Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GUERRE

Guerre, terrorisme... un autre monde devient indispensable

· Inprecor n° 463-464, octobre-novembre 2001 · p. 3-5 · 3 019 mots

Économie mondiale États-Unis Italie

Mouvement contre la mondialisation capitaliste / Guerre un autre monde devient in

Par Salvatore Cannavò*

A pres les ettentats de anastan ete

• présence d'une guerre qui s'annonce dure, longue et terrifiante, le mouvement contre la mondialisation capitaliste peut-il continuer comme avant ? Son identité, ses perspectives, ses priorités peuvent-elles rester inchangées ou doivent-elles subir une transformation en profondeur ? Un des sanctuaires du marché, le quotidien britannique Financial Times, a tenté de répondre à ces questions. Son édition du 10 octobre y a consacré une page entière. L'argumentation est directe : « Jusqu'à il y a un mois — écrit James Harding - le mouvement antimondialisation se préparait pour la plus grande protestation de son histoire [la manifestation contre le sommet du FMI et de la Banque mondiale à Washington]. Or, le 11 septembre lui a volé ce moment et l'obligera à se réinventer ». Rien ne sera plus comme avant

Le journaliste anglais a longuement questionné des militants des États-Unis, qui confirment qu'effectivement l'esprit qui motivait les protestations s'est affaibli, que la plupart des efforts sont maintenant orientés en direction du mouvement anti-guerre, mais que celui-ci mobilise beaucoup moins de gens que les contestations de l'OMC ou du FMI. « Le mouvement s'est transformé en une structure d'auto-éducation, comme en témoigne le fait que les teach-in [assemblées d'auto-éducation] ont remplacé les mobilisations de rue ». Le mouvement, poursuit le Financial Times, « ne sera plus comme avant ». Quel impact pourra avoir aux États-Unis, par exemple, la contestation des multinationales et de leurs profits dans une période où « l'ouverture de Wall Street est un acte de défense nationale et l'achat des actions, un acte patriotique? ». C'est un fait que le mouvement, qui a sérieusement mis en question le capitalisme occidental, « est en retrait » dans une phase où « l'Amérique est à l'offensive ». Il y a aussi le poids de la

Guerre, terrorisme...

dispensable

peur qu'on fasse l'amalgame avec le terrorisme. « Si en public, ajoute le Financial Times, tous parlent d'une pause nécessaire au vu de ce qui s'est passé, en privé les dirigeants du mouvement ne cachent pas qu'ils se sentent parmi les victimes des attentats ». Cela, par exemple, réduit l'action de rue, un des traits distinctifs des mobilisations, et sans la place publique et la contestation le mouvement ne peut pas exister. « Il n'a pas en effet - explique Georges Monbiot, un intellectuel anglais qui fait partie du camp anticapitaliste — une dimension et une identité comparables à celles d'un parti ou d'un syndicat : sans action il n'y a pas de mouvement ». Malheureusement, malgré le fait que « l'opposition à la guerre soit complémentaire et non contraire à son éthique le conflit militaire approfondit les divergences * Salvatore Cannavo est directeur-adjoint de Liberazione, 1960, au mois quotidien du Parti de la refon- année, dation communiste (PRC) d'Italie, et collaborateur régulier de Bandiera Rossa mensuel publié par les camarades du vant. Sa PRC liés à la IVe Internationale. 1. La marche pour la paix entre les villes de Pérouse et d'Assise en Ombrie (Italie centrale) se

= !

et les différences, ce que la dynamique antimondialisation ne faisait pas ». « Qu'on pense à l'AFL-CIO, dit un militant Vert américain, qui a pris la rue à Seattle à côté des environnementalistes, bien qu'avec des réserves et des motivations autres alors que, face à la guerre, cette centrale avait serré les rangs autour du drapeau ». Il s'agit donc, conclut Danhaer, militant du

Global

Exchange, de « se réinventer, parce que nous sommes certainement atteints, mais pas mortellement ».

Les difficultés décrites par le quotidien anglais sont visibles et se retrouvent un peu partout, même dans la préparation tumultueuse de la marche pour la paix Pérouse-Assise (1). Dans une large mesure, ces difficultés rendent difficile la simple "transcroissance" du mouvement contre la mondialisation capitaliste en une lutte sans ambages contre la guerre, sans des "mais" et sans des "si" comme on dit dans le mouvement, mais avec les mêmes caractéristiques de masse qui ont marqué

Gênes, Seattle, Göteborg. Car une telle évolution dépend de l'analyse que l'on peut faire de la guerre actuelle, de son rapport avec la dynamique de la mondialisation capitaliste et des orientations, des chemins que l'on saura parcourir.

Le retour de la géopolitique

Une des suggestions les plus souvent entendues - surtout à partir de la presse économique, à commencer par le Financial qui accordent un soutien à la déroule tous les ans depuis

" guerre contre le terrorisme » se en regroupant entre sont opposés aux militants du

200 000 et 300 000 personnes le mouvement contre la mondiali-

13 octobre, elle a pris des sation capitaliste carrément dimensions jamais vues auparaopposés à l'action militaire préparation et son anglo-américaine contre déroulement ont fait apparaître l'Afghanistan. En fin de compte, des tensions parmi les organisales dirigeants de DS, sifflés par teurs : ainsi l'opposition de cenla manifestation, ont dû la quittre-gauche, en particuliers les ter précipitamment.

Démocrates de gauche (DS),

Page 4

Guerre / Mouvement contre la mondialisation capitaliste

Times lui-même — est que le processus de mondialisation, tel qu'il s'est exprimé au cours des années 1990, est terminé ou bien est entré en crise profonde. Beaucoup d'économistes s'efforcent de démontrer cette thèse, confirmée aussi par la phase récessive qui touche toute la planète : la contraction du commerce, la limitation des échanges financiers, les projections de développement très prudentes. En outre, la folie ultra-libérale a laissé la place à un nouvel interventionnisme publique, un retour du "keynésianisme" qui, bien qu'abâtardi par un mélange insensé de dépenses déficitaires et de réductions de l'État providence, constitue une revanche de l'État sur le privé.

En même temps, dans la foulée de la guerre et de l'alarme terroriste - bien synthétisé dans l'avertissement de Bush : « ou avec nous ou contre nous » - les relations et les hiérarchies internationales sont en train d'être redéfinies. Quelques exemples : à l'intérieur de l'OMC les États-Unis ont repris l'initiative en recherchant le soutien de ces pavs tiers — de l'Inde au Pakistan et aux pays arabes qui avaient contribué à la faillite de Seattle. Dans ce sillage, Washington peut compter sur un nouveau "round", qui s'ouvrira (peutêtre) à partir du 9 novembre à Qatar, très avantageux pour ses propres intérêts commerciaux. La même politique déficitaire, épousée sans ménagement par la Federal Reserve - qui, souvenons-nous, est intervenue à deux reprises après le 11 septembre sur les taux d'intérêt — a donné une solide base de soutien au dollar qui, après les tourments de Wall Street, peut encore se présenter comme une monnaie de référence à l'échelle mondiale. Du côté européen de l'océan Atlantique, par contre, comme l'a noté Adriana Cerretelli dans Il sole 24 Ore du 12 octobre, « la relation spéciale entre Londres et Washington en ce moment représente pour la construction européenne un choc analogue à celle provoquée par l'unification allemande : le seul véritable potentiel européen en dehors de l'euro — l'Europe de la défense — "se déchire" ». Notons, par 2. Daniel Bensaid, Le nouveau désordre impérial, revue ContreTemps n °2, 2001. 3. Cf. La sfida al G8, collectif, éd. Manifestolibri 2001.

ailleurs, que les États européens ont affronté la crise chacun en se fondant sur ses propres intérêts, ce qui n'a pas manqué d'être enregistré de l'autre côté de l'Océan : il suffit de voir la suffisance avec laquelle les États-Unis ont traité le zèle de l'OTAN.

Somme toute, après des années où le centre de l'attention était monopolisé par les dynamiques de l'économie globale, des fusions et intégrations des multinationales qui semblaient prendre la relève du rôle et de la fonction de l'État, en construisant une espèce de monolithe complètement intégré et indifférencié (l'Empire), la géopolitique redevient actuelle et avec elle, la politique extérieure nationale et macrorégionale. Cela signifierait-il que la mondialisation est morte et que la géopolitique est de nouveau la seule clé d'interpréItalie, Pérouse le13 octobre : par tation des procescentaines de milliers pour la paix sus mondiaux ?

Bien sûr que non.

En réalité, au cours des vingt dernières années s'est affirmé un phénomène de superposition entre, d'une part, la croissance structurelle du capitalisme global et, de l'autre, le rôle et la fonction des États nationaux, où le premier a étouffé les seconds en les pliant à ses propres exigences, sans pour autant réussir à extirper toute leur fonction de service de l'accumulation du capital. Comme écrit Daniel Bensaïd « l'ordre du capital repose donc encore sur une multiplicité d'États dont la coopération dans le cadre de la "gouvernence globale" ne remplace pas les fonctions. En revanche, le rôle de ces États est appelé à se transformer dans la mesure où ils ne sont plus seulement les garants de leurs marchés internes, mais doivent de plus en plus renforcer leurs moyens d'assurer la reproduction sociale et de garantir la propriété au-delà de leurs frontières » (2)

La politique est restée la servante amène et nécessaire de l'économie. Sans doute, celle-là a été dans l'ombre de celle-ci, également à cause de la phase d'expansion, favorisée par le développement remarquable de la technologie, des rationalisations gigantesques de la production, des "politiques" insistantes de libéralisation et de privatisation. Avec l'arrivée de la récession, la phase d'expansion a laissé la place à un repli sur la demande interne, sur le rôle de la dépense et des aides publiques et donc sur celui de "la politique". Aujourd'hui tout ce travail obscur tourne autour de la découverte de la centralité - même physique - de la Maison Blanche et du Pentagone, de Downing Street ou d'Islamabad et de la marginalité relative de Wall Street.

Pour utiliser une expression d'Andrea Fumagalli, la mondialisation a fini par représenter « un miroir qui cache la redéfinition continue de la hiérarchie des pouvoirs économiques et militaires » (3). La destruction des Tours jumelles et le déchaînement de l'opération « Liberté immuable » a brisé le « miroir » déformant, en révélant un rapport entre la géopolitique et la mondialisation, plus complexe et plus contradictoire. Mondialisation impériale

Mais le fait reste que la mondialisation est en crise et que cette crise dépend de sa contradiction principale — son incapacité de réaliser la promesse de bien-être répandu partout dans le monde — ne doit pas nous conduire à la considérer comme un phénomène accompli. Il est difficile de croire que la vocation internationale du capital soit une tendance épuisée ; reste plutôt à voir quelle sera la forme de son affirmation, même si la guerre actuelle nous indique que cette vocation suivra la route tracée par les bombes américaines et les lignes stratégiques élaborées par le Pentagone.

En effet, après des années de déclin apparent, les États-Unis tentent d'imposer de nouveau leur primauté. Ils le font en des termes à la fois traditionnels et inédits, avec une logique impériale inchangée, qui pourtant ne peut pas ne pas tenir compte des modifications internes qui ont eu lieu dans les rapports internationaux, précisément à cause des processus économiques. La mondialisation, avec la toile d'araignée de ses entrelacements globaux, rend cette domination impériale plus aléatoire et imbriquée avec les alliances transversales et les intégrations supranationales (et donc plus agressive et plus " méchante"). Mais si sur le plan économique la situation est incertaine et confuse, sur le plan politique et militaire, il n'y a aucun État ou même groupe d'États en mesure de concurrencer les États-Unis. Jamais, dans l'histoire récente, tant de pouvoirs n'ont été concentrés par un seul État et, symboliquement, entre les mains d'un seul homme — le président des États-Unis. L'offensive américaine vise essentiellement à ne pas perdre cette primauté ; ainsi, nous sommes en présence d'une nouvelle phase

Page 5

Mouvement contre la mondialisation capitaliste / Guerre de la mondialisation, une mondialisation impériale, où la tendance à l'intégration se superpose encore à la réalité meurtrière de la concurrence inter-capitaliste, au développement inégal des contradictions — le renforcement de l'État américain, par exemple, s'associe à l'affaiblissement des États tiers, les Etats arabes en particulier. Qu'en sera-t-il de l'Europe ? Proposera-t-on encore la guerre comme issue inéluctable du conflit économique et social ?

Cette évolution exige une mise au point des analyses, en particulier dans le mouvement contre la mondialisation capitaliste, qui est appelé à une inflexion difficile, à forcer son propre rythme de croissance. Et s'il est vrai que jusqu'à maintenant les objectifs, l'identité, l'action et le parcours des mobilisations ont été calibrés sur un adversaire — la mondialisation économique — qui a représenté uniquement le miroir d'une réalité plus complexe et multiforme, le dévoilement de cette réalité (la politique impériale) exige un "saut" politique en avant. Le mouvement contre la mondialisation capitaliste, en devenant un mouvement contre la guerre est contraint de passer brusquement à une phase adulte, et donc de se doter d'un projet et d'une identité neuves. "Contraint" de devenir plus politique. Réinventer le mouvement.

Ce passage ne sera pas facile et ne se fera peut-être pas sans douleur. Certainement, il ne peut pas être simplifié. Penser recourir, par exemple, à la traditionnelle lutte anti-impérialiste n'aidera en rien (en aucun cas, on ne peut imaginer des alliances hypothétiques avec des pays où des modèles alternatifs au capitalisme). Et cela, pour au moins trois motifs.

Le premier, c'est que l'anti-impérialisme traditionnel, celui qui a animé les luttes après la Seconde guerre mondiale, que ce soit en Occident ou dans les pays ex-coloniaux, n'aurait pas été ce qu'il a été — avec certains mots d'ordre, certaines dynamiques, certains objectifs - sans l'existence de l'URSS. La présence d'un bloc alternatif — en faisant abstraction de ses erreurs et de ses horreurs — constituait une base arrière, un point d'appui qui donnait aux luttes anti-impérialistes une crédibilité et une perspective erronées, mais réelles. Aujourd'hui, non seulement il n'y a plus d'URSS, non seulement la Chine se pose comme un allié en concurrence avec les plus grandes puissances capitalistes, mais les États-Unis s'efforcent sur les plans propagandiste et culturel d'imposer un bloc alternatif imaginaire, le monde islamique, pour contraindre le reste du monde à un réalignement global, mais aussi pour donner à un éventuel "front antiimpérialiste" une connotation répugnante et impraticable (pour nous)

La seconde difficulté provient de la définition même de la mondialisation impériale. L'entrelacement entre le pouvoir absolu du marché libre et le dessin inégal de la politique de domination, contraint à une plus grande "politisation" des objectifs : attaquer le FMI, l'OMC, sans poser le problème du mouvement plus profond qui se cache derrière ceux-ci, risque de rater son but. Les initiatives contre « son propre » Etat - et donc les initiatives sociales, par exemple à partir du budget — acquièrent une nouvelle centralité. Ainsi, il faut redessiner les objectifs.

La troisième difficulté, enfin, part d'un élément symbolique dont la portée ne fait pas de doute : la guerre chez les "Américains", à Manhattan, qui devient Beyrouth. Ce fait ne s'est jamais produit au cours de l'histoire des États-Unis (la référence à la Guerre civile est impropre et trop éloignée dans le temps) : au sommet de leur propre pouvoir militaire - mais non économique - les États-Unis sont frappés au cœur, d'agresseurs ils se découvrent victimes. C'est cette contradiction, par ailleurs, qui donne de la force et de la substance à la polémique sur l'antiaméricanisme avec laquelle ont tente d'isoler le mouvement contre la mondialisation capitaliste. En outre, la violence et la terreur provoquées par les fauteurs des attentats, et celle qui a été déclenchée par les États-Unis, visent à créer un climat de « guerre civile mondiale » où les peuples, les mouvements, les travailleurs, sont poussés les uns contre les autres. Dans l'ère de la mondialisation, le nationalisme risque encore d'avoir le dessus. L'antidote à la barbarie

Ces difficultés fournissent des indices du parcours à effectuer et somment le mouvement de révéler ses défenses naturelles, ses "anticorps", pour réagir.

La plus importante de celles-ci est sa dimension éthique : la capacité d'indignation, la révolte morale qui soulève des milliers, voire des millions de jeunes — aux premiers rangs dans les mobilisations contre la mondialisation capitaliste - constituent une force formidable dans la nouvelle phase qui s'ouvre. Comme disent les militants de Global Exchange, il y a une forte similitude entre la capacité de s'indigner devant la pauvreté dans le monde — qui a animé l'activité d'une myriade de groupes de jeunes aux États-Unis — et l'indignation devant les nouvelles barbaries, la guerre comme le terrorisme. Cette disponibilité est en soi d'une grande portée politique : elle facilite la discussion, le débat d'idées, les confrontations, qui peuvent permettre au mouvement de réaliser un saut qualitatif

Le deuxième anticorps est l'internationalisme À l'antithèse des deux torts il est nécessaire d'opposer une autre rationalité L'internationalisme, qui a animé les luttes de Seattle, Bangkok, Amsterdam, Nice et Gênes représente une rationalité sans égal. Le forum mondial de Porto Alegre constitue en soi une riposte immédiate à la guerre. Le dialogue et les luttes communes des mouvements du monde entier, y compris le monde arabo-musulman, sont le seul vrai antidote à la barbarie, la seule réponse possible à la guerre. Face à la menace nationaliste (qu'elle soit occidentale ou islamique), « la mondialisation des luttes et des espérances » — pour reprendre le mot d'ordre de Via Campesina - représente la seule alternative gagnante.

INOT

Londres,

13 octobre, MY 40 000 contre la guerre NAM

STOP

AMERICAN

FOR

La troisième ressource est la démocratie. La guerre est la négation de la démocratie, la prise de décisions occultes, la réalité masquée. Se battre pour une démocratie meilleure, plus avancée, plus mûre, représente un antidote ultérieur contre la barbarie. La pratique de la démocratie - dans le mouvement comme dans la construction d'expériences exemplaires — constitue aussi la réponse pour une réaffirmation correcte et efficace de l'espace public, au moment où trop de néolibéraux redécouvrent le keynésianisme sous sa forme militaire. La démocratisation de l'intervention publique est justement l'unique garantie pour qu'il soit répondu aux besoins sociaux et non à la logique du profit. Là encore Porto Alegre, avec sa pratique du budget participatif, indique la voie. Cette année, plus que jamais, Porto Alegre signifiera la paix.

Une erreur sur cette page ?