Par Phil Hearse*
Latroce tuerie à New York, a Washington
et en Pennsylvanie a fait un cadeau monumental au gouvernement Bush : l'occasion de lancer une offensive politique contre tous ses opposants dans le pays et à l'étranger. Rappelons qu'avant le 11 septembre, ce gouvernement était assiégé sur les plans diplomatique et politique. Maintenant, tout naturellement de son point de vue, l'équipe Bush-Cheney a profité de la crise pour faire taire ses critiques et pour réaffirmer le leadership des Etats-Unis sur le plan international. La portée de l'offensive des États-Unis est à couper le souffle. Elle se traduit par une tentative décisive d'imposer un virage à droite à la politique mondiale, sous hégémonie américaine, et d'étouffer toute opposition à sa domination absolue sur les plans politique et économique. Ce qui pose un défi énorme à la gauche et au mouvement contre la mondialisation capitaliste (appelé aussi dans les pays anglo-saxons mouvement pour la justice globale), qui devra comprendre et affronter cette nouvelle donne ou s'exposer à des défaites dévastatrices.
Depuis l'arrivée de Bush à la Maison Blanche, son administration, dont le vice-président Dick Cheney semble davantage un co-président, met tout en œuvre pour impulser son ordre du jour réactionnaire. Ce qui a donné lieu à plusieurs conflits, notamment: — la colère internationale devant le bouclier antimissiles, qui a occasionné des heurts avec l'Union européenne (UE), la Chine, la Russie et les Démocrates au Congrès ; - un isolement international sur la question du retrait des accords de Kyoto sur les changements climatiques ; — une critique de la politique dite de non-ingérence dans le conflit israélo-palestinien, qui a donné toute liberté aux Israéliens pour terroriser les Palestiniens; - un refroidissement avec la Chine à propos * Phil Hearse est rédacteur de la revue britannique Red Shift.
Politique
de l'incident de l'avion d'espionnage qui est un exemple de l'attitude plus dure à l'égard de la Chine et d'un soutien accru à Taiwan ; - des désaccords avec les Démocrates, qui avaient menacé de profiter de leur majorité au Sénat pour mettre leur veto aux projets de dépenses militaires du Congrès ; - un conflit latent avec l'UE sur le libre-échange et le projet d'une force de réaction rapide européenne
Mis à part cette liste, le gouvernement et les sociétés américaines constituent une cible de choix pour le mouvement contre la mondialisation capitaliste, en plein essor. Maintenant, le massacre réactionnaire du 11 septembre a mêlé les cartes. Bush et Cheney ont lancé une véritable offensive politique qui vise le mouvement contre la mondialisation capitaliste. Cette offensive cherche la mise au pas de l'UE et est dirigée contre les mouvements de libération nationale et ceux du Tiers-Monde. Elle atteint l'opposition interne, les droits de la personne aux États-Unis et sur le plan international (avec le renforcement de la coopération internationale de la police, des militaires et des services de renseignement), elle met en œuvre des méthodes plus dures face à l'immigration et aux demandeurs d'asile et réaffirme la domination diplomatique et économique des USA au Moyen-Orient et au Canada, tout en proclamant le droit des Etats-Unis de poster des militaires dans les anciennes républiques soviétiques et d'isoler la Chine. Tout cela se déroule dans le contexte général d'une offensive pour mettre en avant les objectifs économiques clés des Etats-Unis, surtout ceux qui ont trait au soit-disant libre-échange, c'est-à-dire la liberté d'accès à l'ensemble de la planète pour les sociétés américaines.
Les obstacles au succès global américain étaient redoutables : la portée et l'importance de ce qui était entrepris avaient donné lieu à des tensions énormes à l'intérieur de l'équipe Bush, et dans d'autres secteurs de l'élite politique et surtout économique des États-Unis. Une mobilisation réactionnaire
C'est sur le plan interne que le gouvernement Bush a engrangé le premier bénéfice. Les semaines ayant suivi les attentats ont vu la plus grande mobilisation réactionnaire aux Etats-Unis depuis l'époque du macarthysme des années 1950. Les chaînes nationales donnaient l'actualité 24 heures sur 24, ce qui a fouetté une frénésie patriotique, souvent accompagnée de relents racistes Les sentiments humains naturels de sympathie envers les victimes et leurs proches, notamment le grand sentiment de solidarité avec plus de 300 pompiers morts au cours de leur mission, ont été exploités sans retenue par le gouvernement et les mass média puissants et unanimes pour créer une vague chauvine. Ici, la visibilité même des morts y a contribué. Les 200 000 personnes mortes en Iraq au cours des bombardements de la Guerre du Golfe et les victimes subséquen-
tes des bombardements et du blocus du pays n'avaient jamais figuré sur toutes les chaines de télévision. Ainsi, comme le journaliste militant de gauche John Pilger l'a souligné, on a distingué les « morts méritoires » et ceux qui l'étaient moins.
Aux États-Unis et au Canada, on a vu des cérémonies, souvent avec une participation militaire, dans la plupart des villes. Les premiers matchs de base-ball et de football tenus après les attentats ont débuté avec l'hommage au drapeau et l'hymne God Bless America. Le Congrès s'est précipité pour donner carte blanche à une offensive militaire, une seule députée s'y est opposée.... Ainsi, la cote de Bush a atteint 88 %, alors que Clinton, président au cours d'un boom économique, n'a jamais dépassé les 73% de satisfaits. Tous les questionnements sur la légitimité du gouvernement, qui a accédé au pouvoir par une fraude électorale à peine dissimulée en Floride, ont été enterrés. Les Démocrates ont clairement indiqué qu'ils avaient l'intention de laisser tomber leurs objections antérieures sur le recours aux fonds de la sécurité sociale pour les dépenses militaires, leurs doutes quant à l'OMC et au coût du bouclier antimissiles... L'ancien vice-président Al Gore a tout résumé : « Le Président est mon commandant en chef ».
Les États-Unis n'étaient pas seuls dans cette frénésie réactionnaire. Avec quelques exceptions honorables, les mass média britanniques se sont alignés derrière les États-Unis, afin de préparer le terrain pour la participation britannique à la guerre, et pour la promulgation d'atteintes encore plus draconiennes aux droits civiques, notamment ceux des demandeurs d'asile et des rétugiés. Et cette mobilisation réactionnaire a été fouettée par une panique quant à la possibilité d'attentats terroristes ultérieurs et une paranoïa sur l'existence éventuelle de " cellules terroristes " à tous les coins de rue. Les objectifs globaux de l'Empire
Le capitalisme américain a une gamme de revendications pour sécuriser le monde au profit des sociétés US. Celles-ci tournent autour de plusieurs objectits: — la destruction du protectionnisme et des barrières commerciales, notamment des subventions étatiques aux industries nationales, pour ouvrir tous les pays du monde aux produits et institutions financières US ; — le renforcement et l'extension des « droits de propriété intellectuelle » pour protéger les brevets des sociétés informatiques et pharmaceutiques US et breveter les produits biologiques et les organismes tels que le génome humain et les plantes; - le droit de poster des forces militaires dans toutes les régions du monde.
L'ordre du jour réactionnaire exigerait aussi que les autres pays capitalistes majeurs " libéralisent " leurs économies, en liquidant la protection sociale, la propriété étatique et l'intervention publique dans l'économie. Il impliquerait également un coup décisif contre le mouvement écologique, en rejetant les objections à l'utilisation de la lignite, abondante aux États-Unis, pour les nouvelles centrales thermiques, et en justifiant la production pétrolière dans le parc national d'Alaska.
La beauté de la « guerre anti-terroriste » est que celle-ci a l'avantage moral de présenter les États-Unis comme la victime, et peut exploiter les émotions suscitées par cette tuerie pour passer par-dessus les gouvernements nationaux, en renforçant les forces pro-américaines dans presque tous les pays. Il y a un an à peine, les commentateurs disaient que « la politique étrangère US va à la dérive ». Maintenant, il y a un projet global, de première d'importance pour prendre la relève de la guerre froide, et l'on peut mettre tout pays devant le défi suivant : « Etes-vous avec nous ou avec les terroristes? »
Les premiers résultats de l'opération commencent à se faire voir. Au lieu d'une manifestation mondiale gigantesque à Washington les 27-28 septembre, il n'y eut qu'une manifestation réduite (mais courageuse et importante) contre la guerre et le racisme. On a créé une arge coalition "anti-terroriste" , qui s'étend de la Grande-Bretagne à la Russie et de l'Arabie saoudite au Pakistan — bien qu'elle ne soit pas exempte des difficultés et contradictions qu'on abordera plus loin. À l'intérieur de l'Union européenne, le gouvernement Blair a encore démontré sa soumission totale aux États-Unis. Et le Congrès vient de signaler qu'il maintiendra le projet du fast-track pour les négociations de libre-échange notamment en vue de la rencontre de l'OMC à Qatar au mois de novembre, pour progresser sur la fin des subventions et autres « pratiques injustes » bloquant l'accès aux marchandises américaines. En revanche, les Etats-Unis n'accepteront pas les revendications européennes et des pays du TiersMonde concernant la fin du dumping de marchandises à bon marché sur les pays les plus pauvres Conflits au sein de l'équipe Bush
Au-delà de ses projest à plus long terme, le gouvernement Bush réclame une réponse militaire sous une forme ou sous une autre, pour des raisons évidentes de prestige national. Quand Thatcher a lancé la guerre contre l'Argentine, une partie de son raisonnement était que le prestige du capitalisme britannique avait été lésé par la conquête d'un « territoire souverain » britannique, les îles Malouines. Ne pas répondre aurait signifié perdre la face et faire preuve de faiblesse
L'étendue de la réponse américaine a été le sujet d'un débat vif au sein du gouvernement. Le plus belliciste fut Paul Wolfowitz, le vice-secrétaire de la Défense, qui se décrit
SENGHANSAN
comme un « personnage international majeur » et menace « d'en finir avec les États-voyous ». Wolfowitz est un vieux guerrier de la Guerre froide ; il figurait déjà dans l'équipe de conseillers du président Gerald Ford, et prônait le recours accru à la force militaire. Au cours des jours qui ont suivi les attentats, comme l'a noté le journaliste britannique Ed Vuilliamy, Wolfowitz voulait écraser « tous les serpents du marécage » : « Les projets furent conçus par Paul Wolfowitz, un homme de droite hautement intellectuel qui a gravi les rangs du Département d'Etat et du Pentagone sous Ronald Reagan pour devenir l'un des principaux architectes de la Guerre du Golfe de 1991. Elaborés à l'aide d'une petite coterie d'adjoints loyaux, dont la plupart étaient des fonctionnaires civils du Pentagone, les pro-
publique, à l'espionnage et à la une « Europe unie des États » et non pas des jets pronaient une guerre ouverte sans contrainte de temps ou de l'espace qui pourrait engloutir l'ensemble du Moyen-Orient et de l'Asie centrale (...) Les projets présentés au président au cours des derniers jours comprennent l'expansion de la guerre au-delà de l'Afghanistan pour comprendre des incursions des forces d'élite — suivie de frappes aériennes par les bombardiers qu'elles guideraient — en Irak, en Syrie et dans la région de la vallée de Begaa du Liban, où l'on trouve les bases des combattants Hezbollah (le Parti de Dieu) soutenus par les Syriens, qui harcèlent Israël » (1).
Le projet s'est heurté à l'option sur le recours à la force militaire développée par le Secrétaire d'Etat Colin Powell. Selon Ed Vulliamy, la Doctrine Powell dit à peu près ceci : « ne pas se lancer dans l'intervention militaire sauf dans le cas des intérêts vitaux de la nation ; n'intervenir sur le plan militaire que lorsque les objectifs politiques sont clairs et réalisables ; n'utiliser qu'une force écrasante, bien échelonnée ». Elle avait déjà mené à des affrontements très durs entre Powell et l'ancienne secrétaire d'État Madeleine Albright qui voulait une intervention US en ex-Yougoslavie dès 1992. « À quoi ça sert d'avoir cette magnifique force militaire dont vous parlez toujours si on ne peut pas s'en servir? » lui avait-t-elle lancé une fois. Wolfowitz doit être de son avis aujourd'hui.
Dans la crise actuelle, Wolfowitz a été dépassé par Powell, qui a d'abord convaincu la conseillère en Sécurité nationale Condoleezza Rice, ensuite, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, et enfin - ce qui fut décisif - le vice-président Dick Cheney. L'impératif de lancer une large alliance internationale s'est heurté de front à la logique des frappes aériennes étendues. En d'autres termes, les objectifs politiques à long terme d'affirmer le leadership politique américain indiqueraient, pour le moment, des frappes limitées contre des cibles qu'on peut raisonnablement mettre en rapport avec ceux à qui l'on attribue la responsabilité des attentats du 11 septembre. Selon Powell, un recours trop ambitieux à la force militaire nuirait aux autres fronts : « au système bancaire international, au travail policier, à la justice (sic) internationale, à la sécurité 1. The Observer du 30 septembre 2001 2. London Observer du 25 février 2001. 3. The Observer du 30 septembre 2001.
surveillance ». L'OTAN et l'Union européenne
La guerre anti-terroriste américaine vise notamment l'Union européenne, pour des raisons évidentes. La politique étrangère des États-Unis a toujours fait face à un dilemme en rapport avec l'UE. Au cours de la guerre froide les États-Unis ont favorisé la croissance économique européenne et les démarches vers l'unification, surtout comme rempart contre l'Union soviétique, et dans l'espoir que les Européens assumeraient une plus forte proportion des dépenses militaires pour la « défense » de l'Europe occidentale Or, cette unification n'a pas uniquement créé une rivalité économique, mais également, dans la période post-guerre froide, un modèle alternatif sur le plan socio-économique ; bien que l'UE ait beaucoup repris du néolibéralisme anglo-saxon, elle maintient toujours des résidus importants de l'État-providence keynésien. Elle menace de constituer un bloc politique en mesure d'affronter les États-Unis sur la scène mondiale. Cette optique peut surprendre certains socialistes, surtout les Britanniques témoins de la quasi-destruction de l'État-providence dans leur pays (aux mains des gouvernements conservateurs ou travaillistes). Mais ce serait erroné de sous-estimer les éléments de l'État social et des subventions étatiques qui existent toujours en Allemagne, en France, dans les pays du Bénélux, en Scandinavie et dans une certaine mesure en Italie. Selon George Szamuely : « L'Union européenne, autrefois un simple bloc commercial, ensuite un marché unique, évolue vers une fédération politique avec sa propre constitution et son président élu. Munie de sa propre politique étrangère et sécuritaire, l'UE pourrait, dans un avenir prévisible, émerger comme rival sérieux des États-Unis. Dans le cas où l'UE s'emparerait des grandes richesses énergétiques et géologiques, elle deviendrait une superpuissance continentale — le cauchemar des Américains » (2)
En effet, cela semble avoir été l'ordre du jour établi par le Chancelier allemand Gerard Schröder dans son discours du 7 mai 2001, où il a présenté un projet d'intégration politique européenne et répété son appel pour une constitution européenne. En réponse, le président français Jacques Chirac a prôné
« États-Unis d'Europe » ; et le Premier ministre britannique Tony Blair a souhaité une « superpuissance européenne, mais non un super-État européen ». En tout cas, tout le monde semblait accepter l'inévitabilité d'une intégration politique croissante, même si celle-ci ne donne pas lieu à un État au sens propre C'est également l'implication de l'introduction, en janvier 2002, de l'euro comme monnaie unique de 13 États. Une monnaie unique signifie un taux d'intérêt unique, et de là le pas n'est plus si grand vers une fiscalité unique, attributs d'un État.
Selon George Szamuely, les États-Unis s'opposent fermement à l'unification européenne. « Depuis 1945, les gouvernements américains successifs ont prôné l'Union européenne sans prendre l'idée au sérieux. Pour les Américains, cette unité européenne ne signifiait pas grande chose à part un ensemble d'institutions pour faciliter l'obéissance aux diktats de Washington. Plutôt que de devoir joindre une dizaine de capitales, le Président des États-Unis pourrait tout simplement signifier sa volonté par un seul coup de téléphone à Bruxelles. On percevait la Communauté européenne comme un mécanisme pour s'assurer que les Européens assument leur part des dépenses de l'OTAN et ne s'éloignent pas de la réserve pour poursuivre des politiques étrangères distinctes. Une fois la guerre froide terminée, les conflits transatlantiques, supprimés pour le bien de l'unité des alliés, ont éclaté au grand jour. Les différends commerciaux entre l'Europe et les États-Unis se sont multipliés à un rythme infernal. Les Américains ont répondu en inventant de nouvelles missions pour l'OTAN - et ainsi, pour la domination américaine sur l'Europe. Les nouvelles missions de l'Otan l'amèneraient "hors région" dans des croisades "pour la paix", la "démocratie" ou les intérêts pétroliers dans le Caucase ou le Golfe. L'Europe devrait s'engager dans ces aventures impériales : elle ne disposait que de l'Otan, depuis toujours un spectacle américain » (3).
Ce qui explique l'hostilité des US à l'égard d'une force militaire européenne indépendante. Bush a dit « accepter » l'idée d'une Force européenne d'action rapide pourvu que « L'OTAN demeure la force principale de maintien de la paix en Europe », aussi longtemps qu'il y a un « commandement conjoint » (c'est-à-dire avec les États-Unis) et aussi longtemps que les membres de l'OTAN « augmentent leurs budgets de défense ».
Maintenant, la « nouvelle guerre antiterroriste » fournit un prétexte pour lier les Européens à l'OTAN. Contrairement aux
attentes au début de la crise, les États-Unis ont invoqué l'alinéa 5 de la constitution de l'OTAN, qui oblige les États-membres à venir en aide à tout membre attaqué. Cet alinéa fut rédigé dans le dessein clair d'assurer une défense réciproque dans le cas d'une agression soviétique, et y recourir aujourd'hui n'est qu'un prétexte pour obliger les Européens à suivre la ligne américaine.
Au cours de la dernière période les Européens ont fait preuve d'une autonomie politique fâcheuse, la plupart ont été atterrés par l'élection de Bush, ont lancé des défis ouverts aux US sur la question du bouclier antimissiles, sur celle des accords de Kyoto sur les changements climatiques mondiaux, et se sont souvent montrés très critiques à l'égard d'Israël. Les Etats-Unis et l'UE ont adopté des positions très éloignées au sujet de la conférence de Durban sur le racisme. Qui plus est, l'Union européenne a démontré sa volonté d'aller jusqu'au bout contre les États-Unis sur certaines questions commerciales, ce qui a mené à certaines interdictions secondaires d'importations réciproques — n'oublions pas que le mouvement contre la « malbouffe » organisé par le New York, le 12 septembre : les attentats sont une occasion pour habituer la population à la présence de l'armée dans les rues... dirigeant paysan français et militant anti-corporatif José Bové est parti d'une protestation contre l'interdiction des importations du fromage Roquefort aux États-Unis. Et surtout, l'UE refuse de céder sur sa politique agricole commune, que Washington voit comme une subvention injuste aux agriculteurs et un obstacle aux importations américaines.
D'autres questions économiques et politiques vitales sont également en jeu. Les Européens ont poussé la normalisation des rapports avec la Libye, I'ran et l'Irak. Les sociétés françaises et allemandes ont redémarré le commerce avec Bagdad, et dans la foulée du procès de Lockerbie, des relations normales ont été établies avec la Libye — dont des vols réguliers et une participation bancaire entre HSBC (fortement implantée en Grande-Bretagne) et une banque libyenne. La concurrence entre l'Europe et les États-Unis pour l'influence au Moyen-Orient va très loin. Maintenant, les Etats-Unis lieront certains États à leur « alliance anti-terroriste » et feront pression pour intimider d'autres, pour limiter l'influence de l'Europe.
L'équipe Bush dispose actuellement d'une stratégie politique en mesure de venir à bout de l'obstructionnisme européen -ceux qui ne sont pas avec nous sont du côté des terroristes. En ce sens, Bush bénéficie du soutien du gouvernement Blair, dont l'attitude simpliste pro-américaine frise la naïveté : un gouvernement pro-européen qui souhaite l'entrée de la Grande-Bretagne dans la zone euro donne un soutien a-critique à la principale force qui vise la destruction de cette zone. Du coup, les États-Unis rechercheront le soutien des forces de droite pro-américaines, notamment du nouveau dirigeant conservateur britannique lan DuncanSmith, qui prône l'entrée de la GrandeBretagne à l'ALÉNA, et peut-être de l'italien Silvio Berlusconi, qui a même répété les âneries de Samuel Huntingdon sur une « guerre de civilisations » entre la chrétienté et l'Islam. Demandeurs d'asile, immigration et droits civiques
Ce qui doit être évident aux yeux de tout observateur sérieux, l'intégrisme islamique — et le terrorisme qui en découle parfois, mais pas toujours - provient du désespoir des centaines de millions d'opprimés dans les pays musulmans et de l'absence de forces politiques plus progressistes en mesure de faire avancer leur cause. Ce désespoir n'est pas limité à ces pays-là. Des décennies de néolibéralisme marquées par la dette des pays du Tiers-Monde, « l'ajustement structurel » et les « conditions » du FMI et de la Banque mondiale qui ont porté atteinte aux mesures de protection sociale, ont terriblement aggravé la pauvreté du Tiers-Monde. L'écroulement de l'Union soviétique et du bloc de l'Est a renforcé cette tendance, en assujettissant des millions d'autres humains à la misère et aux guerres dévastatrices.
Le résultat en est une vague énorme de réfugiés et de migrants économiques, dont un million de plus à la frontière afghanopakistanaise. Tandis que des migrants d'un grand nombre de pays tentent d'atteindre l'Amérique du nord et l'Europe, les États-
Manifestants anti-guerre face à la police à New York Unis sont la cible privilégiée de migrants en provenance du Mexique et de l'Amérique centrale. Les puissances impérialistes ont une attitude ambiguë sur cette question. D'une part, le travail des migrants est nécessaire — à des degrés différents selon les cas. C'est vrai notamment aux États-Unis, mais aussi dans certains pays européens, dont l'Allemagne et l'Italie, qui font face au déclin démographique et à une pénurie future de main d'œuvre. D'autre part, les forces politiques réactionnaires ont profité de la question de l'immigration pour nourrir le racisme. Les Etats impérialistes recherchent avant tout des contrôles accrus sur le flux migratoire et le renforcement des mesures réactionnaires.
On profite de la nouvelle « guerre antiterroriste » pour renforcer les contrôles frontaliers et impulser un attirail de mesures pour restreindre les mouvements des citoyens et les droits des organisation politique. On en a eu un avant-goût dans la loi anti-terroriste britannique, promulguée en 2000, qui a le pouvoir de criminaliser toute activité politique dissidente, et où figure déjà une liste d'organisations interdites. « Ceux qui ne sont pas avec nous sont avec les terroristes » est devenu un prétexte pour démoniser et délégitimer toute protestation politique. Les mesures en œuvre aux États-Unis et en Grande-Bretagne — d'une ressemblance suspecte - rendront possible l'extradition expéditive de « suspects terroristes », la détention illimitée et sans procès de demandeurs d'asile, voire de n'importe qui « à l'air suspect » qui tenterait de traverser une frontière, la saisie de comptes bancaires, l'interdiction d'organisations « fronts » de terrorisme et des pouvoirs illimités pour lancer la surveillance globale des communications. Ainsi, on renforce les pouvoirs répressifs de l'État. Il n'est pas surprenant que certains parlementaires américains disent que ces mesures vont à l'encontre de la Constitution de leur pays. On étrangle des éléments fondamentaux des droits démocratiques bourgeois « normaux ».
Plusieurs ethnies « musulmanes » et
d'autres minorités dans les pays capitalistes majeurs font face à une vague de racisme, y compris un grand nombre d'agressions physiques passées sous silence dans la grande presse. Des caricatures ouvertement racistes d'Arabes et d'autres peuples du Moyen-Orient figurent dans les journaux. Ce n'est pas un hasard si la première manifestation importante aux États-Unis contre la politique officielle s'opposait « à la guerre et au racisme ».
La dislocation sociale dans le TiersMonde n'a pas créé que des migrants, mais également, une instabilité massive, notamment le chaos permanent en Afghanistan, les guerres en ex-Yougoslavie, en Tchétchénie, au Congo et ailleurs. Les puissances impérialistes ont un besoin constant de disposer de forces militaires capables de tenir ces conflits en échec et de les repousser dans la mesure où ils menacent des intérêts économiques vitaux. Un bon exemple en est l'intervention militaire britannique en Sierra Leone. Face au chaos qui règne dans le Tiers-Monde, l'intervention impérialiste permanente devient la norme. On peut prévoir que l'action contre la guérilla de gauche en Colombie, autrefois justifiée sous couvert de « guerre contre les trafiquants de stupéfiants », tombera sous la coupe de la « guerre anti-terroriste ». La puissance millitaire et le bouclier antimissiles
A la suite de la chute de l'Union soviétique et la fin de la « guerre froide », un dividende de paix (sous forme de réduction des dépenses militaires) avait été annoncé. Maintenant, les États-Unis cherchent à injecter des milliards de dollars additionnels à leur machine de guerre. Le gouvernement Bush écartera toutes les objections au bouclier antimissiles et au rééquipement des différentes forces armées. Assurer une puissance militaire qui semble démesurée est tout à fait logique, et répond à un objectif politicostratégique précis. À partir de Reagan, les gouvernements US ont compris que la puissance militaire se traduisait par la puissance politique et économique. Malgré la facture, il y a un dividende énorme du fait d'être l'unique superpuissance. La capacité d'expédier des militaires partout et de frapper partout signifie que les États-Unis sont toujours un facteur sur l'échiquier politique ; et la domination politique donne lieu à l'accès économique.
Le bouclier antibalistique — « fils de la Guerre des étoiles » — vise à assurer une 4. The Guardian du 3 avril 2001.
domination militaire mondiale absolue à l'avenir. Au mois de juin, les Etats-Unis ont annoncé la mise en place des lasers, le volet « tir de descente » du système, en Alaska dès 2005 — bien plus tôt que prévu. Avec le bouclier antimissiles, les États-Unis développent un bombardier à longue portée — réalisé à partir de la technologie des navettes spatiales - en mesure de pénétrer l'espace et d'aboutir en tous points sur la surface de la terre dans les 30 minutes. Il n'est pas très sorcier de comprendre la signification de cet ensemble. En effet, les États-Unis s'apprêtent à pouvoir effectuer une première frappe nucléaire contre tout pays sans crainte de représailles. Ce qui en soi constitue une menace énorme pour toute nation rivale.
Par ailleurs, le pays que les États-Unis perçoivent comme rival à long terme ne fait pas beaucoup de doute — c'est la Chine Avec la catastrophe économique qui sévit en Russie, il n'y a pas d'autre pays qui semble avoir la population et les ressources pour poser un défi à l'hégémonie US à long terme.
Selon Isobel Hilton : « Le Parti républicain est divisé entre les partisans de la ligne dure qui perçoivent la Chine comme ennemi potentiel et les milieux d'affaires à la recherche de liens commerciaux coûte que coûte. (Le même dilemme, à plus petite échelle, se joue face à Cuba). Parmi les conseillers de Bush, il y a une différence perceptible entre le Département d'État plus conciliant et les militaires qui prônent la ligne dure ». Malgré ces différences, Bush penche vers la ligne dure : « Depuis l'arrivée de Bush au pouvoir, il a antagonisé les Chinois par son approche désinvolte des relations améliorées avec la Corée du nord, son enthousiasme pour le bouclier de missiles, son engagement à vendre des armements à Taiwan et sa décision de rechercher une résolution de Genève qui blâme les violations des droits humains en Chine... Mais la question devient plus sensible si on la met en lien avec les missiles antimissiles. Les Chinois perçoivent les anti-missiles américains comme une menace qui vise
Dans l'Océan Indien avant le bombardement à neutraliser l'arsenal nucléaire à grande portée de la Chine, un système qui ne prétend pas encore être une menace directe pour les États-Unis ». (4). En d'autres mots, les missiles anti-missiles sont perçus comme une menace contre la capacité chinoise d'affronter Taiwan et l'Inde au moyen de missiles à petite portée.
Les gouvernements successifs ont développé une stratégie permettant d'être en mesure de mener deux guerres majeures de front - la plupart des modèles ont postulé des guerres contre la Russie et la Chine. Les réductions des dépenses militaires depuis 1990 ont remis cet objectif en question. Le Secrétaire à la Défense Rumsfield s'est retrouvé dans un conflit aigu avec l'Etat major sur sa révision des dépenses militaires et sa décision d'abandonner le critère des deux guerres. L'augmentation des dépenses militaires prévue devait être pour l'essentiel absorbée par le projet de la guerre des étoiles... Maintenant, on lèvera le gel des dépenses militaires ; les États-Unis disposeront du bouclier anti-missiles et les crédits de matériel militaire pour les quatre principales forces armées américaines pourront connaître une forte augmentation.
Par ailleurs, on surmontera les objections des Démocrates devant une augmentation des dépenses militaires. Dans son témoignage en date du 18 juillet au comité du budget du Sénat, Paul Wolfowitz s'est fait cuisiner sur la décision d'augmenter les dépenses militaires à 329 milliards de dollars - 8 % de plus que l'année précédente. La décision était controversée car on avait projeté de prélever 21 milliards sur les fonds de Medicare et de la sécurité sociale. Le rapporteur du comité, le démocrate Kent Conrad, a dit qu'il bloquerait toute augmentation de dépenses militaires qui se traduirait par une réduction des fonds fédéraux de santé ou de sécurité sociale.. Les objections de Conrad sont aujourd'hui jetées aux orties. Les contradictions au sein de l'alliance
La construction d'une alliance durable en vue de la « guerre anti-terroriste » pose de graves problèmes. Hormi leur satrape britannique, les États-Unis ont recouru à la carotte et au bâton pour la construire. Le Pakistan, l'Iran et l'horrible Vladimir Poutine de Russie voient le soutien d'une frappe contre l'Afghanistan et les Talibans peu aimés comme le prix à
payer pour l'aide économique et le soutien politique des États-Unis. Il y a quelques semaines à peine, l'Iran et le Pakistan figuraient sur la liste du Département d'État comme pays qui soutenaient ou hébergeaient des terroristes, et la question du bouclier anti-ballistique tendait les rapports entre la Russie et les États-Unis. Maintenant, avec les dollars que l'on fait miroiter, ces pays sont des partenaires enthousiastes de l'alliance dirigée par les Etats-Unis. Bien entendu, Poutine est content de faire un marché quant à la sale guerre russe en Tchétchénie. Avec Grozny encore en décombres et la population tchétchène toujours terrorisée par l'Armée russe, l'Occident fera encore plus la sourde oreille et même présentera ces atrocités comme un volet de la guerre anti-terroriste.
En Europe, l'alignement devant les États-Unis, qui a même atteint le gouvernement allemand (malgré le mépris à peine voilé pour Schröder et son ministre de l'extérieur Oskar Fischer), ne survivra pas forcément à l'offensive militaire contre l'Afghanistan. Déjà, les tentatives US de calmer la répression anti-palestinienne d'Israël pour ne pas heurter les États arabes de l'alliance ont échoué — quoi qu'elles aient tout de même bloqué une offensive générale israélienne.
Après une frappe contre Ben Laden et les Talibans, la grande question refera surface : que signifie cette « guerre anti-terroriste » ? Qui sont les terroristes visés par l'Alliance ? L'Irak ? La Libye ? Le FARC colombien ? L'OLP ? Voilà le grand problème pour l'ensemble du projet. L'alliance a été construite autour d'un objectif à court terme, tandis que les objectifs des États-Unis visent le moyen ou le long terme. Il y a peu d'accords au sein de l'Alliance quant à savoir qui doit être déclaré « terroriste » demain.
Beaucoup dépendra de l'attitude des membres européens de l'OTAN. Pour le moment, tous disent qu'ils doivent demeurer au sein de l'alliance anti-terroriste, mais au cours de la réunion du 26 septembre de l'OTAN, ils ont mis en garde contre une action militaire générale et ont souligné le volet « sécuritaire » de l'action anti-terroriste. Reste à voir s'ils en viendront à résister. Ils n'ont pas toujours fait preuve de fermeté dans leurs relations avec les États-Unis. Comme le formule George Szamuely : « Le mépris américain n'est pas complètement immérité. L'Europe a raté plusieurs occasions de poursuivre une politique étrangère autonome.. On peut compter sur la GrandeBretagne pour suivre la ligne de Washington. Elle a allègrement participé au bombardement de Bagdad, sans la sanction du droit international ou d'une résolution de l'ONU. Après avoir rouspété quelque peu, les Allemands ont également embarqué. Les sanctions contre l'Irak ont été catastrophiques. L'ancien inspecteur des armements Scott Ritter a écrit que, dès 1997, l'Irak a été désarmé et ne possédait plus de quantité significative d'agents chimiques ou biologiques, s'il y en avait eu auparavant, et que les moyens industriels pour produire ces agents avaient été, soit éliminés soit assujettis à des contrôles très stricts. Il en a été de même pour les capacités en missiles nucléaires et balistiques de ce pays, mais /'Union européenne n'a soulevé aucune objection sérieuse aux sanctions dirigées par les États-Unis. Les Européens ont rejeté à répétition les demandes des États-Unis de bombarder la Serbie, et prévoyaient le bordel actuel dans les Balkans. Or, après des années de cajoleries de Washington, ils ont fini par céder. La fermeture du Danube à la circulation commerciale a nui aux intérêts européens et pas à ceux des États-Unis. Les États-Unis veulent incorporer les États baltes dans l'OTAN. L'Europe s'y oppose, car elle ne veut pas éveiller l'hostilité de la Russie sans motif. Les Américains semblent être sur le point de gagner. » Le Canada sous pression
Dans son allocution au Congrès du 16 septembre, Bush a visiblement omis le Canada de la liste des alliés fidèles des États-Unis. Cette omission visait à mettre de la pression sur le Premier ministre canadien Jean Chrétien, qui avait dit que le Canada refusait d'accorder un chèque en blanc à l'action militaire des États-Unis. Par ailleurs, les États-Unis recherchent un accord de souveraineté conjointe des frontières, ce qui signifierait la liberté de circulation entre les deux pays, mais aussi un veto réel des États-Unis sur les entrées au Canada. Ce dernier vit depuis longtemps la domination économique des sociétés US, mais maintenant il fait face à la menace de son intégration politique graduelle aux Etats-Unis ; en effet, un Etat qui ne maîtrise pas ses frontières est en train de disparaître. De plus, la marginalisation politique du Canada renforce l'hégémonie absolue des États-Unis au sein de l'ALÉNA. Bien entendu, il n'y aura pas de libre-circulation à travers la frontière avec le Mexique, et aucune entente avec le
Président Fox sur la régularisation de tous les immigrés mexicains aux États-Unis.
Les implications économiques
L'économie mondiale avait plongé dans la récession avant le 11 septembre.
Maintenant, la conséquence immédiate des attentats est l'approfondissement de ce processus. Déjà, le ministre des
Finances britannique, Gordon Brown, s'en sert, avec les dépenses militaires excédentaires provoquées par la guerre, pour annoncer une augmentation des impôts.
Aux Etats-Unis, le gouvernement a raflé les fonds de retraite, garantis comme sacro-saints au cours de la campagne électorale, pour financer des dépenses militaires grandement accrues. Bush fait face à un dilemme, qui mènera de toute manière à des difficultés. La tentation existe d'opter pour une nouvelle forme de keynésianisme militaire à la Reagan, une tentative de recourir à des fonds publics pour sortir les Etats-Unis de la récession et les conduire vers un nouveau boom digne des années 1980 ; Bush a déjà annoncé une injection de 75 milliards de dollars dans l'économie. Le 14 septembre, trois jours après les attentats, le Congrès a voté 40 milliards de crédits pour les dépenses d'urgence et ensuite, en un temps record, il a adopté un plan de sauvetage de 15 milliards pour les lignes aériennes. Le président de la Federal Reserve, Alan Greenspan, et plusieurs autres membres de l'élite financière américaine s'opposent à la généralisation des mesures de relance. Si l'on recourt à de telles mesures, le contexte sera fort différent des années 1980, quand on aura absorbé des prêts massifs, notamment du Japon, pour financer le déficit budgétaire. Ces ressources n'existent plus. Le keynésianisme militaire fait courir le risque d'une inflation gigantesque digne des années 1970, qui pourrait mener à des conséquences analogues, un krash comme celui de 1974. Cela dit, l'impact immédiat sera récessionniste et se soldera par la perte de milliers d'emplois, ce qui a déjà commen-
cé dans l'aviation. Le commerce mondial se ralentira et le tourisme sera miné. Le peuple travailleur en fera les frais, comme toujours. Défis au mouvement pour la justice globale
Les attentats contre les États-Unis, et la « guerre anti-terroriste » déclarée par la suite, constituent des événements historiques qui montent les enjeux pour le mouvement contre la mondialisation capitaliste. Les dirigeants du monde capitaliste le craignent à cause de son large soutien, de la profondeur de ses revendications et de son évolution vers une orientation de plus en plus clairement anticapitaliste. Cependant, le processus de maturation et d'élargissement du mouvement court maintenant un risque de déraillement. Nous avons déjà évoqué l'exemple des manifestations prévues le 27 septembre à Washington. Une manifestation devant la conférence du Parti travailliste britannique devait également avoir lieu le 30 septembre, dont le mot d'ordre principal était l'opposition aux privatisations, appelée par la Socialist Alliance, le Parti vert et les syndicats. On avait prévu une manifestation massive, mais il fallait la réorienter contre la guerre, ce qui a contribué à une participation très réduite d'environ 6 000 personnes, bien que les pluies torrentielles toute la journée aient également joué un rôle.
Il est clair que l'opinion publique en dans les autres pays occidentaux, moins belliciste que celle des États-Unis, est facteur qui limite les envolées guerrières de l'administration américaine et de ses alliés. Les sondages indiquent qu'il n'y a pas de soutien public à la guerre totale. Une majorité en GrandeBretagne est favorable à la fin de l'action militaire une fois Ben Laden saisi ou tué. Tony Blair s'est plié en quatre pour insister sur le fait que le peuple afghan n'est pas l'ennemi et ne sera pas ciblé. Certains parents de victimes new yorkaises ont pris la parole pour qu'on évite de faire d'autres victimes chez les gens ordinaires. Dans les deux semaines qui ont suivi les attentats, une large mobilisation anti-guerre s'est organisée dans les universités des États-Unis. Les étudiants ont tenu des dizaines de ralliements et de manifestations contre les menaces de guerre. Le journaliste britannique Matthew Engel, dans un reportage de l'université Oberlin dans l'État d'Ohio, les a décrit comme « un écho du mouvement contre la guerre au Viêt-nam des années 1960 ». Cette vague de mobilisations s'est quelque peu calmée, précisément en réponse à une diminution des objectifs de guerre. Une offensive plus large la relancerait fort pro- WAR bablement.
Il faut dire que la IS réponse de la plupart des
NOT
personnages en vue du mouvement contre la mondialisation capitaliste a été JUSTICE positive. Naomi Klein a écrit un excellent article dans The Nation, repris à travers l'Amérique du Nord, et George Monbiot a participé aux protestations antiguerre en Grande-Bretagne et a contribué au Guardian britannique. Parmi les autres qui ont élevé la voix dans la grande presse, on retrouve Tariq Ali, John Pilger, Leo 15 000 à Washington le 29 septembre Panich à la télévision canadienne, Seamus Milne dans le Guardian, Robert Fisk dans The Independent et Sunday Independent — en d'autres termes, les personnages habituels. Mais la question de l'heure est l'impact non pas sur les dirigeants du mouvement de justice globale, ou les personnages de gauche, malgré l'importance vitale de leur engagement, mais sur la masse et l'opinion publique en général. En effet, cela déplace les partisans de la gauche et du mouvement contre la mondialisation capitaliste sur un terrain beaucoup plus défavorable. En Grande-Bretagne, nous avons le privilège douteux d'avoir eu à faire face à une fièvre guerrière à trois reprises au cours des deux dernières décennies ; au cours de la guerre des Malouines, de la guerre du Golfe et de l'offensive contre la Serbie. Face au pouvoir redoutable des médias et leur consensus réactionnaire, il est très difficile de se faire entendre et de mobiliser l'opinion publique.
Mais cette énigme a une autre face. D'abord, la nature même de la « guerre prolongée » déclarée par Bush et Blair crée des difficultés majeures pour ces dirigeants capitalistes. Zapper Ben Laden et les Talibans est une chose, mais aborder l'Irak et d'autres États, comme la
Libye, ébranlerait l'alliance.
Une opposition beaucoup plus forte est prévisible en
Europe et dans le Tiers-
Monde. L'élargissement de la
« guerre anti-terroriste » à la
Colombie, par exemple, réveillerait des couches importantes de militants potentiels du mouvement anticapitaliste.
Ainsi, la gauche fait face à un problème et à une situation incontournables. Le mouvement pour la justice globale a atteint un certain niveau de développement, où se côtoient des militants des campagnes contre les grandes sociétés, les opposants à la dette du Tiers-Monde et les anticapitalistes convaincus, dont les marxistes.
Maintenant, ce serait insensé que la gauche exige une position «anti-impérialiste » claire de l'ensemble de ces forces.
Mais une base minimum d'unité serait la mobilisation contre la guerre et le racisme, pour la défense des droits civiques, et le refus de l'idée absurde que le « terrorisme » constitue le problème principal de ce monde. Sur cette base, on peut amener des éléments du mouvement large contre la mondialisation capitaliste à tisser des liens plus explicites, et acquérir une compréhension globale de la nature du pouvoir impérial. En théorie ce n'est pas un grand saut sur le plan conceptuel que de partir de la nature des grandes sociétés capitalistes pour arriver à une compréhension de la nature de l'État qui les défend. Mais, devant le torrent anti-terroriste, la tâche sera moins aisée.
Dans les premières étapes de la campagne, surtout au moment où l'action militaire contre les Talibans se met en branle, ce sera difficile. Le travail sera facilité avec la clarification de la portée de la guerre anti-terroriste.
Le régime Bush et ses partisans britanniques se sont fixés une tâche énorme, et feront face à des obstacles puissants. La gauche doit rester ferme en ce moment, malgré son possible isolement temporaire, pour en tirer profit au cours des moyen et long terme.