés par les principaux dirigeants de la CTA, par les Mères de la Plaza de Mayo, par des personnalités des arts et de la culture en général, et par différentes organisations politiques de la gauche.
Ce sont eux, les "piqueteros", qui prennent la tête d'environ 40 000 personnes qui marchent jusqu'à l'historique Plaza de Mayo pour dire leurs vérités en réponse à l'offensive que le capital et l'État ont lancé contre les travailleurs et les classes populaires pour dépasser leur propre crise. De la récession à la dépression
La crise qui secoue l'Argentine est d'une telle magnitude et profondeur qu'elle est sans précédents dans son histoire récente. Le destin de la Nation semble être en jeu. Au-delà des problèmes économiques et politiques, c'est une crise d'avenir. Il n'y a pas d'horizon, sauf une aggravation des conditions actuelles de fragmentation, d'exclusion sociale et de soumission au grand capital
. et la dette ex des recettes 81.2 75 0 Ratle service recettes d'exportation (en %) 97 98 99 2000 01 1994 95 96 97 99 2000 autochtone et étranger.
La dette externe (publique et privée) atteint les 200 000 millions de dollars — plus que 50 % du PIB — le récent échange des bons de la dette pour d'autres à plus long terme signifie gagner un peu de temps en payant des taux démesurés de 15 et 16 % par an. Grâce à cela, le gouvernement ne peut faire face ni continuer le paiement des intérêts de la dette publique, qui s'élèvent à plus de 11 000 millions de dollars par
Dans son discours du 9 juillet, jour de la fête de l'Indépendance nationale, le président a reconnu publiquement que le pays « n'était pas indépendant ». Le ministre de l'économie a ajouté que « les lignes de crédit locales et internationales sont coupées pour le pays », ce qui signifie que le pays est virtuellement en cessation de paiement et au bord de l'écroulement.
Après 18 mois de gouvernement, les administrateurs du moment n'ont pas réussi à mettre fin à la récession, qui a commence au milieu de 1998, et entame sa quatrième année consécutive. En 1999 le PIB a reculé de 3 %, en 2000 de nouveau de 0.5 % et l'année 2001 devrait enregistrer un nouveau recul de 1.6 %. L'économie nationale est plongée dans un cycle de stagnation et de dépression.
Sous la pression des organismes de crédit internationaux et de la banque nationale, et avec l'objectif prioritaire d'obtenir les ressources nécessaires pour le paiement des intérêts de la dette, le gouvernement a imposé au parlement la sanction de la dite " Loi du déficit zéro ". Comme il serait suicidaire de continuer à payer les intérêts ruineux pour de nouveaux prêts afin de financer le déficit fiscal, la loi stipule que l'État ne peut pas dépenser plus que ses recettes, c'est-à-dire qu'il ne peut pas continuer à s'endetter. Comme du même coup la loi donne la priorité au paiement des intérêts de la dette externe, et pour U3 combler le manque à gagner, le gouvernement a imposé une baisse de 13 % des salaires des travailleurs du secteur public et des retraites, une baisse qui sera variable d'un mois à l'autre, selon les recettes fiscales. Comme cette mesure s'est avérée insuffisante, on a également imposé des ajustements et coupures dans l'ensemble du bud* Eduardo Lucita, membre de Militantes Socialistas de la CTA, dirige la revue socialiste indépendante Cuadernos del Sur. 1. "Comedor comunitario", que nous avons traduit par "cafétéria communautaire" joue le rôle des "soupes populaires" auto-organisées.
get national, qui toucheront sérieusement les salaires indirects et les prestations sociales.
L'impact social de plus d'une décennie de néolibéralisme est plus que visible : le chômage touche 16,4 % de la population active (des calculs non officiels le portent à 22 %), le sous-emploi est de l'ordre de 15 %. Au total plus de 30 % de la main-d'œuvre connaît de sérieux problèmes d'emploi. Presque 40 % de la population est pauvre et 7 % parmi cette dernière est indigente. Les salariés ont encaissé une forte chute structurelle de rémunérations et ne perçoivent plus que 19 % du revenu national. Les 10 % les plus riches s'approprient 48 % de la richesse produite, tandis que les 10 % les plus pauvres n'en touchent que 1,4 %. Chaque jour 55 enfants de moins d'un an meurent de faim et de maladies facilement guérissables.
Si l'Argentine reste le pays le moins pauvre de l'Amérique latine, c'est aussi le pays qui au cours de la dernière décennie a enregistré les plus grands indices de croissance de la pauvreté. Crise d'hégémonie
La crise se déroule selon le cours qu'elle a tracé elle-même, ce qui la rend largement prévisible. Or, ce qui a échappé aux observations de la majorité des analystes, c'est la nature vertigineuse avec laquelle elle se déroule à certains moments. En peu de mois, elle a consumé trois ministres de l'économie ; les institutions de la démocratie parlementaire ont été vidées de leur substance ; le gouvernement et même le système de domination ont perdu une large part de légitimité sociale.
Comme on pouvait l'entrevoir déjà pendant la dernière étape du gouvernement Menem, la crise d'hégémonie à l'intérieur du bloc dominant, que le Plan Cavallo avait réussi à constituer depuis 1991, par le biais des sinécures des privatisations, a commencé à se rouvrir avec l'épuisement du modèle néolibéral.
Une expression de cette réouverture est le fort litige entre les différentes fractions du • grand capital, local et étranger, pour imposer un nouveau cap à la politique économique et à la sortie recherchée de la crise. Les grands groupes économiques et les entreprises transnationalisées font face à des propositions de dévaluation généralisée d'un côté et de dollarisation totale de l'économie de l'autre, tandis que la grande banque 2. Cette province est située autour de la capitale Buenos Aires, mais ne la comprend pas.
cherche à maintenir la situation actuelle et continuer à réaliser d'importants gains avec le refinancement de la dette et l'encaissement de commissions. Sous la domination du capital financier, toutes les fractions s'entendent pour réduire les dépenses publiques, en faisant semblant d'ignorer que le bilan du budget national, si l'on exclut les intérêts de la dette externe, est éxcédentaire. Dans ce contexte, au cours des quatres derniers mois, 12 000 millions de dollars ont fui le pays, et le total de placements d'Argentins à l'étranger dépasse déjà les 120 000 millions de dollars.
Le poids de la dette externe impayable et son impact sur l'ensemble de l'économie ne peuvent plus être dissimulés.
Ce litige s'exprime également à l'intérieur du gouvernement et des grands partis du système. Dans la lutte de tendances et fractions, on comprend la raison des avancées et reculs du gouvernement, du règne de l'improvisation et des hésitation devant les décisions à prendre. C'est que, devant l'absence claire d'hégémonie — comprise au sens gramscien comme la capacité d'une fraction de la bourgeoisie d'imposer un programme au reste de la population - les différentes fractions du capital et les tendances politiques se neutralisent mutuellement. Ce qui est en jeu est une recomposition des alliances politiques, en harmonie avec le degré de concentration et de centralisation de capitaux atteint, qui cherche à rendre viable l'ajustement en cours et qui soit en mesure d'imposer le contrôle social nécessaire pour porter en avant un programme de sortie de la crise. Recomposition du mouvement social
Comme contrepartie, le mouvement social en général donne des indices témoignant d'un saut qualitatif. Pendant toutes ces années, les luttes de travailleurs avec et sans emploi, et des différents mouvements sociaux, se sont multipliées, bien qu'il s'agisse de luttes partielles, fragmentées et qu'il y ait une certaine incapacité à les centraliser et à en assurer la continuité.
Or, les grandes crises politiques ont une valeur incalculable a priori. Ainsi Aerolíneas Argentinas, la compagnie d'aviation nationale, qui a été privatisée, mise en vente et ensuite pillée par l'État espagnol, est maintenant menacée de fermeture pour jeter 7 500 travailleurs à la rue. Presque l'ensemble de la société voit l'affaire comme " une cause nationale ". Ce qui a donné lieu à un questionnement sur l'ensemble de la politique de privatisation des services et entreprises publiques de la dernière décennie et le concept de l'impérialisme est revenu comme catégorie politique.
Avec l'exacerbation de la crise, le mouvement social fait preuve de recomposition, sous des formes d'auto-organisation indépendante et d'autogestion de ses propres besoins, le tissu des solidarités de classe semble se recomposer. Pour le moment ce n'est pas une tendance généralisée, mais il y a eu plusieurs exemples édifiants. Les piqueteros et chômeurs de la Province de Buenos Aires (2) bloquent des routes et manifestent en solidarité avec les piqueteros de la Province de Salta dans le nord du pays, brutalement réprimés par la gendarmerie (deux travailleurs assassinés et plusieurs détenus). Les travailleurs de l'Etat, de la ligne aérienne et de l'enseignement ont manifesté en solidarité avec les piqueteros ; ceux-ci se mobilisent en faveur des fonctionnaires et enseignants. Et ainsi de suite.
Plusieurs de ces luttes se déroulent en marge des structures et méthodes traditionnelles, avec des formes embryonnaires d'auto-organisation et d'action directe, pendant que d'autres sont dirigées par des organisations syndicales non encadrées par le gouvernement, dans un processus social de convergence objective dont le trait distinctif est le profond contenu démocratique qui traverse tout le mouvement. Cette convergence, et l'émergence d'un mouvement social avec un fort degré d'autonomie semblent être en train de dépasser la fracture entre le militantisme social et le militantisme politique partidaire qui était une des caractéristiques de la dernière décennie et en même temps ils posent des limites aux politiques sectaires des partis et organisations sociales mettant traditionnellement leurs intérêts d'auto-construction au-dessus des besoins du mouvement.
Ce double processus de convergence a culminé avec le " Premier Congrès national des organisations sociales, de quartier et de sans-emploi " (voir encadré). Avec la présence de plus de 2 000 délégués de tout le pays et au cours d'un débat large et démocratique, ce congrès a analysé la situation du pays et a débattu de la manière d'améliorer l'organisation et la coordination des luttes sur tout le territoire national, en dressant un plan de luttes échelonnées en cours de réalisation au moment où nous écrivons.
La profondeur de la crise et la revitalisation du mouvement social ont eu de fortes répercussions à l'intérieur du système des partis. L'Alliance gouvernante s'est fracturée, le Gouvernement connaît de sérieuses difficultés pour discipliner ses propres partisans, la principale force d'opposition n'arrive
pas a se fixer une orientation définie, il y a plusieurs ruptures des structures des partis et se constituent de nouvelles formations politiques qui briguent les suffrages face aux grands partis.
À partir de différents secteurs, il y a des appels à la formation d'un " gouvernement de salut national " mais personne ne définit avec clarté ses objectifs et ne fait de propositions concrètes.
La gauche se renforce en contrepartie de ce processus. Ses différents partis et organisations présentent, bien que de manière limitée, une plus grande insertion sociale et une plus grande reconnaissance publique On peut le voir dans son intervention dans les luttes sociales et ses perspectives électorales. Dans l'ensemble, et malgré son fractionnement en plusieurs courants, il y a une perspective de croissance importante dans les intentions de vote pour la gauche dans la société Ombre de l'Etat policier ou...
Ce portrait de la situation changera sans doute au cours des élections nationales pour renouveler les représentations parlementaires, en octobre de cette année. Tout indique une grande dispersion de votes et
COLO
OBRERO strophe électorale pour le gouvernement. Si c'est le cas, comment gouverner à partir d'octobre ? Est-ce que le pouvoir pourra se maintenir? Et s'il le fait, à quelles conditions? mique mais aussi très périlleuse. La pression des secteurs financiers a constitué un véritable coup d'état civil. Le président de l'Association Bancaire d'abord et de la Société Rurale ensuite, face au Président de la Nation et ses ministres, ont réclamé une répression du mouvement social, ont parlé d'anarchie et de la pression des barrages de une cata- routes. Au sein de différents cercles influents
DESOCUPA
Assemblée des "PIqueteros", Photo Indymedia l'Argentine
Ainsi, la situation politique est très dynaimposera d'opinion publique on parle des formes d'un contrôle social de part de l'Etat, et l'ombre d'un État policier - avec la gendarmerie nationale transformée en force policière militarisée - plane par- dessus tous ces cercles
Dans ce jeu de pressions, prédominent celles qui proviennent des menées hégémoniques des Etats-Unis, cherchant à forcer une adhésion rapide de l'Argentine à la ZLÉA (Zone de libre- échange des Amériques) avec le double objectif de déplacer les capitaux européens et d'atteindre le maximum de mobilité pour leurs propres capitaux, et aussi d'isoler le Brésil, dont les positions sont beaucoup plus autonomes que celles de
Il ne semble pas y avoir trop d'alternatives. Ou bien le gouvernement avancera sur un chemin d'approfondissement de la politique économique en cours et de l'autoritarisme politique, ou bien le mouvement socia avancera, en renforçant son autonomie et ses formes d'organisation indépendante, et, en défendant les libertés publiques et en élargissant les espaces démocratiques, i
June sortie à la crise. Buenos Aires, 10 août 2001