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ÉTATS-UNIS

Propagande guerrière et émergence d'un mouvement anti-guerre

· Inprecor n° 463-464, octobre-novembre 2001 · p. 15-16 · 2 270 mots

États-Unis Économie mondiale Syndicalisme

Propagande guerrière et émergence d'un mouvement anti-guerre aux États-Unis

Par Steeve Bloom* A World Trade Center, le gouvernement la suite de l'attaque terroriste contre le américain et les mass médias ont tout fait pour réveiller des sentiments de ferveur patriotique et guerrière dans la population. Le président Bush a immédiatement déclaré que les États-Unis étaient en guerre contre les terroristes. Son opération "Justice infinie" — rebaptisée depuis "Liberté immuable" — car les propagandistes se sont rendus compte que l'assemblage des termes pouvait susciter des interprétations peu favorables — est annoncée comme devant durer longtemps. Atteintes aux droits démocratiques

Le réseau fondamentaliste Al Quaida, dirigé par le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden installé en Afghanistan par les services secrets américains, a été d'emblée présenté comme responsable des attaques terroristes, bien que le Secrétaire d'État Colin Powell ait dû admettre dans une interview donnée au New York Times, qu'en réalité l'administration américaine ne disposait pas de preuves qui pourraient tenir devant une Cour de Justice.

Il a suffi de trois jours après l'attaque terroriste contre New York et Washington pour que le Congrès américain adopte une résolution autorisant le président Bush à « employer toute la force appropriée et nécessaire contre les nations, organisations ou personnes qu'il considère impliquées dans la planification, l'autorisation, l'aide et l'exécution des actions terroristes qui ont eu lieu le 11 septembre 2001, ou qui auraient hébergé de telles organisations ou personnes, de façon à prévenir tout acte futur de terrorisme international contre les États-Unis ». Un seul membre du Congrès, Barabara Lee, sénatrice démocrate de Californie, a osé voter contre, en expliquant : « Je suis convaincue que l'action militaire est impropre pour prévenir les attaques terroristes contre les États-Unis. »

Le Congrès a été également saisi de projets législatifs supposés garantir la sécurité intérieure en réduisant les libertés civiques. Dans ce cas, au moins quelques résistances sont apparues. L'administration Bush voulait faire voter une disposition permettant une détention illimitée de ressortissants étrangers, sans procès. Il semble qu'en fin de compte le texte voté n'autorisera la détention que pour une période spécifiée. Il y a par contre un accord général des congressistes pour autoriser l'administration à mettre sur écoute des conversations, à capter toutes les communications par Internet et lui accorder d'autres pouvoirs exceptionnels. Bush a également demandé de pouvoir décider de la reprise des aides économiques et militaires aux Etats qui en furent privés en raison du non-respect des droits humains.

Il est clair que l'administration Bush s'est saisie des événements du 11 septembre pour renforcer la répression intérieure, en dehors de

New York, 21 septembre, contre la guerre FEND / Rights ed Civil tout rapport avec les soucis de sécurité qui pourraient sembler "légitimes". Ainsi au cours des jours qui ont suivi les attentats, tous les prisonniers politiques détenus dans les prisons fédérales ont été placés dans l'isolement. Dans de nombreux cas ils se sont vus refuser le droit d'expédier leur courrier, le droit de rencontrer leurs avocats ou leurs "conseillers spirituels" — ce qui constitue des violations de la légalité. Sentiments populaires

Les citoyens ordinaires ont témoigné leur solidarité et leur compassion aux victimes des attentats du 11 septembre. La ville de New York a reçu tellement d'aide alimentaire ou autre, et tant de volontaires se sont manifestés que le maire a dû demander publiquement de ne plus faire parvenir les aides.

Malheureusement, mais cela ne constitue pas une surprise, la majorité de la population a également répondu positivement aux appels patriotiques. Les Américains de toutes les ethnies portent des drapeaux américains, les accrochent sur leur voiture, leur domicile, leur bureau... Cela témoigne sans doute autant d'une volonté d'identification avec les victimes que d'un soutien aux menées guerrières. Les sondages font état d'un soutien de 80 à 90 % de la population à une campagne militaire contre le terrorisme, mais ces chiffres baissent considérablement dès que la question inclut l'idée d'un effort à long terme ou celle de probables victimes civiles dans d'autres pays.

Les événements sportifs et les activités culturelles avaient été annulés après les attentats durant une semaine. il en fut de même en ce qui concerne les manifestations politiques. Ainsi l'AFL-CIO, principal syndicat américain, a annulé la manifestation prévue pour fin septembre contre le FMI et la Banque mondiale, et son président, John Sweeny, a publié une déclaration stipulant que le temps était à la « réconciliation pour commencer un processus de guérison et de renouveau de notre sens de la communauté et de notre confiance en nous-mêmes ». Il a demandé au FMI et la Banque mondiale d'annuler également leur réunion (ce qui s'est produit en fin de compte), tout en annonçant qu'en aucun cas l'AFL-CIO ne participerait à la manifestation. Au contraire les organisateurs d'une manifestation de soutien à Mumia Abu-Jamal, prévue le 15 septembre, avaient tenté jusqu'au dernier moment de tenir leur initiative, ne se décidant à contre-cœur de l'annuler au dernier moment. Dans leur communiqué d'annulation les organisateurs citaient « de nombreuses agressions dont ont été victimes les Musulmans et les Arabes ainsi que leurs entreprises » et faisaient état de refus d'enregistrer les plaintes contre ces agressions ainsi que des appels téléphoniques racistes diffusés par les radios locales, tels « Pourquoi n'internent-ils pas tous les Arabes et Musulmans dans des camps, ce qui résoudrait tous les problèmes ? ». Des menaces d'attentats à la bombe contre des mosquées ont été proférés, comme des menaces de mort contre les employés d'un journal arabe dans le Michigan. Dans la banlieue de Chicago quelques 350 personnes portant des drapeaux américains ont attaqué une mosquée qui n'a évité la mise à sac que du fait de l'intervention rapide de la police. Une bombe incendiaire a * Steeve Bloom, militant new-yorkais de l'organisation socialiste Solidarity, participe au mouvement anti-guerre.

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été lancée contre une école islamique à Chicago. Cette ferveur anti-arabe, répandue immédiatement après le 11 septembre, représente l'un des aspects les plus sinistres de la réaction populaire aux attentats. Au point que la presse, de nombreux politiciens et finalement Bush lui-même se sont sentis obligés de dire que l'Islam n'était pas l'ennemi. Emergence d'un mouvement anti-guerre

Par contraste, les forces de la gauche (depuis le Parti Vert jusqu'aux organisations révolutionnaires), qui ont toutes exprimé leur stupéfaction devant la tragédie humaine et condamné clairement les terroristes, ont immédiatement rejeté les appels à la guerre et commencé à organiser un mouvement contre la guerre et contre les agressions racistes. Le sentiment anti-guerre s'étend bien au-delà de la gauche américaine. Le Conseil national des Églises, par exemple, a déclaré : « Nous ne devons pas céder à la colère et à la vengeance ni exercer des représailles au hasard, multipliant ainsi des victimes innocentes. »

Le vendredi 14 septembre, un groupe organisé par « Not in My Name » ("Pas en mon nom", une coalition incluant, entre autres, des Arabes et des Juifs) a participé à une veillée organisée par la ville de Chicago avec une banderole disant, en anglais, en arabe et en hébreu : « Arabes et Juifs, nous refusons d'être des ennemis !». Il ont été accueillis avec enthousiasme par les autres participants. Le 16 septembre une manifestation contre la guerre a rassemblé 2500 personnes à Portland, dans l'Oregon. A Détroit, la ville qui regroupe la plus forte minorité arabe, plusieurs centaines de manifestants ont défilé le 17 septembre, faisant une pause devant le Centre étudiant islamique dont les fenêtres avaient été brisées, avec le mot d'ordre : « Les peuples arabes sont nos frères et nos sœurs — Non à la guerre ! ». A New York une veillée a eu lieu à Union Square, le vendredi 14 septembre, autour du thème : « L'islam n'est pas l'ennemi, la guerre n'est pas la réponse ». Une semaine plus tard une marche entre Union Square et Manhattan a attiré des milliers de manifestants et les forces regroupées dans le Réseau Direct Action (un des réseaux importants dans les mobilisations contre la mondialisation capitaliste aux États-Unis) ont décidé d'appeler à un rassemblement hebdomadaire tous les vendredis soir. La coalition « Un autre New York », composée des organisations de gauche plus anciennes, a regroupé jusqu'à 400 personnes dans des réunions visant à préparer la riposte. Elle a appelé à une manifestation le 7 octobre.

Le 20 septembre les étudiants de plus de

130 Écoles supérieures et Universités ont organisé une journée nationale d'action contre la guerre. A Berkeley (Université de Californie) le rassemblement a regroupé 4000 personnes contre toute « réponse militaire » et en défense des droits civiques menacés par l'administration Bush.

En général ces mêmes thèmes ont servi de base à l'unité des forces opposées à la guerre, conjointement avec l'idée que la paix doit être recherchée par l'établissement d'une plus grande justice économique et sociale dans le monde. Au cours des discussions préparant le mouvement contre la guerre il y eut quelques tentatives de rechercher des revendications pouvant apparaître comme une alternative à l'expédition militaire de Bush. Ainsi l'idée d'exiger un « jugement des terroristes » et l'application de la loi internationale a été suggérée. D'autres voix ont rappelé que la justice internationale et ses institutions n'étaient que des marionnettes impérialistes et qu'elles ne pouvaient en aucun cas être considérées comme légitimes. Cette discussion se poursuit.

Les premières initiatives coordonnées contre la guerre ont eu lieu le samedi 29 septemb-

Are à Washington et à San Francisco. Chacune de ces Débarassez-vous de votre habit-bombe marches a rassemble entre

5 000 et 10 000 personnes, en majorité des étudiants. Le même jour il y eut des manifestations plus petites dans d'autres villes, notamment à Pittsburgh, Madison, Durham, Columbus, Chicago, New York et ailleurs. Notons que les militants syndicaux et même les structures syndicales ont également donné de la voix. Le Conseil syndical de San Francisco (AFL-CIO) par exemple, approuvant la marche du 29 septembre, a adopté une déclaration où l'on peut lire : « L'attaque tragique du 11 septembre doit être considérée comme un crime haineux plutôt que comme un acte de guerre. Nous pleurons cette énorme perte de vies humaines et en même temps nous déclarons notre opposition face aux tentatives d'utiliser cette tragédie pour nous engager dans des actions militaires qui ne peuvent que mener à plus de carnage et à d'autres morts insensées. Nous rejetons l'idée que des nations entières devraient être punies pour les actions de quelques- uns. Les raids de bombardements et les attaques militaires ne peuvent qu'alimenter un cycle sans fin de revanches et apporter ainsi le plus de morts de civils innocents dans le monde entier. » A New York, plus de 100 militants et responsables syndicaux déclarent dans une pétition : « La guerre nuira inévitablement aux innombrables civils innocents, renforcera les alliances américaines avec les dictatures brutales et aggravera la pauvreté mondiale - de même que les États-Unis et leurs alliés ont déjà infligé des souffrances aux populations civiles en Iraq, au Soudan, en Israël et dans les Territoires occupés, en ex-Yougoslavie et en Amérique latine ». Ils exigent : « Pas de guerre : il est injuste de punir une nation ou un peuple pour des crimes individuels, la paix exige une justice sociale et économique mondiale. Justice et non vengeance : un tribunal international indépendant doit de manière impartiale enquêter, appréhender et juger les responsables de l'attaque du 11 septembre. Non au racisme, défense des libertés civiques : arrêtons la terreur, les contrôles au faciès, les restrictions légales contre les gens de couleur et les immigrés, défendons les droits démocratiques. Aide pour les indigents, non pour les avides : il faut une aide gouvernementale pour les familles des victimes et les travailleurs déplacés, non pour les riches. New York doit être reconstruite par des salariés syndiqués, payés selon les barèmes syndicaux, en tenant particulièrement compte de la sécurité et de la santé des travailleurs.. »

Dennis Rivera, président du Syndicat local 1199 (Union internationale des employés des services), qui avait été emprisonné pour avoir protesté contre l'emploi par la marine américaine dans l'île porto-ricaine de Vieques comme cible des bombardements, ( ça veut dire quoi ?) a annoncé que l'assemblée des délégués syndicaux avait voté contre « le lancement d'une guerre contre quelque nation que se soit à cause de l'activité de quelques-uns ». Il a aussi condamné le terrorisme et exigé que les responsables de l'attaque contre le World Trade Center soient remis à la justice. Robin Alexander, responsable international du syndicat United Electrical Workers a rendu publique la déclaration suivante : «De même que nous pleurons et que nous enrageons, nous déclarons aussi notre résistance face aux tentatives d'utiliser cette tragédie pour réduire nos droits civiques et pour nous engager dans des aventures militaires qui ne peuvent que conduire à plus de carnage et à de nouvelle pertes de vie insensées. »

Alors que les politiciens des partis Démocrate et Républicain (à l'exception notable de Barbara Lee) se sont alignés impatiemment derrière la campagne guerrière de Bush, Ralph Nader, le candidat Vert à la dernière élection présidentielle, a déclaré lors d'un rassemblement : « Nous avons besoin de la liberté de nos esprits pour commenter, pour réfléchir et pour faire face, car notre gouvernement peut commettre de graves erreurs, comme il l'a fait dans le passé... Nous devons nous mettre à la place des innocents, à la place des brutalisés dans le Tiers-Monde et nous poser la question : pourquoi n'aiment-ils pas notre politique étrangère ? »

Avant même que les bombes n'aient commencé à tomber sur l'Afghanistan, il était clair que l'unanimité du Congrès ne reflétait pas les interrogations considérables et même une opposition franche contre la guerre, de secteurs non négligeables de la population américaine.

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