Salvatore Cannavò* ans aucun doute Gênes a marqué la fin d'un cycle : un cycle long de la politique italienne qui fut caractérisé par l'effacement des luttes sociales et des aspirations à un monde nouveau avec l'idée sous-jacente que le conflit n'était plus qu'un souvenir de nostalgiques d'une époque révolue. Mais c'est aussi un cycle plus bref qui touche à sa fin : celui ouvert par Seattle dont les journées magnifiques et dramatiques de Gènes ont marqué le point culminant. Dans les mobilisations de décembre 1999 contre l'OMC le mouvement avait commencé une longue marche d'auto-affirmation, en s'imposant aux médias et en trouvant sa place comme force antagoniste tace aux sommets internationaux. Depuis il y eut notamment le Forum social mondial à Porto Alegre, mais c'est à Gènes que son existence devint irréversible.
A Porto Alegre le mouvement avait fait preuve de sa maturité non seulement par le nombre des participants, mais aussi parce qu'il avait exprimé l'identité commune d'une multitude de sujets, d'expériences, d'ambitions et de projets. L'idée qu'un autre monde est possible, que le néolibéralisme représente un obstacle à la satisfaction des besoins de l'humanité, qu'on ne peut pas supprimer les droits des peuples, que les institutions internationales qui existent sont illégitimes, que la démocratie est un processus de participation à construire d'en bas, que le marché n'est pas la fin de l'histoire, voilà des acquis qui, après avoir été affirmés dans différents régions de la planète, ont trouvé l'expression la plus claire dans la ville brésilienne, nouvelle « polis » (cité), en dehors de toutes les prétendues « zones rouges ». Porto Alegre a encouragé le mouvement composite contre la mondialisation capitaliste à se convaincre qu'il exprimait des idées valables, qu'il était porteur d'une organisation différente du monde, que même l'élaboration la plus modeste et l'expérience la plus spécifique pouvaient acquérir une valeur universelle en se rapportant à d'autres élaborations et à d'autres expériences. En même temps s'est affirmée une autre conviction : un mouvement si composite ne saurait être réduit à une unité for-
Un cycle nouveau
de la politique italienne
melle — de parti, d'État ou de camp — sans renoncer pour autant à une vocation unitaire se traduisant dans une construction ambitieuse de liens très étroits.
Une telle approche a inspiré le réseau unitaire pour la préparation des mobilisations au Québec contre la Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) (1). Une réflexion similaire vaut pour les mobilisations en France, notamment dans la phase de préparation de Gènes.
Personne ne saurait ignorer que c'est l'expérience commune à Porto Alegre qui a stimulé la naissance du Genoa Social Forum (GSF). C'est à cette occasion que la délégation italienne, qui était parmi les plus nombreuses, a décidé de présenter Vittorio Agnoletto (2) comme son porte-parole, y compris dans le but faire mieux valoir son poids. Retour du Brésil, cette expérience a été tout naturellement poursuivie en impliquant d'autres sujets dans la préparation des journées de Gènes. C'est ainsi qu'a surgi le GSF, une structure sans précédent, efficace dans sa forme et dans ses contenus, une sorte de réseau des réseaux, lieu d'expérimentation d'une synthèse de cultures et méthodes d'action différentes. Sa légitimation formelle a été acquise surtout tout au long des journées de Gènes, répétons-le, magnifiques et dramatiques, justement parce qu'on ne saurait séparer la participation active et enthousiaste de tant de militants et de citoyens et les épisodes horribles de violences dont de nombreux manifestants ont été victimes.
Mais la violence policière ne peut faire oublier notamment la manifestation énorme du 21 juillet Malgré la répression qui avait provoqué le jour précédent la mort du jeune Carlo Giuliani et l'atmosphère lourde qui s'était créée, des centaines de milliers de personnes sont arrivées de toute l'Italie par trains, par cars, en voitures et ont défilé des heures durant, malgré les nouveaux affrontements provoqués par les gestes inconsidérés d'une minorité représentée par les Black Bloc (3). En fait, ces masses s'étaient emparées à nouveau de la « polis » (cité) en s'engageant dans des actions éminemment politiques, en d'autres termes, est réapparue la vraie politique, fondée sur les idées et les besoins. Cela ne s'était plus produit depuis de décennies : un renouveau d'expériences que les générations nouvelles
n'avaient jamais connues auparavant. A Gènes nous avons commencé à prendre dans nos mains notre avenir et cela s'est passé, comme toujours, soudainement.
La question se pose maintenant de savoir si un tel événement aura un futur, si on évitera une dispersion éventuelle dans des microcosmes séparés, si on saura unir démocratie et capacité d'avancer un projet dans l'esprit de Porto Alegre
Sur la base des indications dont nous disposons jusqu'ici, la réponse serait affirmative. Tout d'abord, dans la plupart des villes italiennes des manifestations le plus souvent massives, allant jusqu'à 50 000 participants et même plus, ont eu lieu déjà le 24 juillet. Dans les jours suivants dans une série de villes ont été prises des initiatives pour la formation de forums à l'échelle locale. Mille personnes ont assisté à une assemblée à Rome alors qu'à Bologne le forum a mobilisé ses forces pour commémorer un massacre à la gare de ville provoqué il y a une vingtaine d'années par des terroristes d'extrême-droite. Donc, répétons-le, la polis devient à nouveau lieu de rencontre et d'organisation sociale et les forums sociaux sont les instruments concrets de contestation de la mondialisation capitaliste. C'est le signe d'une nouvelle phase, d'un nouveau cycle qui relance l'esprit d'une transformation sociale.
La nouvelle rencontre début 2002 à Porto Alegre (4) sera une échéance capitale. On prévoit 80 000 participants dont 20 000 jeunes, présents soit dans un énorme camp soit dans des universités, et engagés dans des initiatives politiques multiples. C'est aussi dans une telle perspective qu'il faudra s'acheminer vers un forum social italien avec des adhésions allant bien au-delà de ceux qui se sont mobilisés dans le GSF en juillet. Il existe déjà des dizaines de milliers de personnes prêtes à s'engager sur ce terrain, dans le respect de l'autonomie et de l'identité de chaque mouvement et de chaque organisation et sous condition que les décisions soient prises démocratiquement, c'est-àdire avec la participation effective de tout le monde. * Salvatore Cannavò est directeur-adjoint de Liberazione, quotidien du Parti de refondation communiste (PRC), et collaborateur régulier de Bandiera Rossa, mensuel publié par les camarades liés en Italie à la IVe Internationale. Nous reproduisons ici une version légèrement abrégée d'un article paru dans Liberazione du 8 août 2001. Les événements des dernières semaines confirment les analyses de l'article sur le potentiel du mouvement contre la mondialisation capitaliste en Italie. Soulignons réunions notamment que le 5 septembre des assemblées ont eu lieu à Rome et à Milan pour la formation d'un Social Forum dans les deux villes. La parti-