Inprecor 1974–2004

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BRÉSIL

Les débats de la VIe Conférence de Démocratie Socialiste

· Inprecor n° 461-462, août-septembre 2001 · p. 30-32 · 3 086 mots

Brésil Économie mondiale IVe Internationale

Par João Machado* A inutile d'insister sur le changement de pres les evenements de Genes, ll est la situation mondiale ces dernières années, ni sur la montée de la contestation au néolibéralisme. Au Brésil ce changement coïncide avec une crise économique, sociale et politique importante. Offensive néolibérale

L'actuel gouvernement brésilien est le fruit de l'offensive politique néolibérale. L'actuel président de la république, Fernando Henrique Cardoso (FHC), a été élu en 1994 à la suite du succès d'un plan anti-inflation, le « Plan Real » (du nom de la nouvelle monnaie) ; ce plan a été le premier pas d'un programme économique qui suivait les lignes de ce qu'on appelait alors « le consen* sus de Washington » : « ouverture de l'économie », privatisations des entreprises publiques, « responsabilité fiscale ». Tout cela devait garantir la croissance des investissements et le développement économique, réduire la pauvreté et assurer l'entrée du pays dans « la modernité ».

Ce programme a ouvert l'économie brésilienne (aux marchandises et aux capitaux étrangers) et privatisé la plupart des entreprises publiques - les deux exceptions les plus importantes, jusqu'à maintenant, sont la Petrobras (l'entreprise de pétrole) et la Banque du Brésil. L'inflation a été réduite. Mais à part cela, les résultats ont été tout à fait différents de ce qui avait été promis.

La « responsabilité fiscale » s'est limitée à la réduction des dépenses publiques non financières, alors que les paiements d'intérêts ont beaucoup augmenté. Pour cette raison, l'endettement public a connu une croissance spectaculaire : la dette publique est * João Machado est membre de la direction de la Tendance Démocratie Socialiste (qui regroupe au sein du Parti des Travailleurs les militants qui s'identifient à la IV° Internationale au Brésil). Il a été membre de la Direction nationale et de l'Exécutif du PT.

passée d'environ 30 % du PIB en 1994 à 54 % en 2001.

L' « ouverture » et les privatisations on conduit à la dénationalisation de l'économie — il n'est pas exagéré de dire que le Brésil, comme d'ailleurs en général l'Amérique Latine, vit un véritable processus de recolonisation - mais nullement à une croissance des investissements et de l'économie. L'économie brésilienne est devenue beaucoup plus dépendante des importations (même des taux de croissance limités donnent lieu à une grande détérioration de la balance commerciale) et complètement vulnérable à l'instabilité internationale. Si la dette extérieure est restée stable (un peu plus de 240 milliards de dollars actuellement, soit légèrement moins qu'en 1994), le passif extérieur (qui inclut, au-delà de la dette, les actifs brésiliens, dont les actions, qui sont la propriété des étrangers) a fortement augmenté. Ainsi au service de la dette déjà lourd s'est ajoutée l'exportation des profits, dont la croissance est rapide. Toutes les crises internationales (Mexique, Asie, Russie) ont eu des répercussions sévères au Brésil. Fin 1998 - début 1999 l'économie brésilienne a à son tour plongé dans la crise, et cette année la crise argentine a aussi des graves conséquences au Brésil

Il n'y a pas eu, non plus, réduction de la pauvreté : C'est le contraire qui s'est passé. Et le gouvernement s'est montré au moins aussi corrompu que ses prédécesseurs et les scandales n'ont pas manqué. Usure du gouvernement FHC

Dans ce cadre économique, social et politique, l'usure du gouvernement s'est déjà fait sentir aux élections de 1998 Pourtant, Fernando Henrique Cardoso a

VT Conférence de Démocratie Socialiste encore été réélu au premier tour, en jouant surtout sur la peur de la crise (qui, s'il n'était plus président, s'aggraverait selon ses thuriféraires) et en bénéficiant du bas taux d'inflation. Mais début 1999, la dévaluation de la monnaie, qui touchait à un des dogmes de sa politique économique, a accru l'insatisfaction populaire. Pourtant, le gouvernement a réussi a contrôler la situation encore une fois (peut-être la dernière), en parvenant à maîtriser l'inflation. Une reprise économique modeste a commencé dès la fin de 1999, et le gouvernement espérait qu'elle durerait au moins jusqu'en 2001-2002 (jusqu'aux nouvelles élections).

Mais 2001 n'a pas correspondu à ces espérances. Les scandales politiques ont été plus graves que jamais. L'ancien président du Sénat, Antonio Carlos Magalhães, chef du PFL (Parti du Front Libéral, le deuxième parti de la coalition au pouvoir), un des personnages les plus importants du régime, a été obligé de présenter sa démission, pour éviter une destitution. Un autre sénateur, chef du groupe du PSDB (Parti de la SocialDémocratie Brésilienne, le parti de FHC), José Roberto Arruda, a connu le même sort. L'actuel président du Sénat, Jader Barbalho, du PMDB (troisième grand parti de la coalition) devra sans doute suivre le même chemin.

Pire, à partir du mois d'avril le pays a appris de que l'énergie électrique allait manquer et qu'il fallait recourir à son rationnement alors que des coupures générales d'électricité (« apagão ») n'étaient pas exclues.

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Cela alors que les facilités pour produire l'énergie électrique font du Brésil un des pays du monde les plus favorisés par la nature et qu'il y en avait en abondance. L'énergie électrique brésilienne est surtout d'origine hydraulique et elle est produite par des grandes centrales construites par l'État. Ce modèle a été affaibli par les restrictions des dépenses publiques et par le début de privatisation du secteur. Remarquons que le gouvernement, comptant sur une pluviométrie favorable, a fait preuve d'irresponsabilité. Jusqu'en 2000 cette « politique » a fonctionné : les pluies, abondantes, ont évité les problèmes. Mais en 2001 le ciel n'a pas été aussi généreux.

Pour un gouvernement qui promettait « la modernité », le rationnement d'énergie est peut-être le pire de ce qui pouvait arriver. L'insatisfaction de la population, significative dès 1999, a connu un nouveau saut dès avant le début des coupures d'énergie pour ceux qui dépassaient les quotas de rationnement (qui ont commencé en août).

Finalement, la détérioration du cadre économique international et la crise en Argentine ont une répercussion directe au Brésil. La reprise économique s'est essoufflée : d'après l'Institut Brésilien de Géographie et de la Statistique, l'organe officiel en la matière, le PIB a reculé d'1 % environ au deuxième trimestre 2001. Si l'inflation est encore faible, elle dépassera certainement le taux négocié avec le FMI (4 % = 2 % de variation admise ; le taux officie calculé jusqu'en juillet est déjà de 4,3 % et on estime pour août un taux supérieur à 1 %). Possible victoire de l'opposition

En conséquence, les possibilités de victoire de l'opposition sont considérables à l'élection présidentielle de 2002 . Dans les sondages, Lula (qui certainement sera le candidat du Parti des travailleurs, PT) arrive en tête avec plus de 30 % d'intentions de vote (les plus favorables vont jusqu'à 36 %). Il y d'autres candidats d'opposition — Ciro Gomes, Itamar Franco (l'ex-président de la République, actuellement gouverneur de l'État de Minas Gerais) et Anthony Garotinho (le gouverneur de Rio de Janeiro) - que les sondages situent entre 10 % et 20 % d'intentions de votes, alors que les candidats issus du bloc gouvernemental ne dépassent pas, pour le moment, les 10 %.

Les marges de manœuvre du gouvernement sont réduites. Pourtant son candidat, qui n'est pas encore défini, jouira de toute façon d'un soutien et de possibilités de victoire non négligeables. Quelques uns des noms suggérés pourront même jouer la carte de la critique de la politique économique actuelle. C'est le cas de José Serra, économiste, Ministre de la Santé, connu comme « critique interne » de la politique économique du gouvernement. Il a à son crédit une victoire importante : la politique brésilienne de lutte contre le SIDA, mise sur pied par son Ministère, est considérée de par le monde comme un modèle ; de plus elle s'est imposée en affrontant les trust pharmaceutiques, surtout ceux des États Unis.

Les candidats de l'opposition par contre, à l'exception de Lula, ne se différencient pas clairement du gouvernement en matière de politique économique. Itamar Franco se présente comme « nationaliste », mais c'est sous son gouvernement que l'actuelle politique économique a commencé a être appliquée (FHC a été son Ministre des Finances). Ciro Gomes fut également Ministre des Finances du gouvernement Itamar. Issu du PSDB, il pourrait très bien devenir le candidat de la bourgeoisie, si le candidat du gouvernement ne parvient pas à percer.

Les élections de 2002 constituent ains une opportunité pour l'opposition, et particulièrement pour le candidat probable du PT, Lula. Mais sa victoire est loin d'être acquise d'avance : si les candidats de l'opposition bourgeoise s'unifient, ils auront de très bonnes chances de victoire mais, même dans ce cas, le gouvernemen'est pas encore battu. La candidature Lula et l'évolution du PT

Ce cadre pose naturellement la question : quelle est la meilleure stratégie pour une victoire de Lula ? Le courant majoritaire du PT, et en particulier Lula lui-même, ont fait un choix clair : il faut le maximum de modération et des alliances les plus larges possibles, avec tous ceux qui sont dans l'opposition, quelle qu'en soit la raison. L'Institut de la Citoyenneté (Instituto da Cidadania), une sorte d'ONG dirigée par Lula, a rendu public une ébauche de programme qui évite toute rupture avec l'héritage économique de FHC (1), tout en parlant de réorienter la politique du gouvernement. C'est un programme très défensif, qui ne prend pas en compte les changements qui sont en train de se faire dans le monde (2).

Pourtant, l'opinion publique est en train de devenir beaucoup plus critique envers les privatisations. Un exemple est significatif : en août on a assisté à un référendum dans la ville de Londrina sur la privatisation de la compagnie téléphonique municipale (de téléphonie mobile). Bien que le maire (membre du PT !) ait fait campagne pour la privatisation, cette proposition a été repoussée !

Toute la presse a compris (et l'a dit) que l'objectif de la divulgation du programme de l'Instituto da Cidadania (qui n'a pas été discuté au sein du PT) était de gagner la confiance des « entrepreneurs ».

Quant aux alliances, Lula a déjà dit qu'i voudrait pour candidat vice-président quelqu'un comme le sénateur José Alencar, ex-dirigeant de la confédération des patrons de l'État de Minas Gerais, pour le moment membre du PMDB. Ce personnage n'a jamais été (ni n'a prétendu être) de gauche Mais il est en minorité dans son parti et a exprimé sa sympathie pour la candidature de Lula.

Heureusement pour ceux qui sont pour l'indépendance de classe, ou même simplement pour la clarté politique, il ne sera pas facile pour Lula de réaliser des alliances de ce genre. Comme les possibilités de victoire de l'opposition sont grandes, tous les secteurs de l'opposition bourgeoise veulent présenter leur propre candidat. Même les petits partis de gauche, qui ont soutenu Lula aux élections précédentes, ne lui ont pas pour le moment, accordé leur soutien ; ils se livrent à des calculs sur les possibilités de chacun des candidats et les avantages qu'ils pourraient obtenir en échange de leur soutien à tel ou tel d'entre eux. De plus, il y a des difficultés légales : José Alencar, par exemple, s'il voulait faire équipe avec Lula devrait s'affilier à un parti faisant coalition avec le PT, donc, d'abord, quitter le PMDB Finalement, même au sein du courant majoritaire du PT il n'y a pas consensus pour des alliances aussi larges.

La « modération » peut-elle aider Lula à gagner l'élection ? C'est peu probable. Sa biographie n'est pas celle d'un candidat modéré — il lui manque « le physique du rôle ». Et sur ce terrain-là il sera en concurrence avec nombre de candidats de l'opposition bourgeoise. Mais même si la modération peut quelquefois faciliter la victoire électorale, elle peut aussi conduire à un gouvernement désastreux : l'exemple catastrophique de De la Rua (Argentine) est proche Enfin, cette recherche de « modération » et des alliances avec le camp bourgeois repré1. Par exemple : ce projet ne remet pas en question les privatisations réalisées ; la critique faite au processus de privatisation y est très limitée ; le programme ne fait aucune proposition pour réduire le degré de dénationalisation de l'économie, pourtant caractérisé de « très élevé » dans le texte 2. Cf. l'article d'Ernesto Herrera sur la discussion de cette proposition au Forum de São Paulo, en p. 19.

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sente une adaptation politique à des pressions du milieu qui commencent à décliner ; elle est en contradiction, avec le début de changement de la situation mondiale et au Brésil lui-même.

Le processus d'élections internes au PT est une autre question clé aujourd'hui. De nouvelles règles viennent d'être adoptées : pour la première fois, tous les dirigeants du PT vont être élus directement par l'ensemble des affiliés, sans passer par le Congrès du parti. Les affiliés vont aussi élire les délégués pour le Congrès qui aura lieu après, donc avec une direction déjà choisie. Démocratie Socialiste et quelques autres courants de gauche se sont opposés à ce changement de méthode, qui « personnalise » à outrance l'élection des dirigeants, les rend plus dépendants de la reconnaissance publique (et donc des médias) et tend à séparer l'élection de la direction de l'adoption de l'orientation politique (qui aura probablement lieu devant un congrès absentéiste). La VIe Conférence et les choix politiques de la DS

La tendance Démocratie Socialiste, le courant du PT qui réunit les militants qui s'identifient avec la IVe Internationale au Brésil, a tenu les 3, 4 et 5 août sa Vi Conférence Nationale, à Florianópolis, dans l'Etat de Santa Catarina.

La politique générale de la DS est orientée par la considération de ce que, bien que l'évolution politique du PT aille plutôt dans une mauvaise direction, ce parti reste la référence indiscutable des travailleurs brésiliens. Le chemin naturel pour un militantisme politique de gauche au Brésil passe par l'adhésion au PT. A l'intérieur de ce parti existe toujours un espace encore très grand pour faire une politique de gauche (un exemple important de cet espace est celui de la politique menée par le gouvernement de Rio Grande do Sul et aussi par plusieurs mairies). Dans les affrontements des secteurs populaires avec le gouvernement, le PT est toujours du bon côté, même si c'est avec des positions modérées. Par exemple, il accorde toujours son soutien au MST (Mouvement des Paysans sans Terre). Le groupe parlementaire du PT à en général de bonnes positions (même ses députés les plus modérés ressen3. Cf. les documents en p. 33-34 et en p. 34-38

Livio Maitan à la tribune de la Conférence, João Machado préside tent la nécessité de se démarquer du gouvernement).

La DS garde donc une même orientation politique générale depuis des années: construire le PT, tout en discutant de son orientation politique. Dans l'élection présidentielle cela se traduit par le soutien apporté à Lula, en proposant un programme pour sa candidature et une politique d'alliances de gau•che.

Les changements de la situation politique mondiale et brésilienne rendent plus favorables les conditions pour la réalisation d'une telle politique, même si la majorité du PT devient chaque fois plus modérée. Dans les débats actuels du PT, les initiatives les plus importantes que nous avons prises ont été : la présentation, de concert avec d'autres courants de gauche, de la candidature de notre camarade Raul Pont (ex-maire de Porto Alegre) au poste de président du PT ; la présentation d'une liste pour la direction nationale du parti ; et la présentation de listes de candidats dans plusieurs États. Raul et les candidats de la DS centrent leur campagne sur la critique de la politique menée par la majorité de la direction du PT et la présentation de propositions alternatives (3). Tant la candidature de Raul, que la liste nationale et les listes de candidats dans les États bénéficient à l'heure actuelle d'un assez large soutien. Il est très significatif, par exemple, que le gouverneur de Rio Grande do Sul, Olívio Dutra, soutienne Raul et figure sur notre liste nationale. Olívio a été longtemps membre du courant majoritaire du PT. Au cours des dernières années il a adopté une position plus indépendante et plus proche de la gauche du parti, tout en restant très lié à Lula. Le soutien d' Olívio à Raul, et sa participation à une liste formée à l'initiative de DS, est la conséquence d'un rapprochement politique et des rapports de confiance personnelle avec la DS, surtout au Rio Grande do Sul

Dans ces conditions politiques tavorables, la DS a connu une importante croissan-

Ice au cours des dernières années : depuis la Conférence de 1999, le nombre de ses militants a presque doublé. La plus forte croissance a eu lieu au Rio Grande do Sul. La Conférence a aussi débattu des projets de documents soumis à la discussion en vue du XVe Congrès Mondial de la IV° Internationale et la discussion sur l'orientation politique nationale a traité des conséquences des changements au niveau international pour la situation politique brésilienne. Une idée importante a été que la DS doit être (dans une certaine mesure elle l'est déjà) la principale représentante du mouvement contre la mondialisation capitaliste et pour la reprise des thèmes socialistes à l'intérieur du PT ; la préparation du Forum Social Mondial de 2002 a été définie comme une tâche centrale de la tendance. Après des années au cours desquelles l'identification du PT avec le socialisme s'est peu à peu effilochée (en particulier au sein du courant majoritaire) le moment est favorable pour impulser les retrouvailles du PT avec le socialisme.

La VI Conférence de la DS a été, de loin, celle où l'importance du rapport avec la IVe Internationale a été le plus évidente. Cela tient d'abord à la participation des représentants de la IVe Internationale — Livio Maitan, dont le rapport sur la situation mondiale a soulevé l'enthousiasme de la Contérence, et Ernesto Herrera, responsable de l'Internationale pour l'Amérique Latine — mais d'autres Conférences de la DS avaient déjà vu des représentations importantes de camarades de l'Internationale. La discussion des thèmes du Congrès Mondial, bien sûr, a aussi aidé. Mais il y a probablement deux raisons encore plus fortes pour la vive identification de la Conférence avec l'Internationale : d'abord, au cours de la préparation du Forum Social Mondial de Porto Alegre cette année, durant le Forum lui-même et après lui, beaucoup de militants de la DS ont rencontré des camarades d'autres pays dans des activités militantes comme ils n'avaient jamais eu l'occasion auparavant ; ensuite, pour la première fois, les questions internationales sont devenues directement partie prenante du travail politique dans le pays. La compréhension de l'importance de l'Internationale ne pouvait qu'en sortir renforcée.

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