Par Antonio Moscato* A PAghanisan, unie en 1747 par ut des siècles d'isolement, chef de guerre de Kandahar, Ahmad Shah Saddozai, se trouva à la moitié du XIX* siècle au centre du "grand jeu" entre la GrandeBretagne et la Russie, à peu près à la même époque où l'on imposa au sultan de Constantinople d'ouvrir ses portes aux marchandises britanniques, et au Céleste empire de supprimer tout obstacle à la pénétration de l'opium produit dans les possessions britanniques en Inde ou dans celles de la France en Indochine. La Russie n'avait pas encore réalisé la conquête des khanats de Khiva, Boukhara, Kokand et Samarcande, mais avait essayé à plusieurs reprises d'y pénétrer pour libérer des esclaves russes ou sous d'autres prétextes, en exploitant les conflits entre ces petits royaumes richissimes. Comme toujours, cette pénétration avait été préparée par des marchands, des chasseurs, des explorateurs (et pas par des missionnaires à cause de l'interdiction du prosélytisme chrétien dans le monde islamique). Le "grand jeu" des XVIII et XIX* siècles
Ainsi, après qu'en 1837 un agent britannique se soit rendu compte que chez l'émir Dost Muhammad à Kaboul des émissaires russes étaient présents, les Britanniques, craignant une conquête conjointe du pays par une alliance entre le tsar et le shah de Perse, envoyèrent une expédition de 9 500 hommes, presque tous Indiens, en occupant Kandahar et ensuite Kaboul et en imposant comme émir le fantoche Shah Suja Saddozai. Mais en 1842 les occupants furent obligés de s'enfuir rapidement face au retour de Dost Muhammad.
Par la suite, c'est entre 1884 et 1886 que des troupes russes entrèrent en Afghanistan dans le but de contrecarrer la pénétration britannique. Un protocole entre les deux puissances, délimitant les zones d'influences respectives, fut signé en 1887. Cinq ans plus tard fut tracée ladite ligne Mortimer Durand (colonel britannique) qui fixait la frontière afghane au sud-est en laissant à l'empire indien de vastes territoires habités par des Pachtouns (faisant partie à l'heure actuelle du Pakistan). L'émir Abdur Rahman, qui avait pris le pouvoir en 1880, mène une Jihad (guerre sainte) visant à unifier les tribus pachtounes et à soumettre les différentes minorités (Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, Turkmènes, Nouristanis). A sa mort, en 1901, le pays est définitivement unifié dans le cadre de ses frontières : son fils Habibullah Khan, signera en 1905 un traité assignant aux Britanniques la représentation diplomatique de l'Afghanistan. La Russie, après sa défaite face au Japon, fut obligée d' accepter en 1907 une convention selon laquelle elle renonçait à considérer l'Afghanistan comme partie de sa sphère d'influence, alors que la Grande-Bretagne s'engageait à ne pas intervenir dans les affaires intérieures du pays. A la cour de Kaboul le frère de l'émir, Nasrullah, s'efforça d'infléchir l'équilibre en faveur des Russes alors qu'en 1915 des émissaires turcs et allemands cherchèrent en vain à obtenir un engagement militaire afghan contre les Britanniques. L'émir "progressiste" et la révolution russe
En 1919 l'émir Habibullah est assassiné. Mais le clan "progressiste" des Mohammadzai impose comme successeur son fils Amanullah Khan, qui commence son règne en arrêtant Nasrullah et les cousins Mousahiban, accusés de complicité dans le régicide. Une nouvelle invasion du pays par es Britanniques, préoccupés par les ambitions indépendantistes d'Amanullah, est repoussée et un armistice reconnaît l'indépendance complète de l'Afghanistan. L'émir manifeste sa volonté d'établir tout de suite des relations diplomatiques avec la Russie soviétique dans une lettre envoyée à Lénine,
Afghanistan / Guerre « noble président de la grande République russe ». Lénine répond par un télégramme (27 mai) où il se félicite de la lutte du peuple afghan contre les « oppresseurs étrangers » et propose un accord réciproque contre des attaques éventuelles. A l'époque les relations afghano-russes semblent effectivement excellentes et Lénine fait allusion à plusieurs reprises au rôle de l'émir afghan, souverain féodal, qui aurait joué par son opposition à l'impérialisme britannique, un rôle plus positif que celui de tous les députés travaillistes.
Le 28 février 1921 était signé à Moscou un Traité afghano-soviétique. Les deux pays s'engageaient à lutter pour la libération des peuples d'Orient, et la Russie s'engageait à restituer à l'Afghanistan, sous condition que des plébiscites aient lieu, les territoires cédés sous contrainte à la Russie et à Boukhara au XIX* siècle. L'ouverture de cinq consulats russes en Afghanistan et de sept consulats afghans en Asie soviétique fut considérée par la Grande-Bretagne comme une couverture d'activités subversives en direction de l'Inde. En réalité aucune campagne n'était projetée par la République soviétique contre l'Inde. L'historien Edward Hallet Carr fera, dans son livre La révolution bolchevique, le commentaire suivant : « Ce qui était significatif dans tout cela n'était pas l'extension de la propagande pour la révolution mondiale, mais le fait que la Russie soviétique assumait le rôle traditionnel de la Russie en tant * Antonio Moscato, professeur d'histoire du mouvement ouvrier à l'Université de Lecce (Italie), collaborateur du mensuel Bandiera Rossa, est membre du Comité politique national du Parti de la refondation communiste.
Guerre / Afghanistan qu'antagoniste principal de la GrandeBretagne en Asie centrale ».
L'attitude soviétique envers Amanullah était dictée par la considération que, puisqu'il n'existait pas une classe ouvrière dans le pays, il n'y avait aucune possibilité ni nécessité de construire un parti communiste. Dans une lettre au représentant de Moscou à Kaboul le commissaire des Affaires extérieures, Tchitchérine, écrivait, entre autres : «Nous avons dit aux Afghans que nous ne pensions pas un seul instant imposer à leur peuple un projet de société ne correspondant pas à son stade de développement actuel ». Il faut rappeler, par ailleurs, qu'Amanullah faisait de sa propre initiative mieux que les commissaires soviétiques en Asie centrale musulmane : début d'une scolarisation de masse dans les villes, incluant les jeunes filles ; abolition des mariages imposés par les familles à des enfants de sexe féminin ; projet d'une assemblée nationale élue et non basée sur les chefs de tribu traditionnels (rien à voir avec l'assemblée proposée, alors que nous écrivons, par le revenant roi Zahir sous les auspices des États-Unis et de l'Italie). La femme de l'émir elle-même avait lancé une campagne contre le voile en apparaissant en public à visage découvert. Mais, comme nous allons le voir, la préoccupation principale de Moscou était de sauvegarder une neutralité du pays garantissant la sécurité tout au long d'une frontière très étendue.
Néanmoins, les réformes esquissées par Amanullah suffisaient pour déclencher l'opposition des mollahs et des propriétaires les plus conservateurs. Ceux-ci voyaient d'un mauvais œil les rapports avec l'URSS aussi bien parce que celle-ci aidait les programmes d'éducation publique qu'à cause de l'afflux continu de réfugiés qui fuyaient la collectivisation forcée (pour des populations nomades cela signifiait avant tout une sédentarisation forcée). Entre 1928 et 1932, 500 000 Turkmènes, Ouzbeks, Kazakhs, Kirghizes et Hazaras passèrent la frontière, soit avec l'aide de contrebandiers, soit en traversant à la nage l'Amou-Daria. Souvent il ne s'agissait pas de grands propriétaires mais de simples paysans, auxquels on avait voulu imposer de force la culture du coton dans des zones où il existait une horticulture et une floriculture florissantes, et qui parfois dénonçaient la persécution de religieux.
Amanullah, qui pourtant avait accueilli relativement bien les réfugiés en leur offrant des terres non cultivées au nord du pays, fut assez vite menacé et ensuite chassé par la révolte du Tadjik Habiboullah dit Batcha-éSagao (le "fils du porteur d'eau). Mais cette révolte essuya un échec surtout à cause de sa composition essentiellement tadjik (les Tadjiks représentaient la minorité la plus importante allant de 15 % à 25 % de l'ensemble de la population, mais ils n'ont jamais été en condition d'unifier le pays). Néanmoins Amanullah dut s'exiler en Italie (où il mourra en 1960) et fut remplacé par Nader Shah, appartenant à la branche Mousahiban de la même famille royale, considérée plus conservatrice et soupçonnée d'avoir été responsable de l'assassinat de Habibullah. Il semble qu'au début, des secteurs de l'appareil soviétique et du Komintern voyaient d'un bon oeil la révolte de Batcha-Saquao, analysée comme un véritable mouvement populaire paysan. Mais par la suite Moscou estima qu'il s'agissait d'une manœuvre britannique et décida d'appuyer Amanullah en se résignant finalement à Nader avec qui fut signé en 1931 un pacte de non-agression comportant l'engagement de l'Afghanistan d'empêcher toute activité des réfugiés d'Union Soviétique Nader sera assassiné à son tour en 1933 par la famille Charkhi, qui avait soutenu Amanullah. Dans la même année le frère de Nader était tué à son tour à Berlin. Le règne de Zahir (1933-73)
En 1933 Zahir Shah, actuellement exilé à Rome, devint émir. Puisqu'il était encore très jeune, une régence fut assumée par Hashem Khan avec ses frères Shah Maumoud et Shah Waili Khan, qui instaurent une véritable dictature conservatrice. Mais Moscou ne s'en préoccupa pas excessivement : il lui suffisait que le nouveau pouvoir contrôle les réfugiés et que l'Afghanistan garde sa neutralité, ce qu'il fit effectivement y compris pendant la Seconde guerre mondiale. Ce n'est qu'à la mort de Hashem Khan, en 1946, que la dictature s'atténua.
C'est ainsi que peut apparaître l'année suivante l'organisation Wikh-e-Zalmayan (Jeunesse éclairée), qui gagne beaucoup de sympathies y compris dans la vieille assemblée tribale, Jirga, simulacre de Parlement. De ce mouvement proviendront les fondateurs du Parti démocratique populaire afghan (PDPA). Zahir Shah reste toujours aux marges et les éléments conservateurs choisissent comme premier ministre un "homme fort", l'ancien chef de la police et de la garnison de Kaboul et ministre de l'Intérieur, Mohammad Daud. Vingt-cinq membres du Wikh-e-Zalmayan sont arrêtés et les premiers journaux, qui viennent de paraître avec le modeste tirage de 1500 exemplaires, sont frappés d'interdiction.
Tout cela n'empêche pas les États-Unis, dans leur frénésie anticommuniste, d'armer très largement le Pakistan et d'insister pour que l'Afghanistan adhère au Pacte de Bagdad. Cela pousse le neutraliste conservateur Daud à s'approcher de Union soviétique, qui offre (en 1955), sans conditions, un prêt de 25 millions de dollars et une assistance gratuite pour la formation, entamée depuis un certain temps, de militaires, surtout de pilotes.
En 1963, une tentative trop brutale d'assurer à nouveau la suprématie de l'ethnie pachtoune sur les autres provoque la chute de Daoud. Finalement le roi Zahir assume la plénitude des pouvoirs, trente ans après son avènement et dix ans avant d'être déposé par le même Daoud
Dans le nouveau contexte d'une monarchie régie par une Constitution, qui avait été préparée par Daoud, des élections effectivement libres ont lieu en 1965. Le PDPA y participe en se déclarant ouvertement communiste et obtient 4 sièges sur 216. La plupart des élus sont des vieux mollahs et chefs de tribu, souvent semi-analphabètes. Par ailleurs, le PDPA est petit et dépourvu de base populaire ; il jouit d'un soutien surtout parmi les officiers formés en Union Soviétique, dans l'appareil administratif, parmi les lycéens de Kaboul (où se forment aussi des noyaux maoïstes) et dans l'Université (qui sera fermée sine die par le roi, présenté aujourd'hui comme un démocrate exemplaire). Le PDPA est de surcroît divisé en deux fractions qui prennent le nom de leurs publications respectives, Khala (le peuple), dont le représentant le plus connu est Nur Mohammad Taraki, et Parcham (le drapeau) de Babrak Karmal, plus modéré et visant à conditionner le pouvoir de l'intérieur. Les deux fractions se battront souvent les armes à la main et finalement leurs conflits rendront en même temps nécessaire et sans issue l'intervention de l'Union Soviétique. Le coup de Daoud
Marginalisé depuis 1963 c'est sur le Parcham que s'appuie Daoud pour préparer sa revanche. Le Parcham, qui de toute façon ne vise pas à construire un "parti léniniste"(c'est-à-dire, dans son entendement, stalinien), avait en fait réussi, par son projet de front national et démocratique large, à gagner des secteurs importants de l'armée. Les militaires étaient à 80 % des pachtouns, donc appartenaient à la même ethnie que les dirigeants du Parcham (qui provenaient plus précisément des couches aisées de cette ethnie).
Au lieu de miser sur le respect des minorités et leur intégration, le Parcham nourris-
sait le rêve d'un grand Afghanistan à réaliser par la jonction avec les régions pakistanaises à majorité pachtoune. Le Khalq, qui avait une composition pluri-ethnique, plutôt petite-bourgeoise, prônait par contre un régime d'autonomie respectant les différentes nationalités. Il expliquait que, même dans le cas d'une victoire de la révolution prolétarienne, une neutralité stricte serait maintenue sur le terrain international, alors que Babrak Karmal ne cachait pas sa volonté d'établir des liens plus étroits avec l'URSS, "patrie du socialisme"
Malgré cela, Daoud préfère se servir du Parcham pour mener à bien son coup : au moment où Zahir est en voyage à l'étranger pour des raisons de santé, il proclame la République. C'est avec la complicité du Parcham que des hommes politiques pro-occidentaux, dont l'ancien ministre Maiwandwal, sont assassinés. Mais Daoud, qui n'envisage pas du tout un avenir socialiste pour l'Afghanistan, impose un régime fondé sur un parti unique, le Parti national révolutionnaire, dont il devient président, tout en attribuant au début quatre ministères à des militaires liés au Parcham. Ceux-ci seront, toutefois, éloignés en 1974-75, ce qui alarmera l'URSS, qui réduit le nombre de ses conseillers. Ainsi la tactique du Parcham d'une pénétration "douce" dans les appareils d'État pour mettre en œuvre un processus de réformes en accord avec les vieilles classes dominantes, fait long feu. Celles-ci refusent la moindre réforme et en juillet 1975 déclenchent dans le Panshir une première révolte contre Daoud lui-même. Ces événements renforcent la fraction Khalq au sein du PDPA. Pour sa part, l'URSS fait de gros efforts, avec l'aide de dirigeants communistes pakistanais et indiens, pour réunifier les deux fractions, qui jusqu'en 1977, s'accuseront mutuellement de tentatives d'assassinat et de complicité avec la CIA. Finalement, grâce à « l'aide fraternelle » de Moscou, elles finiront par se réunifier, en éliminant ensemble Daoud en avril 1978. Le coup d'avril 1978 et les responsabilités de l'URSS
La suppression de Daoud se produisit après dix jours d'affrontements très violents, déclenchés par l'assassinat mystérieux d'un syndicaliste du PDPA, Mir Akbar Khyber, attribué immédiatement au gouvernement. Le jour de l'enterrement de Khyber eut lieu une grande manifestation débouchant sur une attaque contre l'ambassade des EtatsUnis. Le coup militaire fut réalisé à la fin des mobilisations de rue : il avait été bien organisé par des hommes qui, comme le général
Abdul Qadir, avaient permis à
Daoud d'arriver au pouvoir et furent ensuite marginalisés. Selon de nombreux observateurs, y compris à Washington, le coup avait surpris Moscou (1). Cette hypothèse paraît fondée si l'on considère
Désert du Kevir que pendant des décennies
I R
Moscou avait toujours cherché à avoir de bons rapports avec l'Afghanistan, quels que fussent ses
Kerman, dirigeants, à condition qu'une politique de neutralité soit maintenue
Bandar
Des témoignages fort intéres-
Abbas sants sur les événements afghans ont été fournis par une source tout
EMIRATS
ARABES T à fait imprévisible, l'ancien dissident
UNIS.
LOMAN soviétique Vladimir Boukovski, qui a eu inopinément la possibilité d'examiner des papiers appartenants aux archives du Parti communiste de l'Union Soviétique (2).
Selon ces papiers, la section internationale du PCUS avait exprimé dès 1974 un jugement très négatif sur la « lutte immorale » menée par les fractions du PDPA et avait recommandé de soutenir Daoud.
En mars 1979, lorsqu'on commençait à prendre en considération l'hypothèse d'une intervention, le premier ministre Kossyguine affirmait : « Aussi bien Taraki qu'Amin nous cachent l'état des choses réel
(...) Nous devrions leur signaler sans ambages les erreurs qu'ils ont commises. En effet, ils continuent de faire fusiller ceux qui ne sont pas d'accord avec eux, ils ont éliminé presque tous les dirigeants de niveau élevé et moyen du
Parcham ».
La thèse selon laquelle Moscou avait été prise de court par le coup d'avril
1978 semble confirmée aussi par le fait que c'est Taraki, le dirigeant censé être le plus dogmatique, qui s'installe au pouvoir. A la première occasion, déjà en juillet de cette même année, il expulse du pays Karmal,
Qadir et d'autres dirigeants du Parcham, qui se réfugient soit en URSS soit en
Tchécoslovaquie. Une épuration plus ample est déclenchée alors que des "réformes"
décidées trop hâtivement provoquent des réactions multiples. Assez rapidement des insurrections éclatent un peu partout. Les
États-Unis cherchent à intervenir par le truchement des services pakistanais. Pour sa part, l'Iran soutient des mouvements liés à la minorité chiite. La Chine aide différents groupes, dont seule une partie se réclame du maoïsme. A l'été 1979 s'établit un front
Afghanistan / Guerre
KIRGRIZISTAN
OUZBEKISTAN
600 im
300
Samarkand
TURKMENISTAN
TADAKISTAN
Douchanbe
PACHIOUNES
TURKMENES
Mazar&Cnant
TORCHERTS OUZBEKS
MADIKS
Bamian • KABOUL
HAZARAS
ISLAM
Herat"
N
AFGHANISTAN
Dandang PACHTOUNES
Gerechk,
PENDIABIS®
% Zarand a
Dera Ghai
Mutai
Quett
Zahedan,
PAKISTAN
Jacobabad • ransnant, BAIQUTCHES
• Jaisalmer
* Djask
SINDHS INDE
Tchabahar
GOLFE D'OMAN
La population de l'Afghanistan est estimée entre 20 et 26 millions d'habitants, pour un territoire de 652 225 km2.
Entre 1980 et 1989 plus d'un million d'Afghans auraient péri, victimes de l'invasion soviétique. Au cours de la même période entre 5 et 7 millions ont fui le pays, se réfugiant surtout au Pakistan et en Iran. La guerre civile qui s'est poursuivie depuis le retrait soviétique a provoqué encore entre 15 000 et 40 000 victimes. C'est aussi un des pays les plus arriérés : on estime que 88 % de la population est analphabète, le PNB était estimé en 1997 à 7,8 milliards de dollars, soit 323 dollars par habitant (à titre de comparaison le PNB des Etats-Unis était en 1997 de 7 795,32 milliards de dollars, soit 29 385 dollars par habitant et les seules dépenses du budget américain pour l'espionnage ont été en 1997 de 28,8 milliards de dollars).
L'Afghanistan est aussi très diversifié du point de vue ethnique et linguistique. Les principales ethnies vivant en
Afghanistan sont : les Pachtouns (40 % de la population, langue pachto, aussi au Pakistan), les Tadjiks (25 %, langue dari, aussi au Tadjikistan), les Hazaras (15 %, langue perse), les Ouzbeks (9 %, aussi en Ouzbekistan, au Turkménistan et au Tadjikistan), les Turkmènes (langue turque, aussi en Iran et au Turkménistan), les Nouristanis (aussi en Inde), les
Baloutches (langue turque, aussi en Iran et au Pakistan), les
Kirghizes (aussi au Tadjikistan et au Kirghizistan)... De nombreux conflits politiques ou religieux ont dans le passé pris appui sur les solidarités ethniques unique de la guérilla qui prétend contrôler déjà 80 % du territoire.
Mais des conflits se produisent y compris au sein du Khalq entre Nur Mohammad
Taraki et Hafizullah Amin. A la mi-septembre l'affrontement au sommet du PDPA-Khalq s'achève par l'assassinat de Taraki. Amin
1. Certains ont expliqué que l'assassinat de
Khyber fut commissionné par Moscou dans le but d'amener les deux fractions du PDPA à se mobiliser ensemble pour faire face aux menaces de Daoud. Voir à ce sujet l'article de Jean-Charles
Blanc dans le numéro spécial des Temps modernes de juillet-août 1980 auquel nous sommes redevables d'une série d'informations reprises ici
2. Cf. Vladimir Boukovski, Gli archivi segreti di
Mosca, Spirali, Milan, 1999, un livre très désagréable à lire à cause de son inspiration anticommuniste, mais qui reproduit de très nombreux documents
Guerre / Afghanistan reste seul au pouvoir et va mener la même politique. Les sources occidentales expliquent sans hésitation que toute l'opération a été inspirée par Moscou, mais les archives mentionnées par Boukovski indiquent qu'en fait les Soviétiques exprimaient un jugement très négatif sur Hafi Amin en le soupçonnant même de glisser vers les États-Unis. Que ce soupçon soit fondé ou non, toujours est-il que, selon les archives susmentionnées, le comportement d'Amin envers l'URSS était considéré « de plus en plus clairement faux et hypocrite ». L'échec de l'intervention soviétique
C'est Taraki, avant Amin, qui avait demandé depuis le mois de mars 1979 l'intervention de troupes soviétiques. Après le refus de Moscou, par crainte de complications internationales, il avait demandé l'envoi de contingents provenant du Tadjikistan ou d'Ouzbékistan capables de parler l'une des langues de l'Afghanistan et camouflés en soldats afghans, ce qui avait été également refusé. Mais en décembre, lorsqu'ils décidèrent de se débarrasser d'Amin pour le
/ L'armée des Talibans remplacer par Babrak Karmal, plus modéré, les dirigeants soviétiques firent semblant d'avoir accueilli la demande initiale en envoyant des contingents d'élite, susceptibles de se confondre avec la population afghane, dans le but notamment d'assurer « la sécurité du palais présidentiel ». Ce ne fut pas difficile de trouver dans les républiques asiatiques frontalières quelques centaines d'hommes du KGB dignes de confiance. Le projet fut parfaitement réalisé le 29 décembre 1979.
Immédiatement après la suppression de
3. D'après les sources officielles, l'armée d'intervention avait subi des pertes très lourdes : 13 310 morts et 35 478 blessés dont certains mutilés pour la vie.
Déjà plus de 3,5 millions de refugies alphans au Pakistan et en fran l'ancien ami devenu dangereux, les contingents spéciaux furent rémplacés par des militaires bien blonds, provenant de Russie, d'Ukraine ou des pays baltes, qui, à l'abri de toute contagion islamiste éventuelle, auraient combattu sérieusement contre les rebelles sans pouvoir communiquer avec eux. On devait tirer, c'est tout, sans la moindre tentative de mener une guerre psychologique. Ce fut donc le cycle infernal. Quant aux Afghans démocrates, ils avaient été démoralisés par les erreurs et les horreurs de la première année et demie de gouvernement du PDPA et, en partie au moins, commençaient à passer du côté des résistants contre l'intervention soviétique. Ajoutons que de nombreux lycéens, qui s'étaient rendus dans des villages montagneux pour y conduire une campagne d'alphabétisation, furent souvent tués avant même de commencer leur travail. Ce qui avait été conçu comme une « révolution par en haut » s'acheva par une guerre où l'armée venue de l'étranger ne put compter sur aucun soutien populaire. De surcroît, à la différence des forces des États-Unis au Viêt-nam, les troupes soviétiques se trouvèrent devoir faire face à un ennemi fortement armé (par les occidentaux) et instruit par des agents de la CIA, du Mossad ou des services britanniques. L'Assemblée générale de l'ONU avait condamné l'intervention dès janvier 1980. L'issue était donnée d'avance
C'est Gorbatchev qui, en ayant constaté l'impossibilité de gagner sur le terrain (3), décida le retrait des troupes soviétiques, s'en servant comme argument pour sa politique de détente. Ce retrait fut préparé par des gestes symboliques et par l'installation au pouvoir, à la place de Babrak Karmal, du chef des services secrets, Najibullah, qui annula des mesures insensées édictées par Taraki et confirmées par ses successeurs (dont le remplacement du drapeau national par le drapeau rouge, l'adoption du nom de
"République démocratique"). Le retrait s'acheva entre 1988 et 1989 sans provoquer l'écroulement immédiat du régime qui eut même un répit à la suite des âpres conflits existant au sein d'une résistance profondé ment divisée. Le gouvernement que Najibullah avait formé — en y incluant, en juillet 1988, des ministres qui n'appartenaient pas aux fractions "communistes"restera en place jusqu'au mois d'avril 1992 Najibullah lui-même sera enfermé sous la protection de l'ONU et ensuite enlevé par les Tâlibans qui l'exécuteront en septembre 1996. Divisions entre chefs de guerre et arrivée des Tâlibans
Après leur installation à Kaboul les dirigeants de la résistance contre l'occupation se lancèrent dans des luttes de plus en plus violentes entre eux. Il suttit de rappeler qu'en 1993 les affrontements entre le gouvernement de Burhanuddin Rabbani - formellement existant jusqu'à ce jour - et les contingents du parti Hebz-i-Islami de Gulbuddin Hekmatjar provoquent 10 000 morts. Hekmatjar s'allie avec son vieux rival, le général ouzbek Rashid Dostum, pour renverser le gouvernement Rabbani-Massud. La ville de Kaboul fut ruinée par ces affrontements
C'est en novembre 1994 que se déclenche, près de Kandahar, la première action des Tâlibans, jusqu'alors inconnus. En l'espace de quelques jours ils occupent la capitale de la province et ensuite deux autres provinces. En janvier 1995, renforcés par 3 000 guérilleros islamistes provenant du Pakistan, ils se lancent dans une avancée qui sera irrésistible : en février ils auront occupé 9 provinces sur 30 en arrivant à 25 milles de Kaboul qu'ils assiégeront et bombarderont à partir du mois d'octobre 1995. La capitale sera finalement conquise le 26 septembre 1996. La population semble résignée et même soulagée, dans l'espoir que les nouveaux arrivants puissent mettre fin aux luttes sanglantes qui ont suivi le départ de l'armée soviétique En février de l'année suivante une délégation des Tâlibans visitera les États-Unis qui, aussi bien directement que par l'intermédiaire du Pakistan, les avaient aidés à instaurer leur abominable régime.
Alors que nous écrivons, après le tournant du 11 septembre, les anciens amis sont devenus les pires ennemis de la « civilisation ». Les malheureux Afghans se trouvent à nouveau sous les bombes et des centaines de milliers, voire des millions, de personnes sont en fuite sans savoir où elles pourront s'abriter. Leur interminable tragédie continue.