Par Luís Branco* es élections municipales portugaises ont connu un dénouement inattendu. Contrairement aux sondages unanimes, le Parti socialiste (PS) a subi des défaites dans les villes les plus importantes, y compris Lisbonne et Porto et a vu le Parti socialdémocrate (1) conquérir la majorité des municipalités, lors d'un scrutin marqué par le "vote de protestation". L'usure accentuée du gouvernement d'António Guterres a trouvé son expression dans le vote du 16 décembre. L'électorat n'a pas sanctionné seulement les candidats socialistes mais surtout la politique du gouvernement. Guterres, qui lors de la campagne électorale avertissait qu'il serait impossible de faire une ecture nationale de ces élections locales, a fini par reculer et se démettre à la fin de la soirée électorale, provoquant des élections législatives anticipées en Mars 2002 et désorientant le PS, qui l'avait élu secrétaire général en avril de l'an passé avec 98 % des VOIX. Deux années de zigzags politiques
Cette sanction est le résultat des constantes hésitations du gouvernement. A la tête d'un gouvernement minoritaire (115 députés socialistes contre 115 de l'opposition), Guterres s'est toujours appuyé sur la droite pour faire adopter le budget de l'État et a même acheté à cet effet un député du Parti Populaire, en échange de quelques prébendes pour sa circonscription électorale dans le nord du pays. Cette "majorité absolue" artificielle, qui a accéléré la chute du prestige du gouvernement et du parlement, a été le début de la fin de ce gouvernement, dans la mesure où elle a donné au pays un signe clair qu'en politique tout peut s'acheter, y compris un député pour les votes fondamentaux, subvertissant ainsi toute la logique du débat politique entre gouvernement et opposition. Cet accord du "queijo limiano" (2) résume pour l'essentiel la façon de gouverner des socialistes depuis les élections d'octobre 1999, en avançant et en reculant au gré des intérêts et des groupes de pression. Concernant la réforme fiscale, un des thèmes-clés de leur campagne électorale, pratiquement tout reste à faire. Le projet du gouvernement n'a guère signifié qu'une avancée timide concernant l'imposition du travail. Il n'a rien changé aux mécanismes qui permettent l'évasion fiscale de la part des entreprises et des banques, et il ne touche en rien au secret bancaire ainsi qu'au paradis fiscal de l'île de Madère. Le résultat a été catastrophique : chute des recettes et perpétuation de l'injustice fiscale, dans une situation où le crime paie toujours. Le ministre responsable de la réforme fiscale en est
* Luís Branco* est membre de la direction du
Parti socialiste révolutionnaire (PSR, section situation révolutionnaire de la
IV° portugaise
Internationale) et du Bloc de gauche (Bloco de Esquerda,
BE). Traduit du portugais par conservateurs devaient
Jean-José Mesguen.
démocrates sociaux !
1. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, le ge : Daniel Campelo, député de
PSD n'a pas de rapports avec la la droite portugaise (PP) s'est tradition social-démocrate au mis à soutenir les propositions
Portugal
ABORTO
NÃO É
Bloco
CRIME de Esquerda
ABSOLUTAMENTE
•arrivé à quitter le gouvernement au milieu de l'année passée. Une des mesures de Pina
Moura avait été de taxer les plus-values boursières, à l'instar de ce qui se produit dans la majeure partie de l'Union
Européenne et dès lors les critiques se sont déversées tant de la part des responsables de la Bourse que de la droite et de la finance. Après son départ, une des premières actions de son successeur fut d'annuler cette mesure, et ce pas symbolique a signifié le recul sur toute la ligne concernant la réforme fiscale annoncée.
Dans le domaine de la sécurité socialé les socialistes ont adopté une loi-cadre avec la gauche parlementaire, mais ont pris ensuite des décrets d'application opposés à l'esprit de cette loi, et dans le domaine de la santé, le gouvernement n'a rien changé à la dégradation continue des services publics et à l'interpénétration entre médecine publique et privée. L'appareil socialiste s'est occupé des places dans l'appareil d'État et on en est arri-
Portugal. C'est un parti bour- budgétaires du gouvernement geois, formé au cours de la
PS en échange de mesures de financières exceptionnelles
1974, dont le nom constitue une pour sa région, ainsi que d'un
"butte témoin" des aspirations accord pour valoriser certains de cette période : même les produits régionaux même de bourgeois qualité inférieure — ainsi le se déguiser
"queijo limiano", un ersatz de en...
fromage de Hollande. Ainsi le
2. C'est une histoire de froma-
PS a-t-il pu continuer à gouverner tranquille, sans tenir compte de la moindre opposition.
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L
Portugal vé à ouvrir des concours faits sur mesure favorisant le vainqueur choisi d'avance pour le poste en question. Si nous ajoutons à cela les cas de dissimulation des responsabilités dans divers scandales impliquant d'ex-membres du gouvernement et la création d'un réseau de clientèles insatiables, tout autant que l'effondrement des comptes publics et des recettes des impôts, nous avons les ingrédients permettant l'éclatement de la crise. La droite attend le pouvoir
L'usure du gouvernement s'est traduite par la défaite électorale et la perte de municipalités-clés. A droite Durão Barroso, à la tête du PSD, voit finalement son jour s'approcher sans en réalité y être vraiment pour quelque chose. Tout le monde reconnaît son manque de charisme, d'idées et de projet politiques et ce n'est qu'après sa victoire électorale de décembre, dans une interview à l'agence Reuters, que le pays a appris son intention de privatiser les stations publiques de radio et de télévision, en plus de la Caixa Geral de Depósitos, le plus grand des groupes financiers que l'État conserve entre les mains.
C'est pourquoi il n'est pas juste d'attribuer la victoire aux municipales au dirigeant du PSD. Par exemple, à Lisbonne, la liste unitaire PS-PC de João Soares a été battue par le médiatique Santana Lopes, qui s'était trouvé impliqué dans une lutte féroce contre Barroso lors d'un récent congrès du PSD, et cela ne constitue pas un signe de renforcement de ce dernier au sein de son parti. La vérité, c'est encore que les victoires les plus emblématiques du PSD sont dues surtout au désir de changement de l'électorat face au style arrogant de l'exercice du pouvoir, dans certains cas depuis dix ans, par les élus locaux socialistes. Mais il est évident que la ogique de l'alternance bénéficie inévitablement au PSD et rend prévisible le succès annoncé de Barroso. Sur l'essentiel des questions politiques, PS et PSD (ce qu'on appelle le "bloc central"') n'ont jamais eu de divergences. Le Pacte de Stabilité et le refus d'un référendum sur la monnaie unique, le discours contradictoire sur l'avortement et les politiques de restrictions à l'entrée et aux droits des immigrés sont quelques-uns des aspects qui ont toujours uni les deux partis 3. L'administration municipale portugaise comprend deux échelons, dont les responsables sont élus : la freguesia (à peu près l'équivalent d'un arrondissement chez nous), la municipalité où sont élus les conseillers (assembleia) et les membres de la câmara, l'exécutif (vereadores). L'ensemble se fait au scrutin direct proportionnel.
qui occupent alternativement le pouvoir depuis la Révolution du 25 Avril 1974. Défaite et désorientation au PS
La succession de Guterres est ouverte et apparemment elle passera par une solution de continuité. Ferro Rodrigues a été élu par le petit groupe de dirigeants du sommet du PS dont il fait partie, après l'avortement des hypothèses d'António Vitorino - le commissaire européen à la Justice, responsable de la législation "antiterroriste" imposée aux États-membres de l'Union Européenne — et de Jaime Gama - actuel ministre des Etrangers, lié à la droite du parti, qui a présenté sa candidature pour la retirer le lendemain matin.
Le choix de Ferro Rodrigues a provoqué aussitôt l'espoir d'une "correction" de la ligne politique de Guterres et de possibles ententes à gauche, au vu de l'accord que Ferro, en tant que responsable gouvernemental, avait passé avec le PCP et le Bloco de Esquerda lors du vote de la loi-cadre sur la sécurité sociale. Mais Ferro lui-même s'est chargé de décevoir ces attentes (d'ailleurs il l'avait déjà fait en soutenant avec enthousiasme les pré-candidatures de Gama et de Vitorino avant leur échec) en déclarant qu'il pouvait aussi bien faire un accord avec le PCP qu'avec le Parti populaire (PP), tout en imposant des conditions inacceptables pour les uns et les autres et en réclamant la majorité absolue en mars.
Pour toutes ces raisons le PS se trouve aujourd'hui en situation très difficile : un sentiment de défaite et de désorientation traverse le parti et le nouveau dirigeant a de grandes difficultés à assumer les erreurs d'un gouvernement où il avait aussi des fonctions de coordination. En dépit de cela, l'unanimisme va de nouveau marquer la convention du PS, du fait qu'il n'y a aucun dirigeant disposé à l'affronter, autrement dit à affronter le groupe de Guterres qui continuera ainsi à dominer l'appareil, au moins jusqu'aux élections. Dissidence dans le PCP
Avec un virage de l'électorat vers la droite, les élections n'ont rien apporté de bon à la gauche du PS. Le PCP continue à perdre de l'influence et des bastions historiques, comme Loures et Barreiro, dans la banlieue de Lisbonne, mais aussi Évora et Grândola, avec une dizaine de municipalités en Alentejo qui passent au PS. Malgré la victoire communiste dans la ville de Setúbal, ce recul généralisé a été reconnu par la direction et les voix les plus critiques demandent un congrès anticipé pour une possible unité avec le PS aux législatives, un scénario que la "tendance dure" du PC rejette totalement, préférant tenter de capitaliser le mécontentement à l'égard du gouvernement pour se remettre de la chute de ses résultats. Début janvier, une pétition signée par plus de 500 militants a été déposée au CC du parti pour réclamer ce congrès, ce qui constitue le plus fort mouvement de dissidence vis-à-vis de la ligne officielle connu jusqu'à ce jour, représentant la plus grande partie de l'actuel groupe parlementaire et la majorité écrasante du secteur intellectuel, avec quelques élus locaux et responsables syndicaux. A ce congrès, les "rénovateurs" aimeraient débattre en profondeur d'une question : pourquoi à une défaite socialiste qu'ils avaient tant appelée de leur vœux a correspondu une défaite des communistes ? Même si, comme il est très probable, le congrès extraordinaire n'aura pas lieu, la première victoire de ces "rénovateurs" sera réellement d'arriver à échapper aux purges des listes de candidats aux élections de mars. Pour le reste, si la direction du PCP ne s'avère pas capable de changer une ligne à sa stratégie, les élections de mars confirmeront probablement le lent déclin de ce parti. La nouvelle gauche résiste mieux
Le Bloco de Esquerda s'est présenté pour la première fois à des élections locales et n'a pas atteint son principal objectif : l'élection d'un vereador (3) à Lisbonne. La pression du vote utile pour la liste unitaire PS-PC s'est fait sentir plus fortement mais le Bloco a quand même obtenu 3,8 % des voix pour l'exécutif et 4,8% pour l'Assemblée municipale, ce qui a permis l'élection de deux représentants. Dans l'ensemble du pays, le Bloco s'est présenté à 70 des 308 élections locales, ce qui équivaut à un territoire où vit près de la moitié de la population portugaise. Il a réussi à conquérir une câmara avec la majorité absolue (Salvaterra de Magos, où la candidate indépendante sur les listes du Bloco était la précédente présidente de la câmara, qui avait rompu avec le PCP il y a trois ans), 6 vereadores, 28 élus municipaux et 46 mandats dans les freguesias. Vu le caractère différent des élections (la moyenne des voix pour le Bloco aux 70 circonscriptions est de 2,92% aux assemblées municipales et 2,25% aux câmaras, ce qui correspond respectivement à 79 000 et 61 000 voix), on ne peut faire de grandes comparaisons avec les présidentielles de 2001 (3%, 129 000 voix) ou avec les législatives de 1999 (2,5%, 131 000 voix). Les résultats
sont assez différents, mais on peut conclure qu'il y a une grande capacité de résistance du Bloco à la poussée de la droite dans les grands centres urbains, par comparaison avec le PS ou le PC.
Lors des prochains mois, qui seront des mois de campagne électorale, il revient à la gauche de tirer des leçons de cette détaite et d'aller à contre-courant du pessimisme qui s'est installé par la suite. Le Bloco va se présenter à ces élections, non seulement en rendant compte de ses deux années de travail parlementaire, mais surtout en recherchant l'ouverture politique sur ses listes et dans ses propositions de rénovation de la gauche ; dans ce but il a déjà mis en chantier une rencontre ouverte de réflexion pour la fin janvier.
Dans le projet de manifeste électoral discuté à la direction du Bloco en janvier, on trouve cinq thèmes programmatiques de campagne, qui combattent idéologiquement les effets de la modernisation conservatrice à laquelle le Portugal à été soumis ces 25 dernières années, et sur lesquels PS et PSD se confondent : la réforme du système de santé que ces deux partis ont conduit à l'effondrement en deux décennies de gouvernement ; les drogues et la toxicodépendance, un thème prioritaire pour le Bloco et où on a enregistré des progrès importants dans la législation grâce à notre initiative ; la réforme fiscale, un des thèmes les plus importants de l'intervention parlementaire du Bloco et de la confrontation avec le PS ; la réforme de l'administration publique, pour le combat contre l'arbitraire au nom de la démocratie et de la transparence ; et la réforme de l'éducation, contre la marchandisation et "l'examinocratie"
Il s'agit d'une campagne orientée non seulement contre le centre politique (PS/PSD), mais aussi contre ce qu'on appelle les pouvoirs non-élus, qui vont de l'Ordre des Médecins à l'Association des Industries Pharmaceutiques, et bien d'autres organismes qui pendant les deux années où le Bloco a siégé au Parlement ont attaqué publiquement ces projets, et d'autres que nous reprenons dans notre manifeste. Et tel est précisément le sens de notre slogan de campagne : « Deux députés gênent déjà beaucoup de monde, alors...» (4) 4. Le Bloc de gauche, avec deux députés seulement, a été particulièrement actif au Parlement, dont il a perturbé le ronronnement... ce qui a été très remarqué par les médias.
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Portugal / Euskadi (Pays Basque)