Par
Anders Ekeland*
Les élections du 10 septembre ont changé le paysage politique norvégien. En comparaison avec les élections de 1997, le Parti travailliste a perdu plus de 10 %. N'obtenant que
24,7 % des suffrages exprimés, il réalise le moins bon score depuis quatre-vingt ans!
Sinistre ironie : en 1997 le premier ministre travailliste avait annoncé que si son parti obtenait moins de 36,9 % des voix - son résultat en
1993 — il présenterait sa démission. Et le gouvernement travailliste a effectivement démissionné, car les travaillistes n'obtinrent alors
"que" 35 %. Deux ans durant c'est un gounom
Arbeiderpartiet (Parti travailliste)
Sosialistisk Venstreparti (Parti socialiste de gauche)
Rød Valgallianse (Alliance électorale rouge)
Senterpartiet (Parti du centre)
Kristelig folkeparti (Parti populaire chrétien)
Venstre (Parti Libéral)
Hoyre (Parti Conservateur)
Fremskritspartiet (Parti du progrès)
Kystpartiet (Parti du Littoral)
* Anders Ekeland, sympathisant de la IVe Internationale, est un élu municipal de l'Alliance électorale rouge dans la banlieue d'Oslo.
Kristelig
1.
folkeparti.
Contrairement à certains partis chrétiens-démocrates dans d'autres pays, il n'est pas le parti de la grande bourgeoisie norvégienne mais celui de gens ordinaires et de petits propriétaires.
2. Senterpartiet est un parti agrarien, mais du fait des conditions défavorables pour l'agriculture en Norvège, c'est un parti de petits paysans indépendants.
prend forme vernement de coalition du "centre" : le Parti le Parti libéral (Venstre) — qui a pris la relève.
d'opinion. Au bout de deux ans, ce gouverneprogrès" (3), une organisation populiste d'extrême droite. Cette alliance, contrairement au gouvernement du centre, était favorable à la construction de centrales électriques alimentées par le gaz naturel, dont le défaut était d'émettre dans l'atmosphère trop d'oxyde de carqu'en matière de la protection de l'environnement sa politique était moins "verte" que celle
Résultats électoraux
Score en 2001
24,4
12,4
1,2
5,6
12,5
3,9
21,2
14,7
1,7
3. Le nom de ce parti
Fremskritspartiet - constitue un abus évident, car il s'agit d'un parti réactionnaire et sournoisement raciste qui devrait plutôt faire référence à la décadence et non au progrès.
4. Le mode de scrutin britannique — par circonscription et uninominal à un tour - impose pour pouvoir être élu d'arriver en tête dans la circonscription, ce qui lamine efficacement les minorités.
5. Ce phénomène touche l'ensemble de la social-démocratie scandinave : la social-démocratie danoise s'est déjà stabilisée en dessous de 30 %, la suédoipopulaire chrétien (1), le Parti du centre (2) et
Le Parti travailliste a plongé dans les sondages ment a été renversé par une alliance entre les travaillistes, le Parti conservateur et le "Parti du bone. Le parti travailliste a ainsi démontré vernement comparaison
1999
-10,6 ter de 22,5 %
+6,4 truction...).
-0,5
- 1,3
-1,3
-0,6
+6,9
-0,6 se, avec 38 %, a réalisé son plus mauvais score historique lors des dernières élections et continuera sans doute à dégringoler, car ses électeurs traditionnels s'enfuient à gauche et à droite, ou s'abstiennent. On s'attend donc à un résultat autour de
30 % lors des prochaines élections suédoises.
6. L'Etat possédait cette compagnie pétrolière et depuis que le pétrole a été découvert en Mer du Nord la droite n'a cessé de revendiquer sa privatisation. La social-démocratie a réalisé le programme que la droite n'arrivait pas à imposer.
des partis dits bourgeois. Changement qualitatif de la socialdémocratie
Le parti travailliste avait été le parti gouvernemental hégémonique depuis la fin de la seconde guerre mondiale, obtenant à plusieurs reprises la majorité absolue au Parlement durant "'l'Age d'or" des deux décennies qui l'ont suivie. Il y a eu des intermède lors desquels la droite parvint à former des gouvernements, mais tous les autres partis étaient toujours des petits partis en comparaison avec les travaillistes et incapables de former une coalition gouvernementale stable. Depuis la guerre les travaillistes n'avaient jamais formé de goude coalition, préférant toujours constituer un gouvernement social-démocrate ou passer la main à l'opposition. A la lumière de cette expérience, un résultat en dessous de 25 % de voix est un désastre. De plus, à Oslo, la capitale, le parti travailliste devait se conten-
— le pire résultat depuis 1900 (mais en 1900 le parti était en voie de recons-
Au cours des derniers quinze ans la socialdémocratie norvégienne a connu la transformation d'un parti réformiste, attaché à l'État-providence, en un parti néolibéral de type blairiste. Mais en Norvège et dans les pays scandinaves la situation est fort différente de celle de la Grande-Bretagne, où le scrutin non-proportionnel (4) et la nature réactionnaire et aristocratique des Tories (parti conservateur) poussent l'électorat populaire à voter travailliste malgré tout tant qu'une alternative crédible n'apparaît pas. Du fait de l'existence du scrutin proportionnel et du caractère plus présentable des partis de droite, les travaillistes norvégiens perdent des électeurs à la fois sur leur droite et sur leur gauche, abandonnant ainsi plus rapidement leur statut hégémonique (5).
L'essence de la social-démocratie a toujours été de lutter en faveur des rétormes et d'être prête à recourir à des politiques interventionnistes. Mais ce n'est plus le cas du parti travailliste norvégien. Un parti qui privatise Statoil (6) et la compagnie nationale des télécommunications, qui coupe les crédits aux régions "pauvres", qui ne fait rien pour accroître les salaires de la " classe ouvrière éduquée"
(enseignants, infirmières, salariés des municipalités...) n'est plus un parti social-démocrate. Comme l'a formulé Håkon Lie, qui fut secrétaire général du Parti travailliste au cours de son âge d'or, « entamer une campagne électorale sans être capable de définir une grande cause qui partage clairement la gauche et la droite est complètement désespérant » (7). Ce changement qualitatif de la social-démocratie norvégienne a duré évidemment plus de dix ans, mais en fin de compte il a abouti à ce que les travailleurs ne ressentent plus le besoin d'un tel parti alors que les classes moyennes préfèrent les conservateurs norvégiens, plus libéraux dans tous les sens du terme. Comme l'a dit un ancien député travailliste, « la défaite n'est pas surprenante, ce qui l'est c'est que nous ne l'ayons pas subie plus tôt » (8) Croissance et suicide de la droite populiste
L'absence de projet et plus concrètement l'absence de réformes majeures dont les gens ordinaires seraient les bénéficiaires, le manque de volonté d'employer l'énorme rente pétrolière pour financer les réparations des écoles, augmenter les salaires "féminins" des enseignants (en majorité des enseignantes) et des infirmières, soutenir le développement régional, etc., a ouvert la porte à la croissance de la droite populiste. Selon les sondages, il y a un an la droite populiste (le Parti progressiste, sic!) arrivait presque à égalité avec les travaillistes, obtenant entre 25 et 30 % des intentions de vote. De plus en Norvège septentrionale - un bastion travailliste depuis la guerre — les populistes ont réalisé une véritable percée. Ils disaient « Nous ne pouvons pas comprendre pourquoi la Norvège ne peut employer une minuscule fraction du revenu pétrolier pour l'éducation et la santé », alors qu'en même temps le parti travailliste poursuivait une politique d'austérité, particulièrement injustifiable dans le contexte norvégien. Les slogans électoraux des deux partis résumaient tout : « Si l'État-providence est important » clamaient les affiches travaillistes, auxquelles les affiches populistes répondaient « L'État-providence est important »... Si les élections avaient eu lieu il y a un an, la droite populiste serait aujourd'hui au gouvernement. Mais une série de scandales concernant les abus sexuels (9) et la "grande terreur" contre toute opposition (réelle ou imaginaire) déclenchée par "Le Chef du Parti" (en lettres capitales !) n'ont pas permis à des gens ordinaires de voter pour ce parti et leurs votes se sont portés sur les conservateurs. En un an les populistes ont perdu 10 à 15 points dans les sondages, mais leur résultat reste important, seulement 0,5 points en dessous de leur succès de 1997 ! Leur échec n'est donc fonction que du potentiel qui leur était prêté.
Ce potentiel de la droite populiste est illustré par la croissance d'un nouveau parti régional, le Kystpartiet (Parti du Littoral). Ce parti avait obtenu un député en 1997 et deux députés cette fois-ci. A l'échelle nationale c'est un petit parti — 1,7 % des votes — mais ses résultats dans le Nord dépassent 10 % des voix.
Pour la gauche — tant le Parti socialiste de gauche (SV, Sosialistisk Venstreparti) que l'Alliance électorale rouge (RV, Rød Valgallianse) — il est donc important de présenter une alternative à la droite populiste, mais cela ne sera possible que si la gauche s'unit et met en avant un véritable programme. Cela ne sera pas facile : en ce qui concerne RV, le problème est qu'elle est opposée à toute coopération avec le SV ; en ce qui concerne le SV, il devrait relever le défi consistant à trouver une orientation de mobilisation au lieu de chercher des compromis avec les travaillistes. Record de l'abstention
Le faible taux de participation est un autre aspect du changement historique. Alors que dans les circonscriptions où votent les classes moyennes, la démocratie est florissante et le taux de participation atteint ou même dépasse les 80 % d'inscrits, dans les circonscriptions ouvrières la participation est beaucoup plus faible. Cela témoigne que les travailleurs ne voient aucun intérêt dans le fait de voter et que de leur point de vue — lorsqu'ils ne se sentent pas encore prêts à voter pour le Parti socialiste de gauche (pour ne même pas mentionner l'Alliance électorale rouge) et qu'il ne veulent pas voter pour la droite populiste qui est à la fois sexiste, raciste et, pourrait-on dire, "stalinienne" dans son comportement — il est plus rationnel de s'abstenir que de voter pour les travaillistes qui leur ont tourné le dos. Cela va de pair avec la mobilité des votes : jamais auparavant, à en croire les enquêtes d'opinion, autant d'électeurs n'avaient changé leur vote d'une élection à l'autre Succès du Parti socialiste de gauche
Le Parti socialiste de gauche (SV) réalise un saut qualitatif. Il avait obtenu 6 % des voix lors des élections de 1997 et il obtient cette fois 12,4 %. Il est bien sûr clair que nombre d'électeurs traditionnellement travaillistes se sont cette fois portés plus à gauche. On ne peut pourtant pas dire que le SV a tenté de se différencier particulièrement des travaillistes. Au 7. Håkon Lie, âgé aujourd'hui le de 96 ans. membre du Arbeiderpartiet (Parti travailliste) depuis que celui-ci était section de l'Internationale communiste dans les années 1920, a été son secrétaire général au cours des deux décennies qui ont suivi la Seconde guerre mondia- succès.
Norvège contraire, la direction de ce parti s'est employée à convaincre les travaillistes de l'accepter dans un gouvernement de coalition formé avec le soutien du Parti du centre. Elle ne semble pas comprendre le défi que lui impose le recul du parti travailliste. En tout cas il faudra suivre de près comment ce parti sera (ou non) capable d'analyser la transformation du travaillisme et comment il envisagera son propre rôle dans cette nouvelle situation. Un revers pour l'Alliance électorale rouge (RV) Avant les élections la majorité de l'Alliance envisageait avec optimisme ses propres résultats. Elle espérait atteindre 2,5 % des voix et faire entrer un ou deux de ses candidat(e)s au Parlement, à Oslo et à Bergen, où l'Alliance dispose d'une réelle implantation et où elle avait déjà obtenu jusqu'à 5-10 % dans les circonscriptions les plus populaires et une moyenne de 3-4 %. Mais comme je l'ai indiqué dans l'analyse des élections municipales de 1999, l'Alliance ne défie pas le SV sur le terrain politique alors que les deux partis concourent pour le même électorat. A l'automne 1999 la position de la direction de SV en faveur des bombardements au Kosovo a conduit un certain nombre de ses électeurs vers un vote sanction qui s'est porté sur les listes de l'Alliance électorale rouge. Cette attitude de la direction de SV a fait apparaître au sein de ce parti, pour la première fois depuis des décennies, une tendance organisée, luttant ouvertement contre les évolutions les plus clairement droitières. Lors du dernier congrès du SV, en mars 2001, cette tendance est parvenue à tirer le parti vers la gauche, débarrassant sa direction des personnalités les plus droitières. Ce faisant le SV s'est consolidé. Son organisation de jeunesse, qui avait tourné à gauche jusqu'à se présenter comme une organisation révolutionnaire il y a deux ans, s'est cette fois-ci engagée à fond dans la campagne électorale du parti et parvint à faire élire deux de ses dirigeants au Parlement. Cela contraste avec l'attitude des Jeunesses du SV lors des élections précédentes, lorsque ses membres prenaient leurs distances avec le parti adulte, voire inclinaient pour un vote en faveur de l'Alliance. Mais la majorité de l'Alliance a choisi d'ignorer ces développements au sein du Parti socialiste de gauche Pourquoi donc la RV s'abstient-elle de débattre de manière offensive avec le SV ? 9. Deux cas de viol - dont le 8. Les dernières élections muni- viol d'une fille âgée de 16 ans cipales avaient pourtant été un lors du congrès de l'organisapremier avertissement : les tra- tion des jeunesses par le vicevaillistes n'ont alors obtenu que président de ce parti - et les 31 % des voix à l'échelle natio- tentatives pour étouffer l'affaire nale, un résultat qui serait consi- ont fini par être dénoncés par la déré aujourd'hui... comme un presse.
Norvège & Débat Grèce Fondamentalement il y a deux raisons à cela. Premièrement, si la RV montrait du doigt les évolutions droitières du SV de manière trop agressive, le SV pourrait immédiatement rétorquer en montrant du doigt le caractère toujours inachevé de la déstalinisation de l'Alliance. Il y a toujours au sein de RV des courants mao-staliniens "doux" et la direction de l'Alliance ne veut pas de discussion publique sur ce sujet. Deuxièmement, de nombreux militants de l'Alliance n'ont toujours pas rompu avec l'analyse maoïste traditionnelle du Parti socialiste de gauche, qualifié de "purement réformiste". A Bergen par exemple, où le SV est représenté par le noyau central de son aile la plus gauche, l'Alliance a présenté son candidat sans faire la moindre tentative pour unir la gauche anticapitaliste et.... marxiste. De cette façon le candidat, pourtant très populaire, de l'Alliance n'est pas parvenu à entrer au Parlement. La coopération avec l'organisation locale du SV était pourtant possible, mais RV n'a rien fait dans ce sens. Mais même si l'on admettait que le SV n'est qu'un parti socialdémocrate de gauche, un parti révolutionnaire ne peut se limiter à l'ignorer. C'est pourtant ce que l'Alliance a fait. Elle n'a rien tenté pour que la gauche du SV ou une partie de son électorat vote pour elle. Et ainsi elle a obtenu seulement le vote de ses seuls sympathisants.
L'attitude passive de la majorité de l'Alliance fut critiquée sans cesse par la Ligue internationaliste (10). Cette dernière exhortait l'Alliance à engager un débat politique public avec le Parti socialiste de gauche et à essayer d'obtenir un accord électoral avec son aile gauche, de façon à isoler son aile droite. Sans résultat. Et l'Alliance, comme il lui fut annoncé, a payé le prix de son abstentionnisme politique. Le Parti socialiste de gauche est en Norvège un défi majeur, à la fois stratégique et tactique, pour quiconque tente de construire un parti révolutionnaire capable d'être entendu par 4-5 % d'électeurs. Cela est évidemment possible pour l'Alliance, à condition de se doter d'une véritable stratégie de regroupement de la gauche radicale.
Il est clair que si la RV continue d'ignorer le SV, elle connaîtra un nouvel échec lors des élections municipales de 2003. La Ligue internationaliste est donc décidée à imposer ce débat à l'ensemble de l'Alliance, car il s'agit d'une question clé pour la construction du parti révolutionnaire au cours des prochaines années. 10. Forbundet Internasjonalen est un groupe qui sympathise avec la IV° Internationale. Il constitue une tendance organisée au sein de l'Alliance électorale rouge.